Transport de minerai : Le président de l’OTRAF accusé de trahison

Publié le lundi 30 mai 2016

C’est une crise profonde qui secoue le milieu du transport en particulier le sous-secteur minerai. Des transporteurs élèvent la voix pour dénoncer un « système mafieux » (c’est leur mot) leur causant du tort. Dans le collimateur il y a l’organisation des transporteurs routiers du Faso (OTRAF), DAMCO et Cotradis.

Le 20 mars 2016, GTMB/Ouagadougou, ATROCO/ Koudougou et GTOF/ Bobo, trois groupements de transporteurs saisissent la commission nationale de la concurrence et de la consommation. La saisine porte sur « une demande d’enquête relative à un constat d’exclusivité, de monopole et de concurrence déloyale ». En cause, la multinationale DAMCO Burkina et Nantou Mining. Selon les plaignants, les faits dénoncés visent les deux sociétés avec la complicité de l’OTRAF en l’occurrence son président, Issoufou Maïga. Le grand bénéficiaire de cette « complaisance » serait Cotradis, une société de transport de minerai. Pour les plaignants cet état de fait « sonne le glas de la disparition des petits transporteurs plus nombreux ».

Au commencement il y a DAMCO
De quoi s’agit-il exactement ? DAMCO est une multinationale réputée dans les solutions logistiques de bout en bout. Depuis 2011, la filiale du Burkina va entreprendre des négociations avec Nantou Mining, pour le transport du zinc. D’autres sociétés étaient également en négociation avec Nantou Mining. Mais finalement c’est DAMCO Burkina qui a obtenu le contrat. N’intervenant pas directement dans le transport, la filiale a signé directement des contrats avec des transporteurs tiers pour sortir le zinc de Perkoa, dans le Sanguié (lieu où est installé Nantou Mining), au port d’Abidjan. Mais avec le temps, explique-t-on, DAMCO a voulu avoir un partenaire sûr avec lequel sous-traiter la partie transport. De ce fait, les transporteurs tiers vont signer directement leur contrat avec ce partenaire. « C’est Cotradis qui nous a donné plus de confiance en la matière » précise La Direction de DAMCO au Burkina. En effet, explique-t-elle, le contrat a été signé avec un premier transporteur le 26 janvier 2013. Il devrait livrer 40 camions neufs (le client Nantou Mining aurait insisté sur le caractère neuf des camions) dans un délai de 3 mois. Le 5 avril 2013, DAMCO adresse une correspondance avec objet : « exécution du contrat « transport de services » » rappelant les engagements contractuels jamais tenus. Le 8 avril le transporteur réagit « sans convaincre. » DAMCO, selon certaines correspondances (qui nous ont été présentées) a entrepris même des démarches auprès de banques afin qu’elles aident le transporteur à pouvoir honorer le contrat. Mais c’est peine perdue. Finalement le contrat est rompu. La signature du contrat avec Cotradis est intervenue le 6 mai 2013. Le 8 juillet 2013, il fait son premier transport test avec 3 camions de Perkoa au port d’Abidjan. Etant devenu le partenaire que recherchait DAMCO, les transporteurs tiers vont donc signer désormais les contrats directement avec Cotradis en vue de transporter le Zinc. Mais explique-t-on du côté de DAMCO, il s’est avéré que le transport aller simple coûtait cher dès le début des opérations en 2013 à peu près 37 073 la tonne et il fallait dès que possible trouver un produit à transporter sur le retour Abidjan-Burkina Faso Le palliatif pour faire un aller-retour moins cher a été le clinker des cimenteries. Ainsi, le camion quitte à Perkoa pour Abidjan avec le zinc au prix de 28 000f/tonne. À son retour il prend du clinker au compte de CIMAF également à 28 000f/tonne soit 56 000f l’aller-retour. Aux dires des plaignants cela a eu pour conséquence la baisse de prix de transport du zinc qui est désormais à 28 000f. Car, disent-ils, cette situation a créé « une concurrence déloyale » par rapport aux autres cimenteries qui s’alignent désormais sur les prix en vigueur à la CIMAF afin d’être compétitive. C’est un fait que les plaignants, qui sont pour un aller à 50 400f/la tonne à l’aller simple, n’approuvent pas. Ils voient en cela une supercherie de la part de DAMCO et Cotradis. Ils soutiennent en effet, que DAMCO étant un partenaire de CIMAF, il a donc « favorisé une relation d’affaire » entre la cimenterie et Cotradis. De quoi s’agit-il exactement ? Selon les explications des plaignants, Cotradis transporte le zinc sur Abidjan au compte de DAMCO. Ainsi, cette dernière négocie avec CIMAF 40 camions pour le transport de clinker d’Abidjan à Ouagadougou au prix moyen de 28 000f. A DAMCO on soutient que Cotradis est rentrée en relation avec CIMAF de son propre chef. Il les a juste informés. Nous n’avons pas pu avoir la version de Cotradis. Le directeur général n’étant au pays au moment où nous le contactions. Les statistiques dont nous avions pu disposer de 2013, 2014 et 2015 indiquent respectivement 51%, 52% 54% des volumes chargements de zinc transporté par Cotradis ; le pourcentage restant ayant été transporté par d’autres transporteurs nationaux dont certains des plaignants. Cotradis est « un monstre » affirment les plaignants. Face à ces difficultés, les plaignants vont se tourner vers des organisations syndicales de transporteurs routiers pour défendre leurs intérêts.

