Situation nationale : Roch joue à fond la crédibilité de son pouvoir

Publié le samedi 9 juillet 2016

Cela fera bientôt six mois que Roch est au pouvoir. Les premiers jours de sa prise de fonction ont été calamiteux. Deux attentats ont d’emblée signé sa prise de fonction : Inata et Ouagadougou. En outre, il a hérité « une économie exsangue » conséquence d’une gestion populiste du pouvoir transitaire. Malgré cela, Roch n’a pas eu droit à une période de grâce. Les mouvements sociaux n’ont pas cessé. Ils ont même redoublé d’intensité, histoire pour chaque secteur social de profiter d’une situation jugée favorable d’une part pour arracher des acquis sociaux, d’autre part pour imposer leur mise en œuvre quand des accords avaient déjà été obtenus sans que leur application ait été effective. Le Burkina vit en effet un paradoxe. Les Burkinabè ont par trois fois traduit leur confiance en Roch Kaboré et à son parti. D’abord en l’élisant à la présidence du Faso, en accordant ensuite à son parti la majorité au parlement et dans les exécutifs communaux. Il n’empêche que les mêmes burkinabé le tiennent à la gorge, lui demandant tout et tout de suite. Mais Roch n’a pas le choix. Il est obligé de courir sinon pour apporter des solutions aux préoccupations de ses compatriotes au moins pour tenter de les convaincre qu’il travaille pour eux. Mais l’équation est assurément difficile.

Le pouvoir de Roch Marc Christian Kaboré est confronté à trois défis majeurs. Le défi de l’économie exsangue qu’il faut à tout prix relever, le défi de la justice qui doit se montrer à la hauteur de sa mission et enfin le défi sécuritaire condition sine qua non du développement.

Le défi économique
Commençons par le premier défi. Des Burkinabè n’ont pas manqué de fustiger la mission d’Abidjan conduite par Salif Diallo, le chef du parlement, en y voyant un mélange atypique des genres. Mais il faut se résoudre à croire que les RSS n’en sont plus à se formaliser de légalisme ou du politiquement correcte. Ce qui importe ici c’est l’efficacité ou le résultat si l’on préfère. Face au marasme économique ambiant que traverse le Faso, un jeune cadre nous confiait ceci : « Tant que Roch n’ira pas solliciter l’aide d’Alassane Ouattara, on tournera en rond ici sans voir la situation s’améliorer. » La récente mission conduite par Salif lui donne partiellement raison. La suite nous dira si ce voyage est une des clés de la sortie du marasme économique que nous connaissons. A tort ou à raison, certains Burkinabè estiment qu’Alassane Ouattara détient la clé de la reprise économique au Faso. Sa bienveillance envers notre pays est à leurs yeux une condition essentielle pour que la communauté financière internationale accepte de délier le cordon de la bourse. C’est bien connu les investisseurs n’aiment pas le désordre. Or selon de nombreux indicateurs, une déstabilisation du Burkina pourrait venir de la Côte d’Ivoire. Quelques foyers y seraient actifs avec des relais dormants au Faso, guettant la moindre opportunité pour passer à l’offensive. Les coups de main qui ont lieu sporadiquement à nos frontières pourraient d’ailleurs être des indices de cette déstabilisation en perspective. Des sources sécuritaires signalent des manœuvres hostiles en préparation au niveau du corridor entre la Côte d’Ivoire, le Mali et le Burkina dans lequel serait installé Amadou Koufa leader du Front de libération du Macina, lequel fonde le projet d’instrumentaliser les frustrations des Peulhs dans le but de déstabiliser la sous-région. En rétablissant la confiance avec la Côte d’Ivoire d’Alassane Ouattara, le pouvoir de Roch Kaboré coupe l’herbe sous les pieds de tous ceux qui parmi les compatriotes réfugiés de Côte d’Ivoire, forment le projet d’une revanche politique sous la houlette du président déchu. Une amélioration des relations avec la Côte d’Ivoire ne profiterait pas seulement au Burkina mais aussi à la Côte d’Ivoire pour laquelle le Burkina constitue un important marché. Certains observateurs font du reste remarquer que la Côte d’Ivoire pourrait également gagner sur le plan sécuritaire d’autant que la situation intérieure de ce pays n’est pas entièrement pacifiée. Si les investisseurs accourent en Côte d’Ivoire, le Burkina pourrait aussi profité des effets induits. Il faut donc y voir les raisons de la relance diplomatique entre les deux pays à l’initiative de Roch. Il a urgemment besoin d’argent besoin pour financer son programme économique et social. C’est le seul moyen pour lui de desserrer l’étau de la contestation au Faso.

