Naissance du syndicat de la police nationale : On a frôlé le pire !

Publié le samedi 9 juillet 2016

Initialement prévue pour le 28 mai 2016, la mise en place de l’Union Police nationale (UNAPOL) a finalement eu lieu le 31 mai à la Bourse du travail de Ouagadougou. La naissance de ce syndicat ne s’est pas faite sans difficultés. On a évité de peu le clash grâce à l’entregent du ministre de tutelle, Simon Compaoré.

Les faits remontent au 22 mai 2016. Un comité composé de commissaires, d’officiers et d’assistants de police se retrouvent dans une école supérieure à Ouagadougou pour préparer l’Assemblée générale constitutive de l’Union police nationale. Pendant qu’ils sont en concertation, le Directeur général (DG) de la police nationale, le Contrôleur général, Lazare Tarpaga, fait irruption dans la salle aux environs de douze heures. Il était accompagné de son adjoint, le Commissaire divisionnaire de police Ousmane Noraogo Sawadogo et de son garde du corps. Après s’être mis au courant de l’ordre du jour de la réunion, il informe les participants qu’il y a un « quartier consigné » et que par conséquent, chacun doit regagner son poste. Avant de quitter les lieux, il fait relever leurs noms et procède lui-même à des prises de photos avec un appareil numérique. Le lendemain 23 mai, le comité d’initiative dénonce les agissements du DG dans une lettre adressée au ministre de l’administration territoriale, de la décentralisation et de la sécurité intérieure, Simon Compaoré. Le 24 mai, Lazare Tarpaga actionne la machine à sanctions. Il frappe durement les têtes pensantes du syndicat en gestation. Par décision n°2016-0112/MATDSI/CAB portant affectation de policiers, il fait muter neuf membres du comité d’initiative. Certains sont affectés dans la région du Sahel, d’autres à l’Est, au Sud-Ouest, au Nord, dans la Boucle du Mouhoun et des cascades. Le DG à qui revient le pouvoir de proposer des policiers aux affectations aurait usé de ruse pour tromper la vigilance du ministre de tutelle dont la signature est requise sur la décision. Selon nos informations, les neufs noms ont été adjoints à une liste de dix autres initialement concernés par la décision d’affectation au sein de la police nationale. Le 25 mai, à 13h15 mn, il convoque et notifie aux neuf personnes la décision de leur affectation, avec injonction verbale de prendre service au plus tard le vendredi 27 mai à 17h30. Très rapidement, l’information parvient aux policiers dans plusieurs casernes. La tension monte. De fil en aiguille la mobilisation est sonnée et une résistance s’organise. Pendant ce temps, ni le DG ni le ministre ne sont au courant de ce qui se trame. Des leaders politiques sont par contre informés de ce que quelque chose est en train de se tramer au sein de la police sans toutefois savoir ce qui s’y passe exactement. Ce sont eux qui, à la recherche de plus amples informations, auraient alerté le ministre de l’administration territoriale, de la décentralisation et de la sécurité intérieure. Simon Compaoré prend la mesure de la situation et ordonne au DG de surseoir à l’exécution des affectations. Le comité d’initiative chargé de l’organisation de l’Assemblée constitutive décide de son report pour le 31 mai, compte-tenu de la tension à la base.

