Accident de Boromo : Le gouvernement donne dans l’émotion et la précipitation

Publié le lundi 20 juin 2016

Dans la nuit du mercredi 18 au jeudi 19 mai aux environs de 00h 30 minutes, un autocar de la compagnie de transport STAF a percuté un camion en stationnement sur la RN1, à 25 kilomètres après Boromo. Bilan provisoire : 24 morts et 40 blessés dont 28 dans un état grave. Suite à ce drame routier, le gouvernement de Paul Kaba Tiéba a pris des mesures. Quelle est la portée réelle de ces mesures gouvernementales ?

Un accident de circulation n’a pas toujours une seule cause, mais plusieurs causes qui s’enchaînent et dont il n’est que l’aboutissement. L’accident survenu sur la RN1 est sans contexte le résultat d’un processus générateur d’insécurité. Selon toute vraisemblance, le camion stationné au bord de la route en plus d’être mal stationné, n’était pas signalé. D’autres facteurs de risque comme la faible visibilité de nuit, la probable vitesse excessive, la fatigue au volant peuvent être évoquée, mais l’absence de triangle au sol signalant le véhicule en stationnement est visiblement la principale cause de cet accident.
Depuis plusieurs décennies, ce genre d’accident est courant dans notre pays. Il s’agit d’accidents généralement mortels à cause de leur violence parce que les véhicules en cause sont stoppés brutalement dans leur mouvement quel que soit leur niveau de vitesse. Et pourtant, la pose de triangle au sol en cas de stationnement des véhicules aux abords des routes permet d’éviter ce type d’accident.

L’ampleur des accidents de la route au Burkina
Ces dernières années, les catastrophes routières dans notre pays sont récurrentes. Pour rappel, la première catastrophe routière dans notre pays est survenue en mars 1976 sur la route Kongoussi-Ouagadougou faisant 23 morts en majorité des femmes. Le gouvernement de la Haute-Volta à cette époque avait décrété un deuil national.
Au début des années 2000, précisément le 24 décembre 2003, sur la route Bobo-Dédougou, un camion 10 tonnes s’est renversé faisant 17 morts.
Le 4 mai 2004, à une dizaine de kilomètres de Niangoloko, aux environs de 18h 50, sur la nationale 7, entre les villages de Koutoura et de Diakora, un mini-car de 32 places appartenant à la société de transport SOGEBAF, venant de Niangoloko, est entré en collision avec un camion - citerne en partance vers la Côte d’Ivoire. Le bilan était de 37 morts dont 28 victimes calcinées. C’est à partir des squelettes des crânes et des troncs des corps que pompiers, gendarmes et infirmiers ont dénombré les victimes calcinées. Cinq cadavres partiellement brûlés ont été inhumés dans une fosse commune. Les cendres ainsi que les restes des os des 28 passagers entièrement consumés par le feu ont été ramassés à la pelle et ensevelis dans la même fosse.
La catastrophe routière la plus dramatique est survenue le 15 novembre 2008. En effet, ce jour- là, tard dans la nuit, entre Boromo et Ouahabou, un autocar percute de front un camion faisant 69 morts dont 35 carbonisés.
En novembre 2015, entre Bobo et Diébougou, un minicar sortait de la route pour se retrouver dans un ravin, faisant 22 morts.
Au plan statistique, les accidents de la route et leurs conséquences sont en nette progression depuis 2010. Selon l’Office National de la Sécurité Routière, sur l’ensemble du territoire national, les accidents de la route ont fait 1078 morts en 2010. En 2011 et 2012, ce chiffre est tombé à 999 morts et à 958 morts. Le nombre de tués de la route est remonté à 1125 victimes en 2013. Il était en légère baisse en 2014 et 2015 avec 954 et 950 morts.
Depuis 2010, au moins un millier de burkinabè meure chaque année dans les accidents de circulation, faisant de ce fléau la troisième cause de décès dans notre pays après le paludisme et le sida. L’heure est vraiment grave comme le dit le Ministre d’Etat Simon Compaoré.

