Les deux gangrènes de l’Etat républicain

Publié le lundi 5 septembre 2016

« Les lois sont les actes de l’autorité souveraine. Elles autorisent, interdisent ou punissent. » Les lois donnent aux citoyens des droits et des devoirs. Elles sont les fondements mêmes de l’autorité de l’Etat. De l’élève qui frappe son maître chargé de lui transmettre le savoir, au fonctionnaire et au commerçant qui organisent des évasions fiscales, en passant par des populations qui chassent le représentant de l’Etat de leur région, la puissance publique est mise à rude épreuve ces dernières années au Burkina Faso.
Les causes de l’incivisme et de la corruption sont nombreuses. Les causes les plus ressassées de l’incivisme sont l’injustice, l’impunité, l’irresponsabilité parentale et collective. Celles de la corruption, la pauvreté, la recherche du gain facile et la courte échelle. Or l’incivisme et la corruption sont deux gangrènes qui violent les lois de l’Etat et affaiblissent son autorité. Mais tout Etat organisé a l’impérieux devoir de faire respecter ses lois à l’intérieur de ses frontières. Dépositaire des pouvoirs régaliens, l’Etat dispose des moyens légitimes et légaux pour assurer la bonne gouvernance ou sévir quand l’ordre public est menacé. C’est pourquoi il a le monopole de la violence physique et symbolique. En tant qu’Etat organisé, le BURKINA FASO a toujours connu des manifestations ou des revendications politiques et sociales structurées et encadrées. Celles-ci sont conscientes. Elles ont un objectif précis, un stimulant qui les conduit dans leurs actions. On a ici à l’esprit, les évènements du 03 janvier 1966 qui ont emporté la première République. On a également fraichement en mémoire l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014 contre la révision de l’article 37 de la Constitution qui a abouti au départ précipité de Blaise COMPAORE du pouvoir. Que des biens publics et privés aient été pillés ou incendiés au cours de cette insurrection, on peut penser que l’accélération imprévue des évènements a échappé au contrôle de ses leaders. Ou, dans une approche dubitative qu’elle a été infiltrée par des pillards et des pyromanes qui y ont trouvé un exutoire provisoire à leurs problèmes sociaux.
Il était plutôt question de désobéissance civile pacifique pour empêcher le vote d’une loi contraire à l’esprit et à la lettre de la Constitution.

« Comme le citoyen, l’Etat a des droits et des devoirs. Il a le devoir d’assurer la paix et la cohésion sociale et le droit de sévir contre l’incivisme et toute atteinte à l’ordre public dans les limites de ces prérogatives »

A l’opposé des manifestations et des revendications structurées et encadrées, on assiste de plus en plus à la création d’organisations informelles et à la recrudescence des contestations spontanées qui mettent à rude épreuve l’autorité de l’Etat. Tout le monde reconnait par exemple aujourd’hui que si les Koglwéogo prospèrent et créent des mandarinats dans leurs zones respectives, c’est que l’Etat a failli à ses devoirs régaliens. Certains citoyens n’hésitent même pas à chasser de leur localité le représentant de la puissance publique. Et que dire de ces fréquentes scènes de vindictes populaires contre un usager de la route qui tue involontairement un autre. Plus récemment à Bobo-Dioulasso, la population a incendié un maquis après qu’un jeune homme ait poignardé un autre à mort. Toute perte en vie humaine est certes déplorable. Mais est-ce une raison pour se faire justice ? Une jurisprudence est-elle en train de s’installer au Burkina Faso ? N’y a-t-il pas un laisser-aller de la part de l’Etat ? Aucun citoyen n’a le droit de se faire justice. C’est au juge de dire le droit en son âme et conscience et de punir le coupable à la hauteur de son forfait. S’agissant de l’aspect jurisprudentiel, il est à craindre qu’il devienne la norme. D’où la problématique de l’autorité de l’Etat. Comme le citoyen, l’Etat a des droits et des devoirs. Il a le devoir d’assurer la paix et la cohésion sociale et le droit de sévir contre l’incivisme et toute atteinte à l’ordre public dans les limites de ses prérogatives.
Mais on peut critiquer sa mansuétude à l’égard de certains citoyens ayant commis des crimes graves et qui circulent librement dans nos villes et campagnes. Cette mansuétude est un mauvais signal envoyé aux citoyens, surtout aux jeunes dont certains peuvent s’en saisir pour se prévaloir de leurs propres turpitudes. Aujourd’hui, l’incivisme « irrigue » tout le corps social. On le voit chaque jour dans la circulation, on le constate sur les lieux de travail avec l’absentéisme chronique de certains agents, des élèves qui battent leurs maîtres et brûlent le drapeau national, l’insubordination à la hiérarchie ou l’utilisation abusive des biens publics.
Plus souterraine encore, la corruption qui n’est autre chose que de l’incivisme est sournoisement présente par l’évasion fiscale estimée à trois cent milliards de nos francs par an. Elle est présente à travers la fraude par les mouvements de reptations nocturnes de toutes sortes de trafiquants à travers les frontières, la prévarication, les trafics d’influence et les détournements divers. Elle est active ou passive. Ce sont souvent ceux qui s’adonnent à ces pratiques délictueuses, ces délinquants à cols blancs qui mènent vies de châteaux, roulent carrosse, voguent entre les coupes de champagne, les petits fours, les caviars et les lupanars. La publication annuelle de la liste des institutions les plus corrompues par le Réseau national de lutte contre la corruption est bien connue. C’est pour lutter contre ces maux que le Conseil national de la transition a adopté une loi anti-corruption et une autre qui réorganise le secteur minier, un haut lieu du bakchich et de magouilles si ce ne sont pas des orpailleurs indisciplinés qui se font engloutir chaque année dans les entrailles de la terre malgré l’interdiction qui leur est faite de s’adonner à l’orpaillage en saison pluvieuse.
Quelle peut être la thérapie ? Les jeunes doivent être au centre d’un travail pédagogique et de conscientisation continu. Mais encore faudrait-il que ceux qui sont chargés de transmettre ces vertus soient eux-mêmes de bons exemples à suivre. Entendons-nous bien. L’affirmation de l’autorité de l’Etat préconisée ici n’est pas un plaidoyer pour un Etat autoritaire et despotique. Nous disons modestement que le respect des lois, des biens publics et privés est le bréviaire de tout citoyen dans l’objectif bien compris de la sauvegarde de l’intérêt général.

Par Ange Niazon Bicaba


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