Elites Politiques et Opérateurs Economiques : Une liaison dangereuse

Publié le lundi 20 juin 2016

« Elites et réseaux politico-économiques au Burkina Faso : logiques de différenciation et de dédifférenciation » . Dans cette thèse de doctorat en Science politique soutenue en décembre 2015 à l’Université Ouaga II, l’auteur, Thomas R. Ouédraogo, analyse « les relations formelles et informelles » existant entre les élites politiques et les opérateurs économiques. Il met à nu les raisons qui fondent ces rapports et prévient des conséquences.

« Le vent des indépendances des années 1960 a inauguré la constitution d’une coalition dominante autour des hommes d’affaires, des chefs coutumiers et des leaders d’opinion, considérés comme les rampes de la perpétuation au pouvoir des hommes politiques en l’occurrence les dirigeants de la IVe République du Burkina Faso », révèle l’auteur. Il ressort de son analyse que les sphères politique et économique s’interpénètrent et que leurs acteurs interagissent pour d’une part, rendre plus solide et stable le pouvoir de ceux qui dirigent et d’autre part, maximiser le profit économique des hommes d’affaires. Il s’établit alors une relation gagnant-gagnant qui a pris forme avec la colonisation et s’est accentuée après les indépendances. Or ces liens ont toujours existé mais la nature a dû changer au gré du temps et des ambitions des élites.
Jadis, dans la société traditionnelle, il existait deux catégories d’acteurs de l’économie : les porteurs de l’activité économique et les chefs ou autres notables qui en assuraient dignement la gestion. Les porteurs sont en général les « cadets » dans une famille, les « roturiers » (Ndlr : une personne de condition inférieure) ou les « allogènes ». Ils sont chargés de produire les richesses. Ces richesses reviennent de droit aux chefs et autres notables, l’autorité ayant une « emprise sur l’avoir ». Dans ce sens, que ce soit dans les sociétés à pouvoir centralisé (chez les Mossi par exemple) ou les sociétés à pouvoir diffus1 (ex. : Lobi ), il ne s’agit ni d’actionnariat économique ni d’activisme politique. Les richesses produites sont sous le contrôle d’une personne reconnue comme une autorité. Celle-ci évalue les besoins de consommation de la société ou de la famille jusqu’aux prochaines récoltes et met cela à leur disposition. Quant au surplus, elle le garde par devers elle et l’épargne. L’objectif visé dans cette forme d’imbrication entre acteurs politiques et économiques est de prévenir les inégalités matérielles, garantir la cohésion sociale et assurer la protection des membres. C’est une formule originale de différenciation des rôles légitimée par tous les membres de la société.
Plus tard, avec le système colonial, il y a eu une recomposition des acteurs économiques et sociaux de la société traditionnelle. Ainsi, les chefs sont devenus des acteurs économiques par la collecte des impôts et le recrutement de la main d’œuvre au profit du colon qui s’est emparé du pouvoir politique. Un premier choc se produit où l’imbrication des secteurs politique et économique est source de confrontation entre les élites économiques et politiques.

Ils ont rivalisé de soutien au régime déchu
L’emprise des « gens du pouvoir » sur les « agents économiques » a continué après l’indépendance du pays en 1960, souligne Thomas Ouédraogo. De nombreux hommes d’affaires, se méfiant d’une participation politique directe à travers les partis politiques, ont préféré passer par les associations. Ce mode de participation politique a eu le vent en poupe, surtout sous la quatrième république avec le régime de Blaise Compaoré. Cette attitude, pour plusieurs hommes politiques, explique l’auteur, est due au souci de se mettre à l’abri des menaces auxquelles expose une participation directe. Les rapports gagnant-gagnant se sont plus affirmés au fil du règne de Blaise Compaoré. Pendant 27 ans, beaucoup d’hommes d’affaires ont rivalisé de soutien au régime déchu. Ces magnats de l’économie ne sont pas des parrains politiques comme ceux du Nigéria qui soumettent les projets politiques des candidats aux élections à leurs attentes. En effet dans ce pays sus-cité, les élites économiques désignées par la littérature savante comme les godfathering ou encore tuteurs/parrains politiques financent directement les projets politiques de leurs « poulains » chargés, en cas de victoire, de défendre leurs intérêts.
Cependant, au Burkina Faso, les opérateurs économiques participent indirectement avec un lien curieux de sujétion aux élites politiques dans la triple logique d’alliance, d’amitié et de parenté. Ils s’illustrent dans le financement de diverses activités des partis politiques. Certains d’entre eux ont même contribué à aggraver la crise latente autour du maintien de Blaise Compaoré au pouvoir après son dernier mandat constitutionnel qui devait prendre fin en novembre 2015. Ils ont joué ce rôle déterminant dans des « associations de service » comme la Fédération associative pour la paix avec Blaise Compaoré (FEDAP/BC) ou les Amis de Blaise Compaoré (ABC). En contre partie, le régime a constitué pour eux une garantie pour faire le maximum de profit sur le plan économique. L’on parle de politisation des hommes d’affaires. Cela n’est pas sans conséquences parce que cette situation sédimente le comportement politique des élites économiques et le comportement économique des élites politiques. Notons la florescence des prête-noms et autres initiatives privées assises grâce « aux positions politiques »2.

Changement de direction !
Pendant la période de transition intervenue après la chute du régime Compaoré, une lente et certaine ruée des élites économiques vers les deux grands favoris aux élections présidentielles, en l’occurrence le Mouvement du peuple pour le progrès (MPP) et l’Union pour le progrès et le changement (UPC), a été constatée, relève l’auteur. Il note qu’il y a même eu des révélations-de nouvelles élites- au niveau du secteur économique, à en croire les sources de marchés publics. D’autres structures similaires aux soutiens de Compaoré apparaitront sous d’autres noms mais de nature identique. N’attend-t-on déjà pas parler des amis de Rock combattu dans l’œuf3 ou encore la faitière des journalistes supporters du nouveau régime dont l’esprit doit se resserrer sur le réel besoin de la relance économique, de la réconciliation nationale, bref de la quête du bonheur collectif ? Ce qu’il faudrait rappeler c’est qu’un président élu n’appartient ni à une famille, ni à un parti, encore moins à un groupe d’intérêt redoutable, fait-il remarquer. La politique, précise-t-il, est un art, une passion qui met sur scelle ceux qui sont capables de jouer au dessus de ce qu’ils voient et entendent pour viser l’intérêt commun. C’est ainsi que de source confessionnelle, la politique est considérée comme la forme la plus élevée de la charité malgré les intrigues et autres calculs qui tendent à « souiller » les praticiens.
Thomas Ouédraogo note enfin que l’engagement politique des magnats économiques sape non seulement les règles du jeu démocratique et de la transparence dans la gestion des affaires publiques mais aussi « compromet l’initiative privée ou tout le moins l’oriente vers des logiques de loyauté ou de confrontation avec les pouvoirs publics ».

Par Gaston Bonheur SAWADOGO

1 Terme anthropologique pour identifier les sociétés où le pouvoir est reparti entre les membres de la société et non l’attribut exclusif d’un monarque
2 L’auteur en dresse un portrait édifiant dans sa thèse
3 Le parti a réagi à la création du mouvement en se démarquant de l’initiative.


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