Projet Pôle de Croissance Bagré : Crise sur fond d’incompréhension

Publié le mercredi 20 avril 2016

Le Projet Pôle de Croissance Bagré (PPCB) est l’un des plus grands Projets de développement hydro agricole et hydroélectrique du Burkina Faso. Depuis sa mise en œuvre le projet n’a eu de cesse de grandir, annexant ainsi les villages mitoyens. Cette initiative qui porte sur l’intensification, la sécurisation et l’accroissement de la production agro-sylvo-pastorale, halieutique et touristique n’est pas sans revers .A la clé, impacts sociaux négatifs, notamment le déplacement de populations, des pertes de terres et d’activités socio-économiques. Pointés du doigt, les responsables de Bagré pole se défendent. Le réseau d’initiative des journalistes (RIJ) en sortie de production est allé sur le terrain pour s’imprégner de la situation.

« On nous a retiré nos terres. J’ai jusqu’à 20 enfants dont 11 garçons qui doivent normalement hériter de mes terres. Je suis né ici et je suis de la quatrième génération de ma lignée qui vit sur cette terre. Nous ne savons pas à quel saint nous vouer. Je cultivais du maïs, sésame, mil, arachide, poids de terre, niébé. Cela veut dire que je ne pourrai plus cultiver tous ces céréales dans la mesure où on n’attribue pas plus d’un hectare (ha). Au départ, ils ne nous avaient pas informés directement qu’ils voulaient retirer nos terres. Ils venaient nous sonder pour voir quelle allait être notre réaction en nous dépossédant de nos terres ». La gorge serrée, Wendtoin Tarnagda, habitant du village de Boakla situé à quelques kilomètres de Bagré dépeint la galère à laquelle il est confronté. Dans le cadre de la mise en œuvre de ce qu’on appelle « aménagement de 2582 ha » initié par Bagrépole, ce père de famille s’est vu déposséder de ses terres. Pour une superficie d’environ 7 ha, il n’aura pas plus d’un ha en compensation pour l’agriculture familiale à en croire le plaignant.
Certaines personnes disent même ne pas avoir une superficie d’un ha comme l’avait promis Bagrépole. C’est le cas d’Idrissa Bantango, producteur à Bagré qui dit avoir a eu 0,98hectare et dit connaître bon nombre de personnes qui n’ont reçu que 0,5 ha

Populations désœuvrées, absence d’infrastructures et retard de payement d’indemnités
En plus des frais de dédommagements que les paysans trouvent « insignifiants », leur situation est rendue plus précaire par le désœuvrement : « Notre nouvelle vie est dure ici. Nous étions à Biiré et avons été déguerpis et réinstallés ici à la faveur du projet Bagrépole. Dans l’ancien coin, la jeunesse faisait des groupements. On s’en sortait mieux. Mais avec le déménagement, rien ne marche, on ne travaille pas depuis 2 ans. On ne nous a pas encore attribué les lopins de terre qu’on nous avait promis. J’ai 2 femmes et suis père de 10 enfants. On me donne 150.000f par an comme dédommagement pour mes champs et je dois nourrir 13 personnes toute l’année avec cela. Pensez-vous que c’est suffisant ? Nous sommes jeunes et n’avons aucun loisir dans la zone ». En plus de cette difficulté, Bagrépole tarde a effectué les payements en guise de dédommagement : « On avait promis de faire le 3e payement le 15 février mais jusque-là rien n’est fait », se lamente Bikienga Mahamadi représentant des jeunes du nouveau quartier de Loaba (site d’accueil).
La situation des femmes, n’est pas non plus des plus reluisantes. Dans les nouveaux quartiers de Loaba où « vivre est un chemin de croix » on ne compte aucune infrastructure et les femmes sont également désœuvrées : « Nous n’avons pas de marché, pas d’eau potable, pas d’école pour nos enfants, pas d’activités pour les femmes, pas d’hôpital. Nous sommes obligées de parcourir 7 km pour nos accouchements », a souligné Salimata Ima, habitante de Loaba. Il y a également la situation de ceux qui ont eu des lopins de terre et qui doivent parcourir 13km par jour pour les mettre en valeur.

