FILSAH­­­­ : Les travailleurs et la direction générale à couteaux tirés

Publié le mercredi 16 mai 2012

Rien ne va plus entre travailleurs et direction générale à la filature du sahel (FILSAH). En faveur de la crise de 2011, les ouvriers qui travaillent dans des conditions pénibles ont décidé de briser la peur pour affronter leur destin. La réaction de la direction a été immédiate et sévère. Sept travailleurs ont été licenciés suite à un mouvement de protestation. Mais les travailleurs ne baissent pas les bras.

 

Les négociations sont bloquées entre la direction générale de la filature du sahel (FILSAH) et les travailleurs de l’industrie. Le conflit qui oppose les deux parties depuis 2010 se prolonge et s’intensifie avec le dialogue de sourds que travailleurs et le patronat entretiennent depuis maintenant plusieurs mois. La crise a ouvertement éclaté dans cette grande société de filature du coton installée dans la zone industrielle de Bobo-Dioulasso le 22 décembre 2011. Ce jour là, les travailleurs ont tenu conformément à leur programme de l’année une assemblée générale au sein de l’entreprise. La plate forme revendicative a été adoptée ce jour là. La presse a couvert l’activité. C’était une faute grave à ne pas commettre. La direction générale a trouvé inadmissible le fait d’avoir permis à la presse de couvrir l’activité et surtout le fait pour les délégués d’avoir donné des interviews aux médias ce jour. Les différents délégués du personnel ont reçu chacun des demandes d’explications. « Nous avons été surpris de constater la présence de personnes étrangères, la presse en l’espèce, au sein de la société et ce, sans l’autorisation préalable écrite, ni même verbale de la direction de l’entreprise », écrit le directeur des ressources humaines aux délégués. Et plus grave selon DRH « comme si cette intrusion de ces personnes n’était pas en soi suffisamment interpellant, vous vous êtes donné la liberté d’intervenir en donnant une interview sur des chaines de radios privées (Ouaga FM et Savane FM pour ne citer que ces deux) portant sur votre assemblée générale ainsi que sur la vie à FILSAH. » Les lettres d’explications devaient être fournies impérativement sous 24h.

 

De gauche à droite le PCA, le Directeur Général Abdoulaye Nabolé
et le Directeur industriel Kima Jean Luc.

La présence des forces de l’ordre à FILSAH

Les délégués comprennent très vite que leur décision de s’organiser pour lutter et améliorer leurs conditions de vie et de travail ne plait pas à la direction. Ils devront faire face à de nombreux obstacles qui se dresseront devant eux et dont seuls leur courage et leur capacité à s’organiser pourraient les sauver. Une rumeur sur une éventuelle grève des travailleurs pour soutenir les délégués parvient très vite aux responsables de l’entreprise après la réaction de la direction. Mais selon les travailleurs, la rumeur n’était pas fondée même s’ils reconnaissent que la réaction de l’entreprise les a amenés à penser aussi à une réponse sans ambiguïté à la direction. Les travailleurs ont appris que certains de leurs camarades sont sur le point d’être licenciés. Le 29 décembre, les travailleurs découvrent très tôt le matin la présence des forces de l’ordre au sein de l’entreprise. Leur attitude vis-à-vis des travailleurs a semé la panique parmi les ouvriers. « Nous étions très surpris de les voir au sein de l’entreprise. Je suis arrivé trouver que les forces de l’ordre ont regroupé les premiers qui étaient là. Elles m’ont dit de rejoindre le groupe. » Certains par peur ont préféré faire demi tour quand ils ont aperçu les forces de l’ordre. C’est dans ces conditions que les responsables de l’entreprise sont sortis et ordonner aux travailleurs de commencer le travail. Certains refusent de travailler avec des forces de l’ordre au sein de l’entreprise. Ils veulent comprendre réellement ce qui se passe. Les responsables de la société leur font savoir que c’est pour protéger l’entreprise. Ces explications ne convainquent pas certains travailleurs. Il est demandé tout de suite aux chefs d’équipe de faire la liste de présence. Ce qui a été fait. Les travailleurs apprennent par une note de service en date du 6 janvier que sept de leurs camarades ne font plus partie de l’effectif de l’entreprise. De nombreux travailleurs s’en sortent avec des mises à pied. Une sanction que les travailleurs disent vivre tous les jours dans l’entreprise. Les sept travailleurs ont d’ailleurs été licenciés pour avoir cumulé plusieurs mises à pied. « La mise à pied est une sanction récurrente au sein de FILSAH. Pour la moindre faute, tu es mis à pied. Nous travaillons dans un stress permanent. », affirme un délégué du personnel.

