Jours sombres au pays d’Atatürk

Publié le lundi 5 septembre 2016

La Turquie vit des jours sombres depuis la tentative avortée de coup d’Etat du 15 juillet dernier. L’Etat d’urgence décrété par le président Erdogan a des conséquences extrêmement néfastes pour l’avenir démocratique ainsi que pour la stabilité du pays. Une terrible répression est actuellement en cours et personne ne semble en mesure de faire entendre raison aux responsables politiques turcs qui rêvent d’en découdre définitivement avec tout empêcheur de tourner en rond.

Ce qui se passe en Turquie soulève moult interrogations. Le coup d’Etat perpétré contre le pouvoir islamiste de Recep Tayyip Erdogan ressemble à un guet-apens. Le 15 juillet dernier, des officiers de l’armée nationale annoncent avoir pris le pouvoir dans le but de restaurer la démocratie et la paix. Ils séquestrent le chef d’Etat-major, créent un organe suprême dénommé Conseil de la paix et prennent le contrôle de la chaine publique nationale. Le président Erdogan qui était en déplacement à l’extérieur, appelle les populations à la résistance à partir de la chaine de télévision CNN-Turk. Aussitôt des milliers de personnes descendent dans les rues d’Ankara et d’Istambul, attaquent les militaires putschistes et mettent rapidement fin à la rébellion. Le bilan officiel fait état de 273 morts dont 104 putschistes abattus, près de 2000 blessés. En ce qui concerne les dégâts matériels, on fait état de la destruction partielle du parlement. A Istanbul où les combats ont été particulièrement rudes, des avions de chasse auraient survolé la ville toute la nuit et largué deux bombes, endommageant un barrage.

Le rouleau compresseur de la répression
La controffensive anti-putschiste, toujours en cours est menée par le président Erdogan lui-même. C’est à partir de l’étranger qu’il lance les populations à l’assaut des putschistes en occupant les places fortes et les aéroports. Aussitôt, des dizaines de milliers de ses partisans descendent dans la rue à Istanbul (dont il fut l’édile) et à Ankara et affrontent les militaires putschistes. Ces derniers débordés et surpris, capitulent très vite devant la déferlante civile. La réaction fulgurante des partisans de Erdogan ainsi que la rapide capitulation des putschistes sont pour le moins étonnantes. Comment des civils ont-ils pu en une seule nuit mettre en déroute des putschistes aussi bien entrainés. En effet, l’armée turque passait pour être une des meilleures de la région. Même si le soulèvement armé s’est passé hors de la chaine de commandement comme l’a annoncé le président Erdogan, il reste que les putschistes qui ont pris le soin de neutraliser la hiérarchie militaire disposaient d’un arsenal de guerre impressionnant, composé de chars et d’avions de chasse, toutes choses pouvant leur permettre de donner du fil à retordre aux militaires loyalistes. L’histoire révèlera peut-être un jour, les non-dits de cette affaire aux multiples nœuds. En attendant, l’heure est aux arrestations et sans doute aux règlements de compte.