Exode rural et immigration comme résolution pour la jeunesse
Cette situation n’est pas sans conséquences. Elle favorise l’exode rural et l’immigration des jeunes à la recherche de meilleures conditions de vie : « Avec la situation actuelle, la plupart des jeunes sont partis. Y en a qui sont allés au niveau des mines d’or et sont revenus avec des maladies, d’autres sont allés en Guinée, en Libye etc. Dans les rapatriements ceux qui viennent de Bagré sont très nombreux. Si on peut supprimer Bagrépole ça va nous arranger. Bagrépole est en train de nous piller » martèle un jeune producteur en détresse.
Pour mieux comprendre la situation, nous sommes allés à la rencontre des responsables de Bagrépole. Etienne Kaboré, le responsable social et de la gestion des terres, chargé des questions de déplacement des populations et de réinstallation du projet, par ailleurs directeur de la valorisation économique de Bagrépole ; son adjoint Désiré Tapsoba directeur adjoint de la valorisation économique de Bagrépole et Kaboré Pascal responsable suivi évaluation du projet Bagrépole nous ont reçu.
Pour ce qui est de la question de « 1 ha » qui s’avère insuffisant pour les familles nombreuses que Bagrépole attribue, Etienne Kaboré répond que la superficie qu’on leur donne est proportionnelle à ce qu’ils ont perdu : « il faut d’abord comprendre que si vous avez un ha en fluvial, s’il pleut vous récoltez, s’il ne pleut pas, vous perdez tout. En plus vous ne faites qu’une seule récolte. Alors que les superficies aménagées sont non seulement des terres sécurisées et vous pouvez y faire jusqu’à 3 récoltes l’an. L’intensification fait que le rendement augmente. Si vous aviez un ha, la compensation fait à peu près un quart. Nous procédons par une règle de calcul ».
Bagrépole pour résoudre la question de l’insuffisance des terres encourage également les jeunes à travers le FAS Bagré (le fond d’appui et de soutien) à aller vers d’autres domaines que l’agriculture. « Il y a par exemple un manque criard de boutiques d’intrants dans la zone. Il faut allez a Tenkodogo ou à Bittou pour avoir de l’engrais. Ces jeunes gagneraient à s’intéresser aussi au commerce ou à l’élevage », dit Etienne Kaboré
Pour ce qui est de la spécificité du nouveau quartier de Loaba relativement à son manque d’infrastructures, Etienne Kaboré nous apprend que ce sont les nouveaux habitants eux-mêmes (habitants partis de Biiré qui vivent désormais à Loaba) qui ont choisi ce site malgré le fait qu’on ait attiré leur attention sur les problèmes auxquels ils s’exposaient .Le site prévu par le ministère de l’environnement pour les accueillir était Beega (village situé dans les environs de Bagré) où il y a l’essentiel des infrastructures en matière d’éducation et de santé. Pour des considérations culturelles ils ont refusé d’y aller et ont choisi leur propre site. Comme ce n’était pas prévu, « nous ne pouvons faire que ce que nous pouvons », a expliqué Etienne Kaboré. « Les infrastructures sont prévues mais c’est le rythme de réalisation qui pose problème », poursuit-il.
On accuse également les responsables de Bagrépole de ne pas payer les frais de dédommagements à temps. Les responsables de Bagrépole disent agir pour le bien des populations : « Nous savons que les producteurs demandent à ce qu’on les payent maintenant mais la campagne de 2016 n’a pas commencé. C’est vrai qu’il y a la pression mais si vous leur donnez leurs dédommagements maintenant, vous leur faites du tort. C’est pendant les récoltes qu’ils doivent être payés pour qu’ils ne sentent pas qu’ils n’ont pas cultivé mais pas avant. Si on leur donne de l’argent aujourd’hui ça sera utilisé à d’autres fins. Nous avons la responsabilité de tenir compte de ces faits »
Au sujet de la question des frais de dédommagement que les paysans trouvent « insuffisants », Bagrépole répond que le dédommagement n’est pas fait de façon arbitraire mais est fonction de certains paramètres : « On tient compte du rendement au champ, du type de spéculation, et du prix courant au marché. Dans les spéculations on a travaillé à prendre en compte l’intérêt du paysan. Si par exemple un kg de sésame est mieux valorisé que un kg de sorgho et que vous avez plusieurs types de céréales dans votre champ, nous tenons compte de la spéculation la mieux payée ».

Assita Sanou


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