 

La médiation du directeur industriel

Ces mesures de sanctions prises par l’entreprise ont choqué les travailleurs qui n’avaient pas compris que la direction irait aussi loin. Les rencontres se succèdent pour trouver une issue à la crise qui commençait à prendre une grande ampleur. C’est le directeur industriel qui joue au médiateur entre les deux parties. Ils multiplient les réunions avec les travailleurs. Le médiateur leur fait savoir que le directeur général Abdoulaye Nabolé est très préoccupé par la succession des événements et souhaite une issue rapide à la crise. Il serait prêt à examiner la revendication des travailleurs qui réclament l’annulation des licenciements. Mais il exige d’abord que les travailleurs lui écrivent pour reconnaitre leur faute et demander des excuses. Les délégués se concertent et décident de rédiger la lettre d’excuse. A la sortie de la rencontre, ils consultent leur base et beaucoup ne sont pas pour cette démarche. Pour ces gens, rédiger une lettre pour reconnaitre des fautes commises et demander pardon au directeur général, c’est tout simplement tomber dans son piège. Une rencontre avec le médiateur est encore convoquée pour le 23 janvier. A cette réunion, les délégués informent le directeur industriel de leur décision de revenir sur la démarche de demande de pardon. Ils l’informent qu’ils ne demanderont pas pardon pour une faute qu’ils n’ont pas commise. Le dialogue avait été rompu depuis cette période. En mars dernier, les délégués du personnel adressent une correspondance à la direction régionale du travail des Hauts bassins pour demander une conciliation. Les deux parties sont reçues le 14 mars. A l’issue de cette rencontre, travailleurs et direction générale conviennent de se retrouver au sein de l’entreprise pour des négociations autour de la plate forme revendicative et de la réintégration des agents licenciés. Les discussions devaient commencer au plus tard fin avril-mi mai. Jusqu’à ce jour, rien n’a bougé. Aux dernières nouvelles, il semble que la direction se prépare à envoyer de nombreux travailleurs en congé avant le 15 mai, délai donné par la direction régionale du travail pour ouvrir les négociations. Tous les délégués du personnel pourraient faire partie de cette vague des travailleurs qui partent en congé. Les travailleurs doutaient d’ailleurs de la bonne foi du directeur général quant à sa la volonté d’ouvrir le dialogue autour de la plate forme. C’est une plate forme qu’il n’a jamais voulu reconnaitre. C’est au cours de la tentative de conciliation menée par la direction régionale du travail que le directeur général qui a été mis devant de fait accompli a fini par reconnaitre la plate forme. Abdoulaye Nabolé a laissé comprendre à la direction régionale du travail que s’il n’a pas reconnu la plate forme, c’est parce que les délégués étaient divisés sur la question. Interrogés sur place, les sept délégués qui prenaient part à la rencontre déclarent se reconnaitre tous dans la plate forme qu’ils ont du reste rédigée ensemble. Pour les travailleurs, même si la crise a éclaté ouvertement le 22 décembre 2011 avec l’organisation de l’assemblée générale, ses origines remontent en réalité à la date de l’élaboration de la plate forme revendicative. C’est depuis le mois de mai 2011 que le document est en préparation. Pour eux, le directeur général de FILSAH n’a jamais digéré la rapidité avec laquelle les travailleurs se sont entendus pour élaborer cette plate forme après la mise en place des délégués du personnel. Les points de revendication ont aussi surpris Abdoulaye Nabolé. 

Les points de revendication

La FILSAH qui compte plus de 300 travailleurs n’avait plus de délégués du personnel depuis 2008. De nombreux travailleurs avaient peur de s’y engager. C’est finalement en avril 2011, dans le contexte de la crise que la direction générale a donné l’assurance aux ouvriers qui ont décidé de mettre en place leur bureau. Une plate forme revendicative est rédigée. L’absence de concertation autour des préoccupations des travailleurs pendant la longue période qui a précédé l’élection des délégués du personnel a eu comme conséquences l’accumulation des problèmes que vivaient les travailleurs. Ils recensent leurs préoccupations du moment. Les principales doléances sont au nombre de 24. Ce sont les 24 points qui constituent la plate forme revendicative. Les travailleurs réclament entre autres, une égalité salariale entre tous les travailleurs exécutant les mêmes tâches ou occupant des postes similaires, la régularisation des avancements bloqués depuis 2000, la régularisation des contrats de travail, des moyens adéquats de protection, des outils de travail adéquats, la révision des conditions de travail, une sécurité sociale, des indemnités… Les conditions de travail sont décrites comme les plus difficiles et les plus discriminatoires par les travailleurs. Une situation que les travailleurs veulent mettre fin. Il n’y a pas de grille salariale à FILSAH. C’est le directeur général qui décide du salaire selon la tête de l’employé. Plus de 250 travailleurs touchent un salaire de 45 000F selon un des délégués des travailleurs. Il n’existe pas de prise en charge médicale au sein de l’entreprise. « Nous travaillons dans un bruit assourdissant au milieu des machines qui tournent sans moyen de protection. Les accidents sont récurrents », nous décrit un travailleur. En cas d’accident, ce que l’entreprise fait, c’est te donner un petit prêt pour te soigner. Ce prêt est automatiquement coupé sur le salaire à la fin du mois. Les travailleurs exigent aussi que les dizaines d’ouvriers qui travaillent depuis plusieurs années à FILSAH soient déclarés à la caisse. Aucun de ces points n’a véritablement avancé. Pourtant, les travailleurs qui connaissent bien l’entreprise savent que ça marche bien à FILSAH sur le plan de la rentabilité. Malheureusement, les bénéfices ne profitent qu’aux gros actionnaires qui, pour le moment, ne disent rien sur la crise qui oppose les travailleurs à la direction générale.

Par Moussa Zongo


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