Cimasso : Une catastrophe écologique annoncée

Publié le lundi 16 mai 2016

L’affaire défraie la chronique du côté de la ville de Sya. Entre la coalition OSC/service technique de ladite ville et la CIMASSO, c’est le bras de fer. L’enjeu, c’est l’installation d’une unité de production de ciment jugée polluante dans une zone sensible. Aucune des deux parties ne veut lâcher prise. Il y va de l’avenir des ressources en eau de la zone selon la coalition. Il n’en est rien réplique-t-on du côté de CIMASSO. Toutes les précautions ont été prises pour éviter les risques. C’est sur ce fond de polémique qu’une délégation gouvernementale conduite par le Ministre Nestor Bassière, a effectué le déplacement sur site. En visite à Bobo-Dioulasso dans le cadre de la Semaine nationale de la culture, le président du Faso a mis les pieds dans le plat, au détour d’une question.

« Notre motivation, c’est surtout la postérité. Actuellement nous pouvons laisser les industries s’installer et il n’y aura pas de problème. Mais dans l’avenir, il y aura des problèmes et ce sont nos progénitures, nos enfants, nos petits enfants qui vont en pâtir ». C’est ainsi qu’un membre de la coalition OSC/service technique contre l’implantation de la CIMASSO résume l’enjeu de la bataille. Ce que nous appelons service technique est un regroupement de directeurs régionaux des ministères de l’eau, de l’agriculture, des ressources animales et halieutiques, de la santé, du commerce, de l’environnement et de l’économie verte. En effet, deux sites font l’objet du litige qui oppose la firme CIMFASO à la coalition Le premier site qui est considéré comme un acquis par Salif Ilboudo, coordinateur du projet CIMASSO est d’une superficie d’au moins 17 ha. Situé non loin de la forêt classée de Kouliwa et réalisée par le projet 7 ACP BK/ 031 7e FED, ce site n’est pas non plus loin du chemin de fer et du centre de formation professionnelle industrielle de Bobo-Dioulasso. Quant au second site, il s’agit d’une réserve administrative dont les démarches sont en cours pour son obtention. Situé à quelques mètres du port sec de la ville de Sya, ce site a fait l’objet d’une délibération portant sur son changement de destination, lors de la première session de la délégation spéciale de la commune de Bobo-Dioulasso, le lundi 4 avril 2016. Lors de ce vote, la CIMASSO n’a pas obtenu l’approbation de la délégation spéciale pour transformer la réserve en « bureaux et parkings pour les camions et les engins ». On note également qu’une zone résidentielle sépare les deux sites qui doivent revenir à la filiale de CIMFASO. De l’avis du coordonnateur du projet, tout serait parti d’une manigance d’un groupe de personnes qui allèguent que « le projet de la CIMASSO présentait des risques de pollution de la nappe phréatique et pour les populations environnantes ». Ces propos sont effectivement confirmés par des responsables de services techniques qui trouvent que non seulement le projet représente un gros risque pour les ressources en eau et l’environnement de la ville de Bobo-Dioulasso mais en plus, c’est en toute illégalité qu’il s’installe dans la zone.

Une installation sur site illégale
Selon la version des services techniques, la démarche pour l’obtention des sites ci-dessus décrits par la cimenterie n’a pas tenu compte des dispositions légales en vigueur. Premier problème, la zone en question n’est pas une zone industrielle mais administrative. En la matière, le schéma directeur d’aménagement urbain n’autorise pas l’installation d’unités industrielles dans lesdites zones. Deuxième problème, la société n’a pas pris la peine de diligenter une enquête publique d’impact environnemental et social en vue de déterminer la possibilité d’installation d’une usine dans cette zone. Des accusations que la direction de CIMFASSO rejette en bloc. Soutenant que non seulement ils ont les papiers, y compris l’autorisation du ministère du commerce sous la Transition qui leur donne le droit d’installer l’usine sur le premier site à proximité de la forêt de Koulima, mais en plus, ils ont fait l’étude de faisabilité, ce qui leur a permis de choisir le site idéal pour la viabilité de leur projet. Outre cette étude de faisabilité, CIMFASO dit avoir fait une étude d’impact environnemental qui « a démontré que l’usine peut s’installer en tenant compte de la technologie que nous avons proposée » explique Salif Ilboudo, Coordonnateur de CIMASSO.