Le recours à l’OTRAF
C’est ainsi qu’en juillet 2015, Seydou Gouo, un transporteur de clinker s’est rendu à l’OTRAF pour exposer les problèmes qu’il rencontre dans le transport de ce minerai. Après l’avoir écouté, le président de l’OTRAF, monsieur Maïga décide de la création d’une commission. Ainsi, le 15 août 2015, ladite commission de transporteurs de minerai est formalisée. Membres désormais de l’OTRAF, ils attendent que le syndicat défende leur intérêt en 10 points revue en 5 points essentiels dont« l’ouverture du transport du minerai à tous les transporteurs » A partir d’octobre « un bras de fer » intervient entre eux et les cimenteries et Nantou Mining. Plus le temps passe, plus le doute s’installe dans l’esprit des plaignants quant à la sincérité du président de l’OTRAF dans la conduite des négociations, surtout avec Nantou Mining. Un des premiers éléments suspicieux qu’ils relèvent c’est le fait qu’avec les cimenteries les négociations se font au ministère des transports et quand il s’agit de Nantou Mining c’est à la direction générale de celle-ci. Ils s’en convainquent lorsque lors d’une des rencontres dont l’objet décidé était « l’ouverture du zinc à tous les transporteurs » et non dans les mains du seul Cotradis. Le président de l’OTRAF, Issoufou Maïga lance publiquement : « Vous les transporteurs nationaux, soyez fiers que Cotradis soit une société burkinabè qui a pu acquérir des camions neufs et soutenez là pour que 3 ans après elle vous les vende » Le vendredi 29 avril, le président Maïga nous reçoit à propos. Il ouvre un gros cahier. Il s’agit de son carnet de notes qu’il feuillette à souhait pour préciser une date ou une information. Il reconnaît avoir tenu ses propos dont il ne s’est pas gêné de les reprendre pour nous. Pour le président Maïga, en partant pour les discussions avec Nantou Mining c’était avec un seul objectif : « l’ouverture du transport du zinc à tous les transporteurs » Mais lors des discussions, dit-il, les gens plutôt que de discuter de cela se sont retournés contre Cotradis, qui est aussi membre de l’OTRAF précise-t-il. « Nantou a créé un monstre (allusion à Cotradis) qui est en train de nous bouffer » ont martelé les plaignants. Le président Maïga qui ne cache pas sa « fierté » pour des entreprises comme Cotradis fait savoir : « on part pour défendre une profession » Il n’est pas normal qu’on s’en prenne à un autre membre de l’organisation. Les rencontres vont se suivre. L’OTRAF demande à DAMCO l’intégration de 40 camions pour le transport du zinc, en plus d’une révision des prix de transport à 34 000 f par exemple. DAMCO pour sa part propose 20 camions et 26 200f la tonne comme prix de transport. L’offre ne rencontre pas l’assentiment de l’OTRAF. Une autre rencontre a eu lieu le 22 février 2016. DAMCO propose cette fois-ci à peu près 27 270f la tonne en plus des 40 camions tels que demandés par l’OTRAF. Il faut préciser la aussi que 40 camions représentent approximativement le tiers 1/3 du besoin en camions pour l’export du zinc. En plus de ces 40 camions, DAMCO propose que les contrats soient signés directement avec elle et non avec Cotradis. La durée des contrats est de trois mois. Si l’expérience est concluante la durée sera portée à un an. Le 6 mai dernier lorsque nous échangions avec les responsables de DAMCO, deux transporteurs sont effectivement passés chercher des bons de voyage. Le 6 mai dernier lorsque nous échangions avec les responsables de DAMCO, deux transporteurs sont effectivement passés chercher des bons de commande pour le transport du zinc.
Retenons que les 28 000f que proposait Cotradis avaient été refusés par les transporteurs plaignants avec le soutien de l’OTRAF. Aujourd’hui ils ne comprennent pas pourquoi le président de l’OTRAF accepte un prix inférieur à cela. Dans leur plainte adressée au président de la commission contre la concurrence déloyale, ils mentionnent en effet : « Il sied en outre d’en appeler respectivement à votre aimable attention que nous redoutons l’offre faite par DAMCO portant sur 40 camions à 27 270 fcfa la tonne unilatéralement négociée par le président de l’OTRAF… » Le président Maïga rétorque qu’il n’a jamais pris de décision à l’insu du comité exécutif de l’organisation. Maintenant comment comprendre son geste ? Il explique que c’est en comparaison des prix pratiqués par la Sofitex que sa décision a été prise. Avec 34 450f la tonne, un camion Sofitex qui charge 28 tonnes de coton empoche 964 600f. Si un camion transporte 35 tonnes de zinc pour 27 270f/tonne cela revient à 954 450f. La différence est alors de 10 150f. C’est donc après cette simulation qu’ils ont jugé que le « prix pour l’instant est prenable » Mais pourquoi ne pas tenir compte de l’avis des principaux intéressés ? « Il y a d’autres transporteurs qui sont intéressés par l’offre » soutient le président Maïga. D’ailleurs « l’avis des commissions n’est pas opposable au bureau exécutif » martèle-t-il.
Les négociations avec les cimenteries ont fini par accoucher également d’une souris. Les transporteurs de la commission minerais s’étaient constitués en groupement d’intérêt économique (GIE) sous l’égide de l’OTRAF afin de bien défendre leurs intérêts. Le 9 février 2016, les cimenteries font volte-face : « l’ACB (association des cimenteries du Burkina) ne signera aucun contrat de transport avec le GIE mis en place par l’OTRAF… » C’est donc « l’impasse ».

