Urgence Chirurgicale Hôpital Souro Sanou : De l’affairisme sur le dos des malades

Publié le lundi 5 septembre 2016

Profiter de la détresse des malades pour siphonner leurs sous, il suffit d’en créer les conditions. Une organisation est en place à l’hôpital de Bobo et elle s’est assignée une double mission : établir les ordonnances au bénéfice d’une officine privée de vente de consommables médicaux, repérer les patients aisés pour les diriger vers une clinique privée. Deux médecins seraient au cœur de cette organisation. Quelle est la situation à Souro Sanou, comment s’y prend on pour faire fonctionner ce circuit mafieux de la maladie et de la détresse ? Nous avons enquêté pour vous.

Des visages tristes, des pas et des paroles chargés d’angoisse. Des accompagnants qui visiblement ont l’âme en peine en raison de l’état de leur proche. C’est le constat que nous avons fait au bloc opératoire au cours de notre passage du 1er au 3 août dernier. La salle d’urgence du bloc opératoire était pleine comme un œuf. A l’entrée on pourrait afficher : « interdit aux âmes sensibles. » Odeurs de sang, de crachats et d’urine c’est à vous donner le vertige. Ceux qui le peuvent fument de la cigarette l’une après l’autre. D’autres trouvent du réconfort en croquant de la cola.
A l’intérieur de la salle, des patients sont installés à même le sol. Il n’y a pas assez de lits. La situation dans la salle d’urgence est horrible. On est loin des plans de coupe qui déforment les gens dans les films d’horreur. Ici, c’est la réalité qui déforme. Le décor est effroyable. Deux jeunes (trois car l’autre était dans une autre salle) défigurés. Tout leur corps ressemble à une plaie ouverte. Ils sont victimes d’une explosion de bouteille de gaz, apprend-t-on. Ils ont été admis aux urgences le mardi 2 août aux environs de 10h. A 22h 26 leur frère nous appelle pour nous signifier qu’ils n’ont toujours pas été pris en charge. C’est finalement le mercredi 3 août vers 6 heures du matin que l’on s’est occupé d’eux. Le même jour, nous leur rendons visite aux environs de 13h. Ils ressemblaient à des momies. Tout le corps recouvert de bandeau. Trois trous au niveau du visage qui dégagent les yeux et la bouche.
Dans la salle d’urgence, sur les regards des patients, on croit y lire un message de détresse : « sauvez-moi s’il vous plait ! » Comme c’est le cas d’un jeune que les sapeurs-pompiers sont venus déposer le mardi 2 août aux environs de 16h50. A son arrivée, il avait la tête stabilisée à l’aide d’un caoutchouc au cou. En montant la marche, des gouttes de sang étaient visibles sur le trajet jusque dans la salle. Le dénominateur commun de tous les cas que nous avons vu, c’est la lenteur extrême dans la prise en charge. Aucun sens de l’urgence : « Si ton malade a une heure de chance de survie, il mourra ici faute de soins ». Ainsi résume la situation, l’air désabusé, un des frères des jeunes brûlés. Selon nos sources, des malades mettent 24h voire 48h avant de bénéficier des premiers soins. Un état de fait qui ne serait pas fortuit. Certains l’imputent à des médecins qui y trouveraient leur compte.

