Le chef du Village Molokaï quitte son trône à jamais

Publié le lundi 30 mai 2016

Chanteur populaire, Jules Shungu Wembadio Pene Kikumba, alias Papa Wemba l’était véritablement. Malgré son succès planétaire il se fondait facilement dans le peuple, celui des gens de peu, dont il était issu. Lui le sapeur qui s’habillait chez les plus grandes marques de ce monde, se sentait revivre lorsqu’il était dans son « village Molokaï ». Chef auto-proclamé d’un village créé avec les initiales des rues de son sous quartier, à Matonge, en plein cœur de Kinshasa. Il aimait être entouré de badauds pour lesquels, il représentait l’espoir d’un mieux vivre. Politiquement, il disait respecter le régime du moment, peu importe qui était à sa tête, lorsqu’on le soupçonnait d’accointance avec le pouvoir de Kabila fils. A l’international par contre, il se rangeait à l’occasion, du coté des bonnes causes. Toujours disponible, il est mis en examen en 2003 pour « aide au séjour irrégulier en bande organisée » en France. En réaction, il disait avoir fait dans l’aide humanitaire pour faciliter le passage de compatriotes en Europe. Il n y avait-il pas « une dette coloniale » à faire payer à ceux qui étaient venus par les eaux, s’imposer par la force du canon ? En 2012, il est à nouveau poursuivi pour les mêmes motifs : trafic de visa. Ces épisodes de sa vie sont pris positivement par ses fans, convaincus qu’il est victime de sa gentillesse et de sa disponibilité à aider les autres. Et sa carrière s’est poursuivie allègrement jusqu’en ce 24 avril 2016 à Abidjan où il quitte définitivement la scène dans sa 66ème année. C’est du reste cette disponibilité qui l’a amené au Festival des musiques urbaines d’Anoumabo (FEMUA). Malgré les recommandations de son médecin, il ne pouvait se permettre de rater cette communion avec ses fans d’Afrique de l’Ouest. On ne résiste pas à l’appel du destin. La prémonition devrait se produire là, sur scène à Abidjan. Comme il l’avait toujours déclaré lors d’interviews multiples, au-delà de toutes les spéculations et des zones d’ombre qui pourraient subsister, la parole du prophète-roi de la Rumba congolaise, s’est réalisée au bord de la lagune Ebrié avec certes la volonté du Tout puissant. La Rumba congolaise, il n’en était pas l’initiateur, mais il a contribué à lui donner une autre âme, au point que les plus jeunes apprécient cette nouvelle rythmique qui traverse les âges. Après avoir quitté le mythique Zaïco Langa-Langa (dont il a été co-fondateur en 1969) en 1974, Papa Wemba créa « Viva la musica » en 1977. Quelques années plus tard il intègre le groupe African Fiesta du grand Rochereau (1979) avant de revenir sur ses pas. Talentueux devant le micro, il réussit aussi à l’écran aux cotés de Pépé Kalé et Emoro, dans le film La vie est Belle de Ngangura Mweze Dieudonné (1987). Durant sa longue carrière, il a sorti des centaines de disques jusqu’en 2014. Sa voix originale est reconnaissable parmi mille, de même que son rythme diesel qui ambiance forcement ont été ses atouts. Alors, Wemba écume les scènes du monde jusqu’au dernier souffle. Ses obsèques qui ont officiellement eu lieu du 02 au 05 mai dans son Congo natal ont drainé du monde. De la haute classe aux anonymes qui ont permis au Palais du peuple de Kinshasa de mériter son nom, tous étaient là pour l’hommage. Au village Molokai, où il a fait une dernière virée le 02 mai, l’émotion était à son comble. Le président Joseph Kabila a décoré l’illustre disparu à titre posthume du titre de Grand officier de l’ordre national. Entre affliction, compassion et office religieux, ses obsèques ont été aussi l’occasion de surenchères politiques, surtout que la période s’y prête à merveille en RD Congo. C’est finalement le mercredi 04 mai, que l’artiste a été porté en sa dernière demeure. Pleuré dans tous les pays africains, le Prince de la SAPE (Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes) est bien connu au Burkina Faso dont il a foulé le sol à quelques reprises. C’est donc un hommage mérité qui lui a été rendu lors de la nuit des Kundé 2016, le 29 avril dernier dans la Salle des Banquets de Ouaga 2000, en présence de son compatriote Kofi Olomidé. Le roi est mort vive le roi ! la rumba congolaise compte heureusement de dignes héritiers qui tenteront de faire comme leurs devanciers , Kabassele, Papa Wendo (mort le 27 juillet 2008 à 82 ans), Franco, Tabuley et Papa Wemba…Salif Traoré alias A’Salfo le lead vocal du groupe Magic Système et organisateur du FEMUA quant à lui a accompagné le corps pendant tout ce périple. Et comme si le malheur n’arrivait jamais seul, il a reçu un second choc pendant son séjour kinois. Le chef d’orchestre et batteur du groupe Magic Systèm, Pepito (Didier Bonaventure Deigna ) a perdu la vie de façon tragique le 02 mai à Jacqueville en Côte d’Ivoire, à l’âge de 46 ans, mort des suites d’une noyade alors qu’il attendait le retour de ses potes afin d’embarquer pour une tournée européenne. Des coïncidences morbides qui ne manqueront pas d’alimenter les rumeurs maléfiques au pays d’Alassane Dramane Ouattara. Adieu artistes !

Ludovic O KIBORA


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