Le calcaire dolomitique broyé à lui seul ne donne pas du ciment
L’étude de CIMFASO a été validée par le Bureau national d’évaluation environnementale (BUNE), à l’issue de laquelle l’usine a obtenu l’avis de faisabilité environnementale signé par le Ministre de l’environnement. Sauf que nous n’avons pas pu obtenir une copie de cette étude de l’impact environnemental tout comme l’autorisation d’installation du ministère du commerce. Par ailleurs, l’arrêté en question du ministère de l’industrie, du commerce et de l’artisanat porte sur l’autorisation d’implantation d’une unité de broyage du calcaire dolomitique au port sec de Bobo. Et le calcaire dolomitique broyé à lui seul ne donne pas du ciment. Il faut absolument associer du clinker qui est la substance dangereuse, pour obtenir le ciment selon les explications d’un technicien. Depuis des mois donc, ce sont des tractations entre la cimenterie et la coalition OSC/service technique. Une bataille rangée dans laquelle la CIMASSO n’entend pas céder face à ses détracteurs, en témoignent leurs propos après le vote négatif de la session de la délégation spéciale du lundi 4 avril 2016. Malgré leur mobilisation pour convaincre la délégation spéciale du bien-fondé de leur projet, la délibération portant autorisation de changement de destination de deux réserves administratives n’a pas été favorable à l’unité industrielle. Mais celle-ci n’en démord pas pour autant et promet de revenir à la charge.

80% des ressources en eau du Burkina en jeu
Selon nos sources, cette partie disputée de Bobo-Dioulasso renferme environ 80% des ressources en eau du Burkina Faso. La pollution de la zone où l’eau prend sa source entrainera de facto une pollution de la nappe souterraine qui est la source d’approvisionnement de la ville de Bobo-Dioulasso. Une telle situation emportera dans sa pollution, la firme de production de l’eau du nom de santé (en mooré). Pour ne pas prendre le risque de polluer la ressource, il faut éviter la pollution de la zone où elle prend sa source. Et pour éviter la pollution de cette zone, il faut empêcher les industries de s’y installer. C’est dans ce sens que les services techniques se sont dressés en sentinelle pour empêcher l’installation des usines dans cette zone. C’est d’ailleurs pour éviter la pollution des ressources en eau que des périmètres de protection ont été définis1. Surtout que la zone sur laquelle CIMASSO doit s’installer est réputée pour sa fragilité, parce que le site en plus d’être une zone sédimentaire, est une carrière où les gens viennent chercher de la latérite. Finalement ces derniers ont enlevé la couche protectrice pour prélever la formation gréseuse. En rappel, ces mêmes services techniques s’étaient opposés dans le passé à l’installation d’une unité de production de cigarette et du centre hospitalier universitaire de Bobo dans cette même zone. Sauf que quelque part, la présence d’autres unités industrielles encourage CIMASSO dans sa perspective. Mais pour les directeurs régionaux de la coalition, si des unités industrielles comme la SOFITEX, MABUCIG, SONABEL, et autres existent aujourd’hui dans ladite zone, c’est parce qu’à l’époque de leur installation les services techniques n’avaient pas de connaissances suffisantes pour réfuter l’installation de ces usines ou parce que ces usines se sont installées avant qu’ils ne prennent conscience que les ressources en eau pouvaient être polluées par ces unités.