Le numéro de téléphone au verso des ordonnances
Deux noms reviennent régulièrement sur toutes les lèvres. Il s’agit des professeurs Timothée Kambou, chef du département chirurgie et Patrick Dakouré, chef du service orthopédie/ traumatologie (accidentés). Ils sont accusés de faire trainer les malades pour ensuite leur suggérer une prise en charge rapide dans un centre médical privé où ils les retrouvent. Ces mêmes médecins prescrivent des ordonnances en orientant les patients vers un privé. De façon concrète, ils établissent l’ordonnance, porte le numéro de téléphone de la personne à contacter au verso.
Diahanor Burkina Faso, c’est le nom de « l’officine ». Le 3 août, nous y avions fait un tour. Il est situé au secteur 5 de Bobo Dioulasso. Aucun panneau n’indique sa situation géographique. L’endroit est bien caché. A vue d’œil, il n’a rien de particulier. Une cour un peu délabrée. Deux employés y étaient assis sur la terrasse. Nous demandons le responsable. Ils semblent méfiants. On nous demande à quel sujet. « C’est urgent et privé » répliquons-nous. Un second nous donne alors un numéro. Dehors, un peu loin nous appelons, en nous faisant passer pour un patient. Cela a juste suffi. « Restez là où vous êtes quelqu’un viendra vous chercher » Comme promis, quelques minutes après quelqu’un vient nous chercher avec une moto. Le même qui nous avait donné le numéro. A l’intérieur de la maison (au salon), on trouve entre autres, un bureau avec un ordinateur portable, une imprimante et quelques dossiers. Une armoire où des consommables médicaux sont classés.
Nous déclinons notre identité réelle. Comment ça se fait que les patients viennent acheter les consommables à Diahanor Burkina Faso ? Notre hôte s’enfonce lentement dans sa chaise. Il devient presqu’aphone. Au cours de nos échanges, il confie : « Souvent des patients viennent et nous confient que c’est à l’hôpital qu’on leur a donné le numéro afin qu’ils retrouvent l’endroit. »
Le professeur Dakouré confirme : « Oui c’est vrai et on ne se cache pas pour le faire. C’est un devoir pour le médecin d’orienter son malade ». Certaines informations vous attribuent la propriété de la société Diahanor Burkina Faso lui faisons-nous remarquer. Il dément. Elle appartiendrait plutôt à un ami sénégalais qui approvisionnerait également des hôpitaux dans son pays. Ce serait donc au cours de ses études au Sénégal que le professeur Dakouré a connu l’ami en question. Un certain Moro. A l’écouter, ils se sont retournés vers Diahanor pour la simple raison qu’il y a un manque de matériels pour leur service à l’hôpital. La dernière fois qu’ils ont reçu du matériel remonte à 2010 dans le cadre du cinquantenaire. « On s’est alors rabattu sur cette société (Diahanor) » explique le professeur Dakouré. Il soutient qu’ « en 2012 il y a eu pénurie de matériels. Une note avait été adressée à l’administration sans succès ». Pourtant au niveau de l’administration, on soutient que du « matériel d’une valeur d’environ 35 millions fcfa est disponible. » Mais ajoute-t-on, les médecins refusent de les utiliser. Là-dessus, le professeur Dakouré rigole : « C’est du matériel largement dépassé ». Pour exemple, dit-il, en demandant un clou verrouillé, l’administration apporte des clous Kuntcher qui dateraient d’une autre époque.
Aujourd’hui, le professeur Dakouré et ses collègues disent s’être désengagés. Il revient à l’administration de l’hôpital de leur fournir du matériel adéquat. En ce qui les concerne, ils n’orientent plus les malades. Cela non plus n’est pas sans conséquence : des malades squattent les couloirs des pavillons du fait du manque de matériels. Au final, la personne responsable des marchés (PRM) du CHUSS a pris les coordonnées du responsable de Diahanor à Dakar afin de voir dans quelle mesure approvisionner les urgences chirurgicales.