La justice, ventre mou de la gouvernance Kaboré
Là aussi, l’héritage n’est pas brillant. La justice complètement décrédibilisée a fait son introspection au cours des Etas généraux tenus sous la Transition. Les problèmes ont été mis à plat et des solutions proposées. Le dossier a été transmis au gouvernement de Roch qui a commencé à consentir le coût financier des réformes sorties des Etats généraux dans un environnement économique et financier malheureusement déplorable. Sous la menace d’une grève corporatiste pour ne pas dire carriériste, les accords laissés en jachère par la Transition ont été signés. Mais le peuple attendait en contrepartie que la justice présente un visage nouveau. Mais les nombreuses révélations des faits de corruption, ajoutées à la cacophonie sur les dossiers du tribunal militaire, les libérations provisoires des détenus du putsch sans explications convaincantes n’ont guère amélioré l’image de nos juges. La controffensive malheureuse des syndicats et la réaction du parquet ont renforcé le sentiment d’un corps arcbouté sur ses intérêts, incapable de comprendre l’indignation légitime de citoyens déboussolés, qui ne comprennent pas la cascade de décisions judiciaires prises sans effort d’explication dans un climat que l’on sait déjà délétère. Et chose inédite, le président du Faso lui-même a été obligé d’exprimer son mécontentement à l’égard d’une justice qui donne l’impression d’en faire à sa tête et qui se prend pour le nombril du Burkina. Faut-il y voir la preuve d’une indépendance de la justice ? Les Burkinabè ne semblent pas en tout cas y croire. Ce qui est sûr c’est que la justice a été un des éléments déclencheurs de l’insurrection populaire. Safiatou Lopez y a fait une allusion avec des débordements malheureux. Mais cela ne doit pas occulter la réalité du problème. Qu’on le veuille ou pas, elle a exprimé une indignation largement partagée par les Burkinabè. Et il faut plutôt positiver en en tirant toutes les conséquences qui permettent d’aller de l’avant dans le sens d’une justice au service du peuple, sa raison d’être.

Enfin le défi sécuritaire
C’est une dimension nouvelle qui s’impose brutalement au nouveau pouvoir. Il sera jugé surtout à l’aune de sa capacité à enrayer l’insécurité ou du moins à le réduire considérablement. Or sur ce point, Roch et son équipe sont plutôt dans des postures. Occupés par leur propre sécurité face à une armée qui semble avoir perdu ses marques, on ne voit pas pointer une stratégie sécuritaire et de défense du territoire digne de ce nom. C’est plutôt à une réaction au coup par coup, au gré des attentats ou des rumeurs d’attaques. Or il est clair que rien ne peut se faire sans la sécurité. Nous avons donc besoin d’une bonne vision d’où l’on peut tirer une bonne stratégie. L’apparition des Koglwéogo a mis à nu l’absence de vision en matière sécuritaire. Il suffit de voir les comportements populistes de Simon Compaoré pour comprendre la totale vacuité d’une politique sécuritaire dans l’agenda de nos dirigeants. On n’a pas vu venir le phénomène mais on n’a pas su non plus le dompter. Il est arrivé par surprise et il a imposé ses règles à l’Etat qui en prend acte. Difficile pourtant de jeter la pierre à des hommes qui jusque-là avaient été entièrement absorbés dans une stratégie de survie. Mais il va falloir prendre à présent le taureau par les cornes. Nous avons besoin d’une politique sécuritaire républicaine. La survie individuelle et collective des Burkinabè en dépend.
Quand Roch aura fini de tourner un peu partout dans le monde à la recherche de l’argent, le nerf de la guerre, il faudra qu’il s’asseye avec les Burkinabè pour réfléchir aux réalités nouvelles, celles qui n’ont pas été pris en compte ou suffisamment prises en compte dans son programme. Les jours à venir ne s’annoncent pas faciles. Mais le défi le plus important qui s’impose à son pouvoir, c’est la confiance du peuple. On ne pourra pas l’acquérir par la propagande. Surtout pas par l’illusion d’une idéologie social-démocrate, qui serait une grille idéale de compréhension et de transformation de nos réalités burkinabè. Sur ce point aussi, il y a un défi à relever, celui d’une pensée autonome qui s’enrichit certes de l’expérience des autres mais qui ne saurait faire l’économie d’une parfaite connaissance de nos réalités nationales.

Par Germain B. NAMA


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