Musique Traditionnelle instrumentale au Burkina : Il faut qu’on se réveille, sinon la discipline manquera de virtuose

Publié le lundi 16 mai 2016

À l’occasion de la SNC 2016, L’Evénement s’est intéressé à une des disciplines en compétition pour le Grand prix national des arts et des lettres. Il s’agit de la musique traditionnelle instrumentale. Avec Jérémie Zoungrana, Conseiller d’éducation en stage pratique à l’école normale supérieure de Koudougou et directeur artistique de la troupe Wend-Konta du Boulkiemdé, nous avons passé en revue les difficultés que connait la musique traditionnelle et les moyens d’en assurer la promotion.

L’Evénement : Pouvez-vous nous parler de la troupe Wend-konta ?
Jérémie Zoungrana : La troupe Wend-Konta existe depuis 1958. Selon ce que nos aînés nous disent, c’est que la troupe a même accompagné le Président Maurice Yaméogo lors de ses tournées. Et c’est ainsi qu’elle a évolué jusqu’en 2004 pour que la présente équipe en prenne les rênes. Depuis 2004, nous avons initié la musique traditionnelle instrumentale et c’est en 2007 que nous avons participé pour la première fois à la semaine régionale de la culture du Centre-ouest. À l’issue de laquelle nous avons été classés premier. L’année suivante, nous sommes venus à la SNC et nous avons été classé 5e dès notre première participation. En 2009 encore, nous avons arraché la qualification pour l’édition 2010. Nous avons ainsi évolué jusqu’en 2016 où nous sommes là pour prendre part à la phase de la 18e édition du grand prix des arts et des lettres.

Mais qu’avez-vous pu faire avec vos précédents prix remportés ?
Si nous remportons un prix, la première des choses c’est de désintéresser les participants et on fait une petite fête pour ceux qui nous ont soutenus. Après cela, nous avons de petits projets que nous réalisons, il y a le remplacement des vieilles tenues, les accessoires de danse et de musique qu’il faut aussi remplacer. En plus, à travers la mobilisation des uns et des autres, la troupe a réveillé un festival dans le Boulkiemdé, qui était suspendu depuis 1988. Nous nous sommes entendus avec les vieux pour leur demander l’autorisation afin de relancer le festival en question. C’était la seule troupe qui dansait pendant ce festival dès les premières heures du festival et les autres venaient en spectateurs. Avec l’accord des personnes âgées, nous avons ouvert le festival aux autres troupes. Nous tenons en fin avril 2016 la 4e édition de ce festival dénommé festival de musique et de danse des intègres de Nabadogo (FEMUD/INAB).

Aujourd’hui la musique traditionnelle d’une manière générale fait face à la concurrence de la musique moderne. Quel commentaire faites-vous de cette concurrence ?
Effectivement c’est un constat amer que nous faisons mais c’est quand même explicable. Il faut tout simplement dire que c’est parce que la musique moderne est plus jouée à l’occasion des événements importants qu’elle connait plus d’adhésion. Que ce soit pour les décès ou les circonstances de joie, c’est la musique moderne qui est jouée. À force de l’écouter régulièrement, on finit par l’adopter. Et ceux qui s’intéressaient à la musique traditionnelle finissent eux-mêmes par se décourager parce qu’il n’y a plus d’adhérence. Pour cela il faut qu’on se réveille sinon il manquera de virtuose dans le domaine c’est-à-dire dans la manipulation des instruments.

Mais face à cette concurrence que comptez vous faire ?
Je pense que si on arrive à amener de manière fréquente la musique traditionnelle dans toutes les cérémonies et autres manifestations, si par exemple lors des manifestations on exige l’invitation d’une troupe de la localité, les participants auront le temps de voir la musique moderne se jouer mais à côté ils auront également la musique traditionnelle. Si on maximise sur le traditionnel, on va encore susciter de l’engouement et les gens feront un retour à la musique traditionnelle. Il faut pour cela, comme cela l’est déjà dans nos projets, une caravane permanente pour regrouper par moment les artistes traditionnels et les associer aux artistes de la musique moderne pour faire plaisir à tout le monde. À force de vivre de près la culture, cela peut inciter des gens à créer des troupes dans leurs villages respectifs. La caravane pourra aussi réanimer des troupes mortes de certains villages.

En dehors de ce que vous venez d’évoquer, est-ce que la musique traditionnelle connait des difficultés ?
Les difficultés en toute sincérité ne manquent pas. Quand on regarde là où nous voulons parvenir et quand on compare avec les moyens à notre disposition, il y a de quoi s’inquiéter. Souvent quand nous voulons faire appel à de bonnes volontés, on se sent frustré parce que l’aide vient en retard et ceux qui vous soutiennent le font verbalement alors qu’on a souvent besoin de financements. Ce n’est pas facile mais nous faisons toujours avec. Surtout les financements, on les reçoit en retard. Ce qui compromet l’efficacité de nos activités. Mais on essaie de faire avec. C’est la finance qui pose problème seulement.

Quels sont les moyens pour faire une promotion efficace de la musique traditionnelle au Burkina Faso ?
Si l’on veut promouvoir la musique traditionnelle, il faut nécessairement qu’il y ait un cadre d’initiation et de perfectionnement des compétences, un cadre de renforcement des compétences. Par exemple notre festival dont j’ai fait cas, est une occasion pour les enfants de remplacer les titulaires, pour apprendre à jouer aux instruments. Nous avons appris avec des boîtes, on prélevait les termitières pour fabriquer les flûtes pour apprendre. Mais aujourd’hui il n’y a plus ces occasions d’apprentissage malheureusement. On accuse l’école alors que l’école elle-même pouvait nous aider à promouvoir la musique traditionnelle. Pourvu que les premiers responsables s’y intéressent et que l’Etat en premier lieu reconnaisse que les écoles doivent être équipées en matériels d’activités culturelles. Qu’il y ait une valorisation telle que la volonté politique actuelle le fait sentir.

Mais est-ce que vous disposez de moyens d’innovation dans votre troupe pour accompagner la culture traditionnelle ?
Oui. À cette SNC par exemple, quand j’ai constaté que nous étions en face de difficultés financières, je me suis dit qu’il faut que la troupe s’autofinance. Si on va toujours attendre de l’aide, on finira par abandonner certains projets. C’est ainsi que nous avons mis en place un petit projet pour pouvoir avoir permanemment des ressources afin de soutenir nos projets. Et si on a de l’aide après, que ce soit un plus. C’est aussi dans ce sens que nous comptons aménager un espace pour initier les enfants. Je pense que c’est sur eux qu’on peut miser pour promouvoir les activités culturelles. C’est mieux qu’on les initie le plus tôt possible.

Avez-vous un appel à lancer à l’endroit des autorités et des populations ?
À ces autorités administratives, politiques, coutumière, je crois qu’il est temps pour nous de revenir à la source pour ne pas trop nous perdre. Parce que persister dans l’aveuglement c’est vraiment choisir librement d’aller sans revenir. Il est encore temps.

Entretien réalisé par Wend-Tin Basile SAM


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