Par Basidou KINDA

Le cas Illiassou MOUMOUNI
Il s’agit là d’un autre problème de transport de minerai. Les Etablissements Illiassou MOUMOUNI sont une société de distribution de ciment au Niger. La société a un partenariat avec Cimburkina. Mais cela est une violation des textes en vigueur au Burkina. Le 3 septembre 2015, le directeur général des transports terrestres et maritimes (DGTTM), Mamadou Boukouma adressait une lettre au directeur général de Cimburkina. En objet : « respect des conventions et accords bilatéraux dans la répartition du fret généré par le commerce extérieur du Burkina Faso » Dans la lettre on peut lire que « le transport routier de clinker et de ciment connaît depuis longtemps des conflits ouverts et latents (…) dont les raisons, si elles sont multiples et multiformes, tirent principalement leur source dans le non-respect des textes pertinents de la CEDEAO et des accords bilatéraux en matière de transports routiers conclus avec les frères voisins fixant les quotas et la répartition du fret généré par le commerce extérieur du Burkina ». Bien avant cette lettre c’est le président de l’OTRAF qui a écrit à ce sujet pour dénoncer cet état de fait. Tout semblait se calmer après la lettre du DGTTM. 
Non-respect des textes, de quoi s’agit-il ? Il y a des accords entre le Burkina et les pays voisins que sont la Côte d’Ivoire et le Togo. Ce qui veut dire qu’il n’y a que les véhicules immatriculés BF pour Burkina Faso, CI pour Côte d’Ivoire et RT pour République du Togo qui sont autorisés à transporter le fret dans l’un de ces trois pays. Il se trouve que les véhicules d’Illiassou MOUMOUNI immatriculés RB (République du Benin, on ne sait pourquoi) rentrent au Togo pour prendre le clinker pour la destination Burkina. Cela constitue une violation des textes.
Le 26 octobre 2015, la DGTTM adresse une lettre au président de l’OTRAF demandant l’estimation de la taille de l’offre de transport au Burkina en vue d’une dérogation spéciale relative au transport du clinker et du ciment au profit des Etablissements Illiassou MOUMOUNI qui en ont fait la demande au ministre en charge des transports. Le 10 novembre 2015, le président de l’OTRAF répond : « nous venons par la présente vous donner confirmation que les transporteurs burkinabè disposent de flotte de camions à la hauteur de la satisfaction des attentes de Cimburkina tant pour le transport du clinker que celui du ciment »
Finalement, courant avril, un protocole est signé pour autoriser la dérogation. L’un des signataires est le président de l’OTRAF, Issoufou Maïga. Là, les transporteurs de minerais plaignant y voient encore une « trahison » de leur président. Comment peut-il signer quand lui-même avait déjà dénoncé la violation des accords bilatéraux ? « La situation a été bien étudiée afin de ne pas porter préjudice aux transporteurs burkinabè » fait savoir le président Maïga. Le partenariat entre Cimburkina et les Etablissements Illiassou MOUMOUNI a été possible grâce à un investissement de plus de 31 milliards dont plus de 29 milliards de la part du Nigérien. Le protocole de dérogation signé devrait permettre aux Etablissements Illiassou MOUMOUNI de transporter le clinker du Togo jusqu’à l’usine de Cimburkina à Kossodo et prendre un volume équivalent de ciment pour le Niger. Dans ce volume, 10% seraient réservés aux transporteurs burkinabé.

@Basidoukinda


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