Il y aura forcément usage de matériaux qui polluent
Si les OSC et les services techniques s’opposent à l’implantation de la CIMASSO sur l’actuel site, ce n’est pas parce qu’ils sont contre une relance industrielle de Bobo-Dioulasso ni qu’ils aient une haine particulière à l’endroit de la CIMASSO à en croire notre interlocuteur qui a préféré s’exprimer sous anonymat. Il s’agit plutôt pour eux de tirer la sonnette d’alarme afin d’éviter une catastrophe écologique dans l’avenir qui pourrait provenir de l’implantation d’une industrie de ciment dans la zone, à cause de sa proximité avec un affluent du cours d’eau Kou et de l’affleurement de la nappe phréatique. En effet, selon cette source, « CIMASSO va utiliser des combustibles pour la fusion de ses matériaux pour la fabrication du ciment. Si tel est le cas, il y aura usage de matériaux polluants comme le mercure, le cyanure, le zinc qui ont un impact négatif non seulement sur l’environnement mais aussi sur la santé de la population ». En plus, il y aura la poussière du ciment qui est abrasive et cancérigène et qui, mélangée à la ressource en eau et aux granulats, va se transformer en béton et en eau de cassage susceptible de boucher les sources. Et « si les sources d’eau sont bouchées, il n’y aura plus d’eau » prévient-il. Mais le coordonnateur de la CIMASSO trouve que toutes ces inquiétudes sont sans fondement car explique-t-il, le ciment ne peut en aucun cas être source de pollution de la nappe phréatique parce qu’en contact déjà avec l’eau, le cycle de vie du ciment prend fin. Salif Ilboudo estime que tous ces « écrits c’est pour tromper les autorités, rendre alarmante la situation pour que les gens se lèvent et dire voilà un problème et qu’il faut arrêter le projet. Sinon le problème n’est pas la pollution ». Quel intérêt les services techniques ont-ils à rendre la situation alarmante ? A cette question, Salif Ilboudo pense que c’est aux techniciens de répondre parce qu’il n’a pas une réponse à cette interrogation.

Les riverains ne voient pas d’inconvénients à condition…
Cette question écologique n’épargnera personne et surtout les habitants de la ville de Bobo si des mesures adéquates ne sont pas prises. Raison pour laquelle la coalition OSC/ service technique de la ville de Bobo propose à la CIMASSO d’aller s’installer sur un autre site plus approprié, une zone qui ne va pas polluer les ressources en eau de la ville de Bobo c’est-à-dire une zone qui n’est pas en connexion avec la ressource en eau souterraine. Mais sans trop mesurer les enjeux de la bataille autour de l’implantation de la CIMASSO, les riverains pour la plupart ne voient pas d’inconvénients quant à l’installation d’une cimenterie dans leurs zones d’activités et/ou d’habitation. C’est le cas de Boureima Sanou élève-enseignant à l’école Sainte Bernadette de Bobo-Dioulasso pour qui, l’implantation de l’usine dans la zone est une bonne chose. Cependant, si cela a une répercussion sur la ressource en eau et sur leurs travaux maraîchers, quelles mesures l’Etat prendra-t-il pour résoudre cette situation ? Estimant que les travaux maraîchers sont durs, Lassina Sanou quant à lui ne voit pas d’inconvénients que l’usine de ciment s’y installe. Pourvu que la firme soit en mesure de leur procurer de l’emploi ou à défaut de les dédommage afin qu’ils changent d’activités. Cependant, Moumouni Bambara, habitant du secteur 17 de Bobo, lui ne partage pas le point de vue de ses prédécesseurs et son point de vue est tranché : « Les usines de ciment dégagent de la poussière qui donne des maladies donc on a peur ».

Des mesures alternatives, les deux parties en proposent
« Toutes les usines sont les bienvenues dans la ville de Bobo Dioulasso. Mais que ces usines partent s’installer dans une zone qui ne va pas polluer nos ressources en eau, une zone qui n’est pas en connexion avec notre ressource en eau souterraine, la zone sédimentaire ». C’est l’une des recommandations des services techniques. Lesdits services ont pour cela demandé à la commune de Bobo-Dioulasso, avec le gouverneur en tête, de diligenter une démarche pour que Bobo-Dioulasso trouve rapidement une zone industrielle parce que la ville de Sya n’a pas de zone industrielle alors qu’elle est la capitale économique. Ils ont même déjà prospecté un site qu’ils ont vérifié, géologiquement et hydro-géologiquement et qu’ils ont trouvé approprié pour les industries polluantes. Ces derniers disent être prêts à se dépenser intellectuellement, physiquement pour délimiter cette zone pour remettre aux autorités qui vont à leur tour aménager ce site pour les industries à venir. Pour sa part, la CIMASSO dans le cadre de la mise en œuvre de son projet pense mettre le paquet pour empêcher toute pollution, même celle accidentelle. Pour cela, elle se propose d’utiliser des filtres à manches et la couverture des bandes transporteuses pour empêcher les émissions de poussière. Le clinker sera également stocké dans des silos et la zone d’exploitation sera revêtue de béton. De son côté, le Président du Faso Roch Marc Christian Kaboré lors de son point de presse nationale sur ses 100 jours a dit que si « l’implantation de l’usine va affecter la nappe phréatique de manière importante et créer des problèmes aux populations de Bobo-Dioulasso, vous pouvez être sûrs que cette cimenterie ne va pas être installée là-bas ». Désormais les protagonistes mais aussi les Bobolais, ont les yeux tournés vers Kosyam attendant que la bonne formule soit trouvée.

