Bye, bye Sisyphe* !

Publié le mercredi 16 mai 2012

Il y a des jours comme ça où la politique est franchement réjouissante et passionnante. C’est le cas de ce dimanche 6 mai 2012 avec les résultats des élections françaises.

‘’Notre ami Sarko’’ s’est fait montrer la porte. Enfin ! Il était plus que temps.

Par un vote sans ambigüité, clair, le candidat socialiste François Hollande a remporté le scrutin par près de 52 % des voix ((51, 67).

On pouvait déjà sans besoin d’une boule de Crystal pronostiquer la victoire de Hollande lors du débat télévisé du 2 mai 2012. Maître de lui-même, calme, respectueux de son adversaire, sa prestance avait des allures présidentielles au point que certains journaux français titraient au lendemain du débat : « Hollande préside le débat ». Le tableau de ce débat était quand même fascinant : d’un côté, un président sortant incapable de défendre son bilan, brillant dans son art favori de toujours rejeter la faute de ses échecs sur les autres, n’ayant comme mode de défense que l’injure et de l’autre, un homme très calme, sûr de lui, convaincu et convainquant.

Nicolas Sarkozy aura battu tous les records dans son quinquennat. Il quitte la scène politique avec l’étiquette du premier président sortant de l’histoire politique française à ne pas être en tête au premier tour, le premier président depuis Giscard d’Estaing en 1981 à ne pas bénéficier de la confiance de ses compatriotes pour un second mandat. Il quitte en laissant derrière lui l’image du président le plus mal aimé des Français, voire le plus détesté de la 5e République ; un président qui, au lieu de rassembler, a plutôt contribué à diviser encore plus profondément la France, opposant les bons citoyens aux mauvais (qui sont comme par hasard, dans la grande majorité d’origine étrangère), les pauvres aux riches avec une préférence pour ces derniers.

Nicolas n’était pas président de la France. Il avait d’autres ambitions, plus grandes, plus nobles, l’Europe, voire le monde. Il était tellement partout qu’à la fin, il n’était nulle part.

Super président, super-actif, super-zélé, c’est ainsi qu’il masquait son incompétence.

Dans la bataille du second tour, il est devenu pitoyable avec sa course effrénée vers les votes du Front national. Un homme désespéré, aux abois faisant feu de tout bois avec la violence verbale comme mode de communication. On pourrait faire un recueil de toutes les bêtises qu’il a dites au cours de ses mandats ministériel et présidentiel (« Nettoyer la cité au karcher » : 19 octobre 2005, « La racaille » : 25 novembre 2005, la fameuse de Dakar : « L’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire » : 26 juillet 2007, « Casse-toi pauvre con » : 23 février 2008, « Y a trop d’immigrés en France » : 30 avril 2012).

 Sarkozy a prouvé aux yeux du monde qu’il manquait d’éducation, d’élégance sociale et de bon jugement. Sinon, comment a-t-il pu, lui et son camp continuer à croire qu’il pouvait encore gagner quand les jeux étaient déjà faits et que les projections de vote du second tour donnaient Hollande gagnant depuis sa victoire à la primaire socialiste du 9 octobre 2011 ?

Oui, certes, il faut se méfier des prévisions et autres sondages qui peuvent réserver de véritables surprises. On se souviendra du Nicaragua en 1990 où les sondages favorisaient Daniel Ortega ; on connaît la suite, il a été battu. Ici, au Canada, il y a deux semaines, c’est un parti de droite dans l’ouest du pays (l’Alberta) qui était donné grand vainqueur des élections provinciales avec une prévision de balayage en règle de l’autre parti de droite au pouvoir depuis 40 ans dont on disait qu’il serait rayé de la carte de la province. Surprise générale au soir des résultats : le parti au pouvoir rafle la mise avec 61 sièges (majoritaire) au Parlement tandis que le parti qu’on disait favori se retrouve avec seulement 17 sièges. Mais dans le cas des élections françaises, il aurait fallu vraiment un miracle ou un tsunami pour renverser la vapeur.

Le manque de jugement et de bon sens du camp UMP s’est donné encore à voir lors de cette soirée électorale alors qu’ils avaient prévu une fête qu’ils ont dû rapidement annuler après le constat de la défaite tandis que les socialistes, prudents n’avaient rien encore installé pour leur concert de victoire à quelques minutes de l’annonce finale de 20h. Des gagnants non triomphalistes et des perdants excessivement confiants. On aura tout vu donc avec Sarkozy. C’est son excès de confiance et son manque d’humilité qui l’ont perdu.

Bon, c’est assez clair, je n’aime pas Sarko. Je n’aime pas son arrogance, je n’aime pas son narcissisme, je n’aime pas son air hautain, je n’aime pas son opportunisme, je n’aime pas son inconstance et son manque de parole (en 2001, 2005, 2007 et 2008, il était favorable au vote des immigrés, en 2012, il le combat vertement).

