Insécurité : Kogl weogo ou le justicier hors la loi

Publié le jeudi 3 mars 2016

Il y a un fort besoin de sécurité face à la montée du banditisme armé. Pas une semaine ne se passe sans que l’on ne signale un braquage sur les routes et même dans les marchés. Les bandits s’invitent dans les concessions de paisibles citoyens, en ville comme en campagne où sous la menace des armes, ils emportent leurs biens. En campagne, le vol des animaux est un phénomène endémique. Depuis quelques années, des structures d’autodéfense sont créées ici et là pour faire face à l’insécurité. Kogl weogo, en langue nationale mooré, est une de celles-là. En français, ce vocable signifie Lutte contre l’insécurité grandissante. Embryonnaires à Mané, province du Sanmentenga dans le Centre-Nord en 2009, les associations Kogl weogo se sont développées au fil des années, se propageant dans les provinces, communes et villages du pays. Elles se sont installées dans les régions du Plateau central, du Centre-Nord, du Centre-Ouest, du Centre-Est et du Centre-Sud. Dans les deux dernières régions, leur réputation est établie. Très actives à Kaïbo dans le Zoundwéogo, elles sévissent également à Wardogo et Gomasga dans la province du Bazèga et à Dassamkandé, Poré et Guiaro dans le Nahouri. Elles se sont octroyé le pouvoir d’interpeller, de détenir, d’infliger des châtiments corporels et d’imposer de lourdes amendes à leurs victimes selon un code pénal qui leur est propre. Des victimes auraient perdu la vie suite aux sévices des hommes de Kogl weogo. Celles qui ont survécu en portent les stigmates. L’existence de Kogl weogo fait aujourd’hui débat. Les autorités policières, judiciaires et les associations de défense des droits humains en sont préoccupées. Des voix s’élèvent pour réclamer leur suppression. D’autres estiment qu’il faut plutôt recadrer leurs actions. Quant aux populations locales, elles ne jurent que par elles. Dans la province du Zoundweogo, L’Evénement est allé à la découverte de ces structures à la fois adulées, craintes et décriées.

Dans les secrets d’un «  tribunal populaire  »

Elles sont présentes dans toutes les 7 communes du Zoundweogo et dans 92 villages sur 168. La seule évocation de leur nom fait très peur à la population, tellement ceux qui ont eu affaire à elles ont vécu les pires moments de leur vie terrestre. De Kaïbo à Béré, Gogo, Gomboussougou, Guiba, Manga et Nobéré, elles ont le même modus operandi : interpellation, détention, châtiments, amendes. Elles, ce sont les associations Kogl Weogo, connues dans les localités où elles sévissent sous diverses appellations en langue nationale mooré : ‘’Ra mãan n ye’’1, ‘’Kiisid nã yãn’’2, ‘’Ri m dila’’3, ‘’Pãmbê n vêenge beogo’’4, ‘’Pãmbê n kù’’5, ‘’Pãmbê n sõnse’’6. Autant de noms évocateurs. Comment sont-elles perçues, quelles sont les lois et règles qui régissent leurs pratiques, que font les autorités policières, judiciaires et les structures de défense des droits humains ? Reportage.

« … On m’a déshabillé, ligoté et suspendu à un arbre. Ils m’ont frappé. J’ai pleuré comme un enfant. Après ma libération je suis allé informer le procureur et il m’a remis une convocation pour eux. (…)Quand on repartait à la maison, mon grand frère, mon petit frère et moi-même, on a fait une halte pour acheter des crédits téléphoniques. Or ils nous suivaient. Ils nous ont encore arrêtés, déshabillés, ligotés puis envoyés à Kaïbo. De Là-bas ils m’ont envoyé au marché de Nagregrin. Au milieu du marché il y a un tamarinier. Ils ont enchaîné mon pied à la racine de l’arbre, cadenassé et ligoté mes mains avec une corde. Entre temps ils m’ont envoyé sur un terrain de jeu et m’ont gardé enchaîné à un arbre. Je leur ai demandé de l’eau à boire mais ils ont refusé. Dans la soirée ils m’ont ramené sous le tamarinier. L’un d’eux a versé de l’eau très fraîche sur moi. J’avais très froid. Quand un de leurs leaders est venu je lui ai demandé un habit. Il m’a remis mon blouson puis payé de l’eau à boire, du café et des gâteaux pour moi mais comme j’étais découragé je ne pouvais pas manger. J’ai bu le café. Ils m’ont détenu pendant cinq jours ». C’est avec amertume qu’Idrissa Diandé, 41 ans, éleveur peulh de Gogo raconte son calvaire aux mains des membres de l’association Kogl weogo de Kaïbo. Quand nous avons demandé à échanger avec lui le dimanche 17 janvier, son état de santé ne lui a pas permis de nous recevoir. C’est le lendemain que nous l’avons rencontré, toujours souffrant et sous traitement suite aux tortures dont il a été victime. Sa vie est cependant hors de danger. Idrissa a été interpellé courant décembre à trois reprises pour une affaire de vol de 63 bœufs il y a environ 8 ans. Pourtant, il ne reconnaît pas les faits. Il se souvient encore des conditions de sa toute première interpellation : «  J’étais au chevet d’un malade à Manga, raconte-t-il. Deux semaines après nous avons reçu l’autorisation de rentrer à la maison. Je partais pour me ravitailler en carburant. C’est là que les membres de Kogl weogo m’ont arrêté. Ils m’ont emmené à Kaïbo ». Sa voix tremblote, il revit la douleur mais s’efforce de retenir ses sanglots. Kaïbo, du nom de ce petit village de la commune rurale de Bindé, est devenu un cauchemar et Kogl weogo une terreur, non seulement pour lui mais aussi pour nombre d’habitants du Zoundweogo, accusés à tort ou à raison de vols. Certains ont porté plainte devant le Procureur du Faso près le tribunal de grande instance de Manga. La procédure judiciaire suit son cours. D’autres, par peur de possibles représailles, préfèrent ruminer leur douleur en silence.

Aux origines
Manga, chef-lieu de la province du Zoundweogo, à 100 kilomètres au Centre-Sud de Ouagadougou, vendredi 15 janvier 2016. Il est un peu plus de 13 heures. Nous prenons la route de Bindé pour rallier le village de Kaïbo. Nous y avons rendez-vous avec le bureau de l’association Kogl weogo. C’est elle qui a installé les 91 autres du Zoundweogo. La distance à parcourir est moins de 20 kilomètres. Cependant le parcours lui-même est un véritable chemin de croix. Impossible de faire 10 à 30 mètres sans tomber dans un trou. Nous tenons quand même le pari. Une demi-heure environ et nous voici enfin à Kaïbo. Notre entretien débutera dans une vingtaine de minutes, après la grande prière musulmane, nos interlocuteurs du jour étant quasiment de la religion islamique. Un des leurs nous installe sous un grand nimier. C’est là que l’association se réunit souvent mais son siège, un terrain non viabilisé, est à Kaïbo V2. Nos interlocuteurs nous rejoignent un à un, souvent par groupuscules quelques temps après. Beaucoup sont plus âgés que nous le pensions, entre 40 et 60 ans, peut-être plus, au regard de la blancheur de leurs cheveux et de leurs barbes. Eau de bienvenue, salutations d’usage et c’est parti pour un entretien à bâton rompu qui durera plus d’une heure. La séance s’ouvre avec l’historique de Kogl weogo. Soulémane Compaoré, porte-parole de l’association, raconte : «  Il y avait un habitant qui élevait son bœuf à Dassamkandé. Entre temps il a décidé de le vendre. Un acheteur lