Amitiés encombrantes

Publié le mardi 20 septembre 2016

Quelle est la nature des relations politiques qu’entretiennent Ouagadougou et Ndjamena ? La question mérite d’être posée, au regard de la récente visite de Roch Marc Christian Kaboré à l’occasion de l’investiture du président Déby. Que le Roco ait jugé utile pour ne pas dire nécessaire de faire le déplacement, il doit y avoir de bonnes raisons. Au micro de nos confrères de la presse audiovisuelle, le président a observé que son collègue Déby fait partie de ceux qui ont fait le déplacement de Ouagadougou à la suite des événements du 15 janvier 2016 où notre pays a été frappé par une vague d’attentats terroristes. Il faudrait sans doute aussi ajouter le soutien du président tchadien à la Transition burkinabè à un moment où certains proches voisins étaient en revanche soupçonnés de travailler à la déstabiliser. Pour autant, cette sympathie d’Idriss Déby pour la Transition burkinabè relève plutôt de la curiosité. L’ancien président burkinabè a été chassé du pouvoir pour les mêmes raisons auxquelles s’accroche bec et ongles le président tchadien. Le refus de l’alternance a été la cause principale de la perdition de Blaise Compaoré. Sur ce même registre, Déby a manœuvré pour obtenir un cinquième mandat, après avoir régné sans discontinuer pendant au moins 26 ans. Avec ce nouveau bail qu’il vient d’arracher en avril dernier, Déby pourrait totaliser à son compteur, à la fin du présent mandat et si Dieu lui prête longue vie, 32 ans à la tête de l’Etat tchadien. Et rien ne dit que l’homme se prépare à passer le témoin. On aurait pensé qu’un président burkinabè, élu à la suite d’une insurrection populaire hésiterait à se précipiter à la table des présidents à vie, à défaut d’entretenir avec leurs peuples des alliances stratégiques à travers des mécanismes appropriés. Certes dans un monde où les intérêts d’Etat bousculent les frontières de la morale et de l’éthique politiques, il doit tout de même y avoir de la place pour une politique fondée sur la mémoire et le sens de l’histoire. Or on a fait d’un seigneur de guerre dont le mérite est d’avoir su allier la ruse à l’art de la guerre, une sorte de demi-Dieu. Interpellant un ministre sénégalais (sur l’expulsion d’un bloggeur tchadien du Sénégal à la demande d’Idriss Déby) dans les couloirs d’Africa Hall à Addis Abeba au cours d’une session de l’Union africaine, nous nous sommes laissé dire par cet homme d’Etat africain (après s’être assuré que personne d’autre ne nous écoutait) qu’on ne pouvait rien refuser à Déby. Il a fait avait-il dit, ce qu’aucun de nos Etats ne pouvait ni n’osait faire. Sans doute le Roco n’est pas loin de penser comme lui. Il n’a pas oublié la visite de Déby au lendemain des attentats de Ouagadougou.

« Nos gouvernants considèrent la diplomatie comme leur chasse gardée, ne trouvant ni nécessaire ni utile d’expliquer ou de justifier les actes qu’ils posent dans ce cadre. Or rien n’est plus erroné. La légitimité de la diplomatie tout comme celle de la politique qui l’inspire est fondée sur l’intérêt des populations. Il importe donc qu’elle soit en phase avec elles ! »

A un moment où le Burkina entre de plain-pied dans l’œil du cyclone, on comprend fort bien le souci sécuritaire de notre président qui démarrait une mandature d’emblée calamiteuse. Cela s’appelle de la realpolitik dit-on. Doit-on pour autant y souscrire benoitement ? Que nenni ! Quand on n’est pas dans l’opportunisme politique, on doit avoir le souci de faire en sorte que le message essentiel qu’on adresse à son peuple ne soit pas brouillé. Or, en la matière, on semble être allé de confusion en confusion. De Ndjamena, Roch Kaboré s’est envolé pour le village natal d’un autre timonier à vie qui n’a pas hésité à changer sa Constitution dans deux dispositions essentielles portant sur les conditions de la dévolution du pouvoir (âge et limitation du mandat), afin de pouvoir se représenter. A travers ces clichés sur le récent séjour de notre président en Afrique centrale, nombre de Burkinabè n’ont vu que compromission et dévoiement de l’esprit insurrectionnel d’octobre 2014.
Retenons donc cet enseignement. Nos gouvernants considèrent la diplomatie comme leur chasse gardée, ne trouvant ni nécessaire ni utile d’expliquer ou de justifier les actes qu’ils posent en la matière. Or rien n’est plus erroné. La légitimité de la diplomatie tout comme celle de la politique qui l’inspire est fondée sur l’intérêt des populations. Il importe donc qu’elle soit en phase avec elles. A bon entendeur…


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