Quid de la clinique la Grâce ?
L’autre grief fait à l’endroit des deux professeurs, c’est le transfert des patients au centre médical La Grâce. Il est situé à environ 20 km sur la nationale N°9, route du Mali. La Grâce est implantée au milieu de la brousse. Ce qui lui donne une vue verdoyante. La construction est de type moderne faite de briques en pierres taillées. Ce joyau appartiendrait à l’Eglise des Assemblées de Dieu de Bobo. Le professeur Kambou en a été un « conseiller technique » dès le début. D’où le fait que certaines personnes pensent qu’il en est le propriétaire.
Le 3 août, nous nous sommes lancé à la recherche du professeur Kambou. Au niveau des renseignements on nous demande si c’est pour une consultation. « C’est privé » avons-nous répondu. Après quelques hésitations, l’agent compose le numéro et nous annonce auprès du professeur Kambou. Son bureau est bien modeste. Deux blouses de couleurs verte et blanche avec les accessoires qui vont avec. Une armoire qui sert à ranger quelques documents. Une table de travail sur laquelle est posé un ordinateur de bureau. Visiblement, le professeur Kambou avait l’air embêté de nous recevoir. Il n’a pas daigné nous regarder pendant tout le temps que nous avons passé dans son bureau. Il avait plutôt les yeux rivés sur sa tablette qu’il manipulait à souhait. « Si je savais que c’était vous je n’allais pas vous recevoir » La veille, en effet, nous l’avons joint au téléphone et exprimer notre intention d’échanger avec lui sur les rumeurs (ce sont ses propres mots) à son sujet. « Je vous ai dit hier de passer par l’administration (de l’hôpital). Si elle donne son accord alors je pourrai échanger avec vous. Votre présence ici même (à la Grâce), ce n’est pas normal. Comme ça les gens diront que je ne suis pas venu à l’hôpital pourtant je suis venu travailler dans le centre. Moi je suis en congé hein. Je suis ici parce que j’ai une intervention chirurgicale à faire à midi (en principe, quelques minutes après notre échange) » Nous avons vérifié, le professeur Kambou était effectivement en congé depuis le 1er août. Mais concrètement comment les malades se retrouvent-ils à la Grâce ?
Selon toute vraisemblance, la stratégie consistait à garder les patients « aisés » pendant 24 à 48h sans aucune prise en charge au bloc opératoire de l’hôpital Souro Sanou. On leur signifie après qu’« il y a trop de gens. Si tu veux être opéré rapidement il faut aller à la Grâce ». C’est ainsi qu’un attaché de santé explique la méthode. « Quand le malade est nanti on accuse le plateau technique afin de le diriger vers la Grâce » renchérit une autre source. C’est après qu’ils retrouvent le patient dans le centre médical en question.
Nous avions pu entrer en contact avec un jeune homme, Pagbelem, dont la tante a été victime d’un accident. Elle s’en est sortie avec les deux cuisses cassées. Le drame s’est déroulé en Côte d’Ivoire. Il leur aurait été demandé 5 millions de francs CFA pour procéder à l’opération. La famille a estimé le montant très élevé. Elle a donc fait venir la victime au Burkina. Début juillet, elle est admise au bloc opératoire de l’hôpital Souro Sanou. Selon Pagbelem, ils ont passé plus d’une semaine au bloc sans véritablement de soins appropriés. « C’est après qu’on nous a dit que c’est mieux d’aller à la Grâce accusant le plateau technique » déclare-t-il. Mais à la question de savoir qui sont ceux qui leur ont suggéré d’aller dans ce centre médical privé, Pagbelem hésite à citer des noms. Seulement des indices : « ce sont les boss ». Au centre médical la Grâce, c’est environ 1 500 000 fcfa que les Pagbelem ont déboursé comme coût de l’opération. Le professeur Dakouré se souvient bien de ce cas. Il prend alors son stylo et griffonne sur son cahier des K150, K300. C’est sur la base de ces notations scientifiques que le prix de l’opération est fixé. A écouter le professeur Dakouré, le matériel disponible au bloc opératoire ne permettait pas de prendre en charge la victime. C’est pour cette raison qu’ils ont suggéré à ces accompagnants de la conduire à la Grâce. Ce choix se justifierait surtout par l’accessibilité des prix. A Bobo Dioulasso, en dehors de l’hôpital Souro Sanou, dans les autres centres médicaux privés, les prix sont élevés. Il n’y a que la Grâce qui offrirait des prix à portée de bourse. Nous n’avons pas pu dresser un tableau comparatif des prix. En revanche, à notre retour à Bobo, la victime se remettait doucement de son accident.

Par Basidou KINDA

Des plaintes s’accumulent à Souro Sanou

Le problème est crucial. Une délégation est même venue de Ouagadougou pour tenter de faire baisser la tension. Il y aurait eu, en effet, beaucoup de plaintes de patients adressées au directeur général de l’hôpital. Un monsieur se serait plaint de la mort de son frère suite à une mauvaise prise en charge chirurgicale. Un autre cas. Un enfant s’est blessé avec une bouteille. Son père aurait payé des produits à hauteur de 100 000 fcfa. Au bout du compte, les produits n’ont pas servi. Le professeur Dakouré qui était hors du pays au moment des faits explique qu’ « il y a eu un problème » de coordination entre les équipes qui se sont relayées sur le cas évoqué. Ce qui expliquerait que l’enfant soit suturé à quatre points sans l’utilisation des produits. Au vu de tout cela, le directeur général, a demandé un rapport circonstancié au chef du département de la chirurgie, professeur Kambou. Une Assemblée générale est convoquée. Seuls les attachés de santé ont répondu présents. Les médecins ne s’y sont pas rendus. La raison ? Selon eux, le DG se devait d’informer le chef du département. Et c’était à lui de prendre une note de service pour informer les médecins. « Il n’a pas le droit de convoquer une AG sans passer par le chef de département » concluent-ils.
A écouter le professeur Dakouré, tous les problèmes tirent leur source de la nouvelle organisation qu’ils ont voulu imprimer en chirurgie. Les infirmiers sont ainsi affectés dans des services. C’est dire que depuis octobre 2015, ils relèvent désormais de chefs de service. Dans cette logique, « plus aucun garde ne doit faire quelque chose qui relève du médecin. Si c’est un attaché de santé, c’est par délégation » explique le professeur Dakouré. Selon lui, beaucoup de personnes n’y trouvent pas leur intérêt. « Cela empêche certainement des gens de racketter les patients. » C’est exactement la même chose qui est reproché aux médecins. Leurs contempteurs disent qu’ils ont mis les attachés de santé en retrait afin de « bien profiter » des patients.

@Basidoukinda


Commenter l'article (0)