Les mesures du gouvernement
Sur le coup de l’émotion et dans la précipitation, le gouvernement a annoncé quelques mesures relatives à la sécurité routière dont le plombage des véhicules des compagnies de transport, l’interdiction du transport mixte, le respect des conditions de travail des conducteurs etc. Aucune de ces mesures ne porte sur le défaut de signalisation des véhicules en stationnement en bord de route, cause principale de l’accident de Boromo. En pareille circonstance, les deux premières mesures à prendre, nous semble-t-il, devraient consister d’abord à établir et à publier la liste des victimes à partir des registres de la société de transport STAF afin de permettre à leurs parents et connaissances d’en être informés. Une semaine après ce drame, les burkinabè ignorent encore l’identité des victimes qui ont été enterrées pour la plupart dans une fosse commune. La seconde mesure importante devait consister à décréter un deuil national en leur mémoire. On peut légitimement se demander combien de morts il nous faut pour décréter un deuil national ? A ce propos, il faut saluer la décision du PDG de STAF d’observer un deuil le vendredi 20 mai 2016 en fermant toutes ses agences sur tout le territoire national.
Hormis l’accident survenu sur l’axe Kongoussi – Ouagadougou en 1976, jamais nos autorités n’ont décidé d’un deuil national à l’occasion d’une catastrophe routière survenue dans notre pays. Pis, en 2008, lors de l’accident de Boromo qui a fait 69 morts, l’ex-président Blaise Compaoré était en visite à l’étranger. Il n’a pas interrompu sa visite et n’a pas non plus décidé d’un deuil national en mémoire des victimes. Pourtant, en 2011, son gouvernement dans sa majorité n’a pas hésité à se rendre à Yako aux obsèques du richissime opérateur économique feu Oumarou Kanazoé. Faut-il penser que c’est bien parce que les victimes d’accidents sont généralement des personnes modestes qu’un tel traitement leur est réservé ? Dans l’hypothèse où l’une des victimes serait une personnalité ou l’épouse d’une personnalité, peut-on imaginer que celle-ci soit inhumée dans une fosse commune avec des gens qu’elle ne connaît pas ? Il est temps de mettre fin à l’enterrement des victimes d’accidents dans des fosses communes. Personne ne souhaite être inhumé dans une fosse commune. Dans un village, ce ne sont pas les bras qui manquent pour creuser des tombes quel que soit leur nombre.
Mais cette attitude de nos autorités en cas d’accident grave (qui consiste à se faire représenter sur les lieux par un ou deux ministres et à ne pas décréter de deuil) pose un problème de culture : quelle considération avions nous pour la vie humaine ? A titre de comparaison, courant 2003, en France, le Président Jacques Chirac s’est rendu sur un site d’accident en banlieue parisienne pour constater de lui-même les conséquences : cet accident n’avait fait « que » 5 morts.

La nécessité pour l’Etat de reprendre en main la sécurité routière
Depuis 2008, des progrès ont été réalisés dans le domaine de la sécurité routière. On peut citer entre autres l’adoption en Conseil des Ministres du Document de Politique Nationale de Sécurité Routière, la création de l’Office National de Sécurité Routière, suivie de celle du Conseil National pour la Sécurité Routière. En 2012, un plan d’actions national de sécurité routière couvrant la période 2011-2020 a été adopté, mais n’a bénéficié à ce jour d’aucun financement.
Malgré ces progrès, la sécurité routière au Burkina est handicapée par l’absence de volonté politique. Elle n’a jamais été une priorité pour les gouvernements qui se sont succédé à la tête de l’Etat. Malheureusement, il faut des drames comme celui de Boromo pour rappeler à nos dirigeants que « gouverner, c’est prévoir ». En cette période de fin d’année où de nombreuses associations organisent des colonies de vacances dans les pays voisins, quelles mesures préventives sont prévues pour nous éviter un drame dans lequel nos enfants pourraient périr ?
Les mesures annoncées par le gouvernement sont ponctuelles et insuffisantes. La sécurité routière est un domaine complexe dans lequel évoluent une multitude d’acteurs. Sa reprise en main par l’Etat passe par un diagnostic exhaustif de l’ensemble du secteur afin de poser les bases d’une réflexion prospective qui contribuera durablement à la réduction du nombre et de la gravité des accidents de la route.
Quoi qu’il en soit, l’éducation et la sensibilisation à la sécurité routière constituent un axe stratégique majeur de toute politique de sécurité routière. Or, au Burkina, les campagnes de sensibilisation à la sécurité routière sont rares. De plus, la diffusion des messages de sécurité routière dans les médias est coûteuse. Pourtant, il est indispensable de rappeler qu’informer les usagers sur la sécurité routière est une mission de service public qui ne doit pas se faire facturer un temps d’antenne comme un tarif de publicité commerciale. Pour cela, il est nécessaire qu’un partenariat entre le Ministère des Transports et celui chargé de la communication soit trouvé afin de réduire sinon de supprimer les frais de diffusion des messages et spots de sécurité routière.
Enfin, il faut s’attendre à ce que le nombre des accidents et leurs conséquences continuent de croître au rythme de la croissance démographique, du taux de motorisation et de l’amélioration du réseau routier si des mesures efficaces de prévention ne sont pas mises en œuvre.

Par Bamas Stanislas


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