L’indépendance de la justice à l’épreuve de la rue

Publié le samedi 9 juillet 2016

Safiatou Lopez a lancé ses troupes sur le Palais de justice de Ouagadougou ce jeudi 2 juin 2016. Durant environ trois heures d’horloge, elles ont fait le pied de grue pour manifester leur mécontentement à l’encontre de l’institution judiciaire dont elles ne comprennent pas les décisions. Certes, l’événement n’est pas une première au Burkina. Sous Blaise Compaoré, des Burkinabè ont protesté devant le Palais contre une justice aux ordres, une justice qui refuse de s’assumer. A son tour, Roch Marc Christian Kaboré se trouve pour la première fois face à une fronde sociale contre une institution dont il est censé garantir l’intégrité. Et c’est justement l’intégrité de la justice qui est mise en cause par les manifestants du 2 juin. Ces derniers temps, nous assistons à des libérations de dignitaires de l’ancien régime sur la base de motivations qui ne semblent pas convaincre grand monde, surtout quand on ne prend même pas la peine de fournir des explications aux Burkinabè. La dernière libération, celle d’Eddie Comboïgo est celle qui aura fini de convaincre les nombreux sceptiques que le dossier du putsch de septembre est en train de prendre l’eau. Ce sentiment est nourri par la culture du secret qui est malheureusement celle de nos palais de justice. Pour nombre de Burkinabè, les détenus du putsch sont tous des coupables. La présomption d’innocence n’est à leurs yeux qu’un subterfuge destiné à protéger les puissants. Quand il s’agit des faibles, ils peuvent croupir en prison le temps qu’il faudra, dans l’attente de leur jugement. Quand un pauvre bénéficie de la liberté provisoire, c’est que derrière il y a un puissant. C’est cela la vérité.

« Notre justice est engagée dans un processus de transformation rendue nécessaire par l’avènement de l’insurrection populaire. Elle a bruyamment revendiqué et obtenu l’essentiel des moyens matériels de son indépendance. Reste l’essentiel. Comment assumer son autonomie intellectuelle et politique quand elle a longtemps baigné dans une culture de servilité ? »

Notre justice est engagée dans un processus de transformation rendue nécessaire par l’avènement de l’insurrection populaire. Elle a bruyamment revendiqué et obtenu l’essentiel des moyens matériels de son indépendance. Reste l’essentiel. Comment assumer son autonomie intellectuelle et politique quand elle a longtemps baigné dans une culture de servilité ? C’est l’équation actuelle à laquelle est confrontée notre institution judiciaire qui donne la désagréable impression de ne pas être à la hauteur du défi. Mais l’indépendance de la justice que nous avons tous souhaitée comporte des risques. Un haut fonctionnaire d’une institution internationale nous faisait remarquer paradoxalement que les Burkinabè ne vont pas tarder à regretter d’avoir donné aux juges leur indépendance. A ses yeux, ces derniers sont encore peu matures. Mieux vaut cependant des juges qui trébuchent, tombent parfois, se relèvent et apprennent ainsi à s’assumer sur le tas, en toute responsabilité, que des juges aux ordres, des juges acquis sans aucune conscience
professionnelle. C’est cela le pari de l’indépendance que nous devons accepter. Et comme en justice, rien n’est jamais irrémédiablement perdu, on gardera toujours l’espoir de retrouver le bon chemin.
Tout en comprenant l’exaspération de Safiatou Lopez et ses hommes, ces derniers doivent comprendre que tant qu’un prévenu n’a pas été jugé et condamné, il est présumé innocent. Sa détention doit être comprise comme une exception dont seul le juge en charge du dossier peut juger du bien-fondé. C’est aussi sur la base du dossier que le juge est fondé à ordonner une mise en liberté provisoire (du reste bien encadrée), dans l’attente du jugement. Méfions-nous de nos certitudes. Elles émanent presque toujours de nos sentiments. Or le sentiment est tout sauf une preuve juridique de culpabilité. Il faudrait au moins que nous sachions copier chez nos maitres d’hier, ce qui est bien. Ils savent communiquer sur les dossiers judiciaires, même si on est d’accord que ce n’est pas toujours suffisant. Pour ce qui nous concerne, cela a l’avantage de nous épargner de fâcheux malentendus.

Par Germain B. Nama


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