La police, ce grand malade
Le diagnostic de la police nationale est alarmant. De nombreux faits ont engendré des déceptions dans le corps. Sur le plan des infrastructures et des équipements, les agents déplorent l’état de délabrement avancé des bâtiments de nombreux commissariats, qui du reste, sont sans clôtures. C’est une situation qui expose sans doute le personnel aux risques d’éboulements et fait d’eux des proies faciles des terroristes. Entre le 11 mai et le 1er juin 2016, les commissariats de police d’Intangom et de Koutoukou, aux frontières du Mali et du Niger, de Loropéni, à la frontière avec la Côte d’Ivoire, ont été victimes d’attaques. Bilan, trois policiers tués, deux autres blessés et des dégâts matériels. En termes d’équipement, les véhicules 4x4 utilisés lors des missions de maintien de l’ordre sont jugés inadaptés. Les agents sont exposés, dans plusieurs cas, aux projectiles des manifestants, ce qui entraîne des cas de blessures, parfois graves, dans leurs rangs. Et il n’y a pas de prise en charge en cas d’accident de travail. Au cas où elle existe, elle est soit tardive soit partielle. Or la loi 045 de 2010 portant statut du personnel de la police prévoit en son article 43 que les policiers victimes de blessures ou ayant contracté une maladie dans l’exercice ou à l’occasion de l’exercice de leurs fonctions ont droit à des soins gratuits et à l’hospitalisation tant au niveau national qu’au niveau international. L’absence de dotations en uniformes et en carburant constitue aussi une pomme de discorde entre la haute hiérarchie et la base. Il semble que la dernière dotation en uniformes date de 2013. Quant au carburant, nos sources indiquent qu’en 2015, des services de la police ont fait huit mois sans carburant sous baril. Certains responsables ont dû s’endetter à coup de millions ou puiser parfois dans leurs propres poches pour assurer des missions commandées dans l’espoir que la dotation arrivera mais hélas, ces dettes sont toujours en attente d’être soldées.
Il y a aussi le problème du reclassement des officiers professionnels. Depuis 2012, le reversement des assistants dans le corps des officiers se fait sans prise en compte de l’ancienneté. L’assistant devenu officier à l’issue d’un concours professionnel, après 3 ans de service effectif pour les titulaires du BAC et 5 ans pour les titulaires du BEPC, a un salaire inférieur à celui de son promotionnaire resté assistant. C’est à ne rien comprendre. Le problème résiderait dans la grille salariale. Sur la question, la haute hiérarchie aurait été interpellée plusieurs fois mais elle a opté pour la sourde oreille. Découragés de « perdre en avançant », beaucoup d’agents sont démotivés par rapport à la promotion dans leur travail, ce qui est source d’indiscipline dans les rangs. En outre, nombreux sont les policiers, qu’ils soient assistants, officiers ou commissaires qui éprouvent une désaffection vis-à-vis des galons de la police nationale. Pour eux, les galons actuels ne représentent rien. Ils préconisent l’adoption de galons en V, en barrettes ou en étoiles.
Six DG se sont succédé à la tête de la police nationale depuis le 18 février 2005, date de la 1re marche de protestation de la police nationale. Il s’agit de Palguim Amadou Sambaré (26 mai 1999 au 10 mars 2005), Thomas Dakouré (10 mars 2005 à mai 2008), Rasmané Ouangraoua (23 mai 2008 au 13 mai 2011), Paul Sondo (13 mai 2011 au 21 mars 2012), Roger Zango (21 mai 2012 au 23 décembre 2014) et Lazare Tarpaga (mandat en cours depuis le 23 décembre 2014). En onze ans, les problèmes ci-dessus évoqués restent sans solutions concrètes.

Contre tout manquement de la hiérarchie, en avant !
Les problèmes sont connus. Il va falloir les régler à tous les niveaux pour permettre à la police nationale d’être vraiment une force qui « concourt, sur l’ensemble du territoire national, à la garantie des libertés, à la défense des institutions de la République, au maintien de la paix et de l’ordre public et à la protection des personnes et des biens » au terme de l’article premier de la loi n°045-2010/AN portant statut du personnel de la police nationale. Or, il manque un véritable cadre de concertation permanente entre le sommet et la base. Selon les membres fondateurs du syndicat, la mise en place de l’UNAPOL répond à ce « besoin réel ressenti au niveau de la base ». Au lieu de s’en féliciter, la haute hiérarchie a opté de brandir le fouet, regrette la base. Elle voit en l’affectation-sanction des neufs membres du comité qui avait été décidée, l’expression d’une volonté manifeste du DG d’étouffer le syndicat en gestation. Selon toute vraisemblance, ce syndicat ne ferait pas l’affaire de certains hauts gradés de la police tenus pour responsable de la situation dégradante au sein des corps (les assistants, les officiers et les commissaires). Pourquoi s’oppose-t-elle à la mise en place d’un syndicat ? Légalement, la loi portant statut du personnel de la police nationale n’interdit pas la mise en place d’un syndicat. En revanche, elle stipule en son article 65 que « l’exercice du droit de grève n’est pas reconnu au policier, de même que toutes formes de manifestations publiques à caractère revendicatif ». Est-il possible de se syndiquer sans enfreindre cette disposition ? Un syndicat ne serait-elle pas une porte ouverte à l’indiscipline dans un corps fortement hiérarchisé comme la police et où on obéit aux ordres sans les discuter ? A ces questions le comité d’initiative répond par la négative. Selon les membres fondateurs de l’UNAPOL, cette structure ne saurait en aucun cas constituer un terrain d’indiscipline mais elle se dressera contre tout manquement de la hiérarchie qui pourrait être source d’indiscipline. Sa devise, « Pro rege saege, pro patria semper » (traduction : Pour le roi, souvent, pour la patrie, toujours), une célèbre pensée de Jean-Baptiste Colbert en dit long sur le défi qui s’impose à elle en tant que première force de sécurité du pays.

Par Gaston Bonheur SAWADOGO


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