Mais pas de conclusion hâtive à tirer de cela. Je me réjouis de la victoire de François Hollande car il nous donne un bel exemple de persévérance, de courage et nous enseigne qu’il faut toujours croire en ses rêves et ne jamais se décourager, les poursuivre malgré les embuches, les épreuves, les trahisons.

Je ne fais pas partie des Africains qui ont célébré dans les rues de Dakar, Abidjan ou Douala. Je ne crois pas vraiment qu’un changement à la tête de l’Exécutif français change grand-chose au destin de ma chère Afrique. Je ne crois pas que notre Afrique va plus ou mieux se développer parce que les socialistes sont revenus au pouvoir après dix-sept années de traversée du désert. Non, je ne me fais aucune illusion à ce propos car la France le répète assez souvent : « La France n’a pas d’amis, elle n’a que des intérêts ». Il n’y a que les Africains qui n’ont toujours pas entendu ce message.

Les Africains qui continuent de croire que le salut de l’Afrique passe inexorablement par la France, que sans la France, nous sommes tous morts se trompent grandement. Bien au contraire, l’Afrique amorcera vraiment son développement lorsqu’elle rompra définitivement les amarres (dans cette relation incestueuse et humiliante) avec la France ou lorsqu’elle redéfinira ses rapports avec la mère-patrie dans laquelle on continue de se mirer comme dans un miroir. Souvenez-vous, c’est pour des miroirs qu’on a perdu nos terres et nos richesses, pour de simples miroirs qu’on a vendu nos ancêtres.

Le Rwanda qui a quitté la Francophonie pour le Commonwealth et a adopté l’anglais comme langue officielle n’est pas mort pour autant.

Il n’y a qu’à observer les modèles de développement des pays anglophones pour comprendre que nous serons toujours à la traîne derrière la France. 

Je suis consciente par exemple que si comme écrivaine, j’écrivais en anglais, j’aurais plus d’audience que ce que j’ai actuellement car le marché de la francophonie est si petit (que ce soit dans le domaine des arts que dans celui des marchés économiques mondiaux) qu’on ne peut pas survivre en français. J’ai été surprise qu’un poème écrit en anglais dans les années 90 (« A Wonderful World », qui a été publié à New York et à Londres dans des anthologies) dont je ne me souvenais même plus de l’existence ait refait surface le mois dernier par un message reçu d’administrateurs d’un site poétique américain m’informant de l’affluence de lecture des internautes et m’invitant à aller voir le quasi record mondial de lecture atteint par ce poème.

Mais pourquoi je n’écris pas en anglais alors ? - Vous demanderez-vous.

Simplement, parce que je pense d’abord en français et en mooré et que j’estime qu’en anglais, ma pensée n’est pas aussi fluide et coulante qu’en français. 

Moi, j’ai résolu la sorte de schizophrénie linguistique qui tourmente encore les Africains francophones. Le choix du français comme langue officielle m’a été imposé par l’Histoire du fait de la colonisation. Ce n’est pas un choix libre mais comme Césaire et Damas, je l’assume complètement. Je modèle la langue française, la malaxe, la tord, lui redonne des accents, des couleurs et des sonorités africaines pour mieux exprimer ce que je ressens. Je n’y vois aucune contradiction. Le français comme le mooré me permet de communiquer et c’est avec grande fierté que je fais figurer dans mes poèmes le mooré à côté du français car, dans mon cœur, ces deux langues ont le même statut, la même importance. Et je fais une grande différence entre le français comme moyen de communication et la France. Le français n’appartient plus seulement à la France, n’a en fait jamais appartenu à la France car pour l’Histoire, il est bon de rappeler que la langue française a été imposée aux Gaulois par les Francs, un peuple germanique. On ne parlait pas français avant cela en Gaule mais breton, normand, catalan, corse, occitan, picard, provençal, limousin, auvergna, gascon, languedocien, etc.

Il était une fois… ‘’Un Hongrois chez les Gaulois’’. Bye, bye Sisyphe.

Je ne te regretterai pas, tu peux en être sûr. C’est une promesse et je tiens toujours mes promesses.

Angèle Bassolé

Écrivaine et Éditrice, Ottawa, Ontario.

* Dans une de ses déclarations fracassantes dont lui seul a le secret, Sarkozy aurait dit à propos du coup d’Etat au Mali que l’Afrique était comme Sisyphe. Pour résumer le mythe de Sisyphe, disons que cette expression est utilisée pour faire ressortir l’éternel recommencement de la vie et son absurdité. Sisyphe est condamné par les dieux à rouler les yeux bandés une pierre jusqu’au sommet d’une montagne mais la pierre redescendait chaque fois dans la vallée avant qu’il ait pu atteindre son but. Selon donc Sarkozy, l’Afrique comme Sisyphe est condamnée à répéter des situations absurdes dont on ne voit pas la fin.

 


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