Wend-Tin Basile SAM

 [1]

Modes de nuisance de la CIMASSO
La cimenterie CIMASSO se situera à d’altitude par rapport aux sources de Nasso qui sont à d’altitude et sur un affluent du Farakoba, lui-même un affluent du Kou et le Kou n’est autre qu’un des principaux fournisseurs de la ressource en eau du Mouhoun. Ainsi les poussières qui seront émises par la cimenterie (sens et direction du vent et de l’écoulement des eaux vers la guinguette) entraîneront la pollution du cours d’eau. Qui dit poussière de ciment, dit accumulation de ciment, ce ciment se mélangera aux agrégats du lit du cours d’eau et constituera un mortier dont sa prise (solidification) pourra l’amener à une solidité proche du béton. Ce mortier pourra facilement boucher les sources qui sont situées dans le lit du cours d’eau qui est devenu intermittent ces dernières années à cause du réchauffement climatique et de la baisse des niveaux piézométriques. Sans sources, le Kou sera sans eaux et le Mouhoun perdra automatiquement son débit. Notons aussi que l’augmentation du pH de l’eau qui tendra vers 12.5 selon la concentration due à l’accumulation de la poussière de ciment dans le cours d’eau entraînera la prolifération des algues vertes qui rendra du coup l’eau impropre à la consommation. Les cimenteries utilisent des constituants spéciaux ou de déchets en provenance d’autres industries comme combustibles et qui peuvent générer des éléments très dangereux pour l’environnement comme le plomb (Pb), le cadmium (Cd), le tellure (Tl), le mercure (Hg) et le zinc (Zn) qui se déposent dans les poussières filtrées.

Extrait du rapport technique

Les affaires n’aiment pas la polémique
Pour arracher le moindre mot à CIMFASO, cela n’a pas été facile pour nous. Trois appels au secrétariat de Inoussa Kaboré, Directeur général de CIMFASO sans une suite favorable. Le premier appel, après avoir patienté au standard, la secrétaire finira par nous dire que « le chargé de communication n’est pas là ». C’est ainsi qu’elle a pris notre contact nous rassurant qu’ils allaient nous contacter. Peine perdue. Nous les relançons le lendemain. C’est la même réponse qui nous a été servie : Le chargé de communication n’est pas là. Nous avons demandé son numéro pour le contacter directement et là aussi nous n’avons pas eu son numéro, la secrétaire prétextant ne pas le connaitre. Troisième relance, même réponse. Nous demandons un rendez-vous pour un entretien. Notre contact est une nouvelle fois pris mais il n’y aura aucune suite. Finalement c’est la direction de CIMFASO qui nous servira l’explication de ces feintes itératives : « Si nous ne parlons pas beaucoup, c’est parce que les affaires n’aiment pas les polémiques. »

SAM

Notes

[11 C’est pour éviter la pollution des ressources en eau que des périmètres de protection ont été définis, conformément au décret 2004-581 portant définition et procédure de protection d’eau destinée à la consommation humaine, le RABO n°A4019 du CNR du 6 juillet 1987 portant définition des périmètres de protection qui demeure applicable au prélèvement d’eau destiné à l’alimentation humaine, jusqu’à l’intervention de l’arrêté de délimitation des périmètre de protection. C’est après les études que le gouverneur des Haut-Bassins a fait sortir un arrêté qui applique ce RABO. Ce projet phare de l’Etat burkinabè dénommé Programme de Valorisation des ressources en eau de l’Ouest du Burkina a eu lieu entre 2003 et 2010 et a été financé par l’Union européenne.


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