Du pain béni pour Erdogan
Le président turc ne se contente pas de casser du militaire. La purge touche quasiment tous les secteurs d’activités. L’éducation, la justice, les affaires et bien entendu la presse. Ainsi 2800 militaires ont été mis aux arrêts dont un général commandant la 3ème armée. La reprise en main de l’armée est désormais totale. Près de 3000 juges sont démis de leur fonction dont un haut magistrat membre de la Cour constitutionnelle. La justice est actuellement en pleine réorganisation avec la mise en place de tribunaux spéciaux animés par des juges « acquis ». De nombreux centres éducatifs ont été fermés au motif qu’ils sont proches de l’ennemi juré d’Erdogan, le prédicateur Fethullah Gülen qui vit aux Etats-unis. Son extradition est exigée par les autorités turques qui l’accusent d’être derrière le coup d’Etat. Idem pour des associations humanitaires qui n’ont plus droit de cité en raison de leur proximité avec le mouvement Hizmet fondé par le même Gülen. La répression tous azimuts n’épargne pas le monde de la presse. 102 titres ont été fermés dès le lendemain de la tentative de coup d’Etat. Un titre emblématique, Zaman qui reflétait la diversité d’opinions et de pensées, caractéristique de la société turque a été mis sous tutelle. Sa ligne éditoriale a en l’espace de 24 heures changé du tout au tout. Aujourd’hui il fait partie des journaux qui chantent la gloire du raïs. Les archives internet du journal qui contenaient des millions d’articles de presse, de documents vidéo ont été purement et simplement détruites. Une célèbre journaliste Nazli Ilicak connue pour ses critiques acerbes à l’endroit du pouvoir a été arrêtée. Elle était déjà dans leur collimateur depuis le scandale de corruption dans lequel des ministres du gouvernement Erdogan étaient impliqués. Ses critiques acerbes lui avaient valu d’être licenciée du quotidien progouvernemental Sabah. La chasse aux journalistes critiques démontre à souhait la volonté du pouvoir Erdogan d’instaurer la pensée unique et de réécrire l’histoire de la Turquie en plaçant le nouveau raïs dans le rôle de démiurge. Sans doute ambitionne-t-il de faire oublier Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de la Turquie moderne. Certes, l’homme n’est pas sans mérite. Depuis son accession au pouvoir en 2002, il a transformé radicalement l’économie de son pays et érigé la Turquie au rang des nations dynamiques. Ainsi l’homme malade de l’Europe qu’était la Turquie est devenu en seulement quelques années, une puissance économique et militaire régionale. Ce prestige acquis au prix de multiples efforts a été brusquement terni depuis la tentative de coup d’Etat. Nous ne sommes pas en train de banaliser l’entreprise criminelle des putschistes. Ce qui s’est passé le 15 janvier dernier est extrêmement grave. Il est normal que les auteurs de ce coup de force soient poursuivis et punis conformément à la loi. Cependant, autre chose est de profiter de cette situation dramatique pour faire des amalgames dans le but d’instaurer un pouvoir personnel. Le maillon faible de la Turquie était déjà constitué par son rapport à la démocratie et aux droits de l’homme. Les événements actuels viennent assombrir davantage le tableau. Et il n’y a aucune lueur d’espoir de voir les choses s’améliorer à court terme. Le président Erdogan est allergique à toute critique. Aux européens qui pointaient du doigt la répression aveugle qui frappe son peuple, il leur a dit de s’occuper de leurs oignons. Et il y a peu de chance que les européens aillent plus loin. Erdogan les tient à la gorge. La Turquie est en effet une pièce maitresse dans le dispositif d’endiguement des migrants qui désirent gagner l’Europe. Le peuple turc est malheureusement seul face à son destin. Il n’en demeure pas moins que l’option répressive du pouvoir Erdogan est risquée. C’est un facteur de plus qui à terme, peut déstabiliser le régime. Le voisin syrien est confronté à une guerre civile dont l’onde de choc se fait sentir dans toute la société turque. Le gouvernement doit aussi faire face à la rébellion kurde qui a repris les armes, sans oublier que les tensions intercommunautaires sont omniprésentes. Cette conjonction de facteurs fait de la Turquie une dangereuse poudrière. Pas sûr que le « populisme liberticide » sur lequel surfe Recep Tayyip Erdogan et qui semble lui réussir pour l’instant, puisse prospérer durablement !

Par Germain B. NAMA

Fethullah Gülen, bête noire du président Erdogan

Il est le chef de la confrérie des Fethullahci (adeptes de Fethullah). C’est un courant affilié au mouvement religieux sunnite Nurcu qui signifie « adepte de la lumière ». Depuis l’époque ottomane, les confréries religieuses ou tarikat constituent un puissant maillage de la société civile. Démantelées par Atatürk en 1925, elles se sont maintenues dans la clandestinité pour resurgir sur le devant de la scène à la fin des années 50. Avec l’arrivée au pouvoir de l’AKP (le parti de Erdogan) en 2002, ces ordres mystiques ont considérablement pris de l’importance, négociant leur soutien aux partis politiques pendant les élections, réclamant des privilèges, se frayant un chemin au sein des institutions. Appelés parfois les « jésuites de l’Islam », les Fethullahci à leur apogée ont créé des milliers d’écoles partout dans le monde (Afrique, Balkans, ex URSS). L’enseignement qui y est pratiqué n’est pas religieux.
La brouille est intervenue entre les deux alliés Gülen et Erdogan en décembre 2013 avec le scandale dit des « écoutes téléphoniques ». La divulgation des conversations privées de plusieurs hauts responsables dont M. Erdogan, à l’époque premier ministre jeta une lumière crue sur la corruption au plus haut niveau de l’Etat. Cet épisode a été mal vécu par Erdogan. La justice se dépêcha de clore le dossier et jeta son dévolu sur les lanceurs d’alerte. Ce fut le début du grand nettoyage contre les gülenistes, lequel n’a jamais faibli depuis. Accusé d’être derrière la tentative de putsch, Fethullah Gülen a rejeté cette accusation et demandé qu’une enquête internationale face la lumière sur cette affaire. « J’accepterai les conclusions de l’enquête, même si elle est mensongère, même s’il y a de l’argent versé et que les documents soient signés et remplis avec calomnie, je souhaite qu’une organisation internationale le fasse » a-t-il déclaré.

Source : http//www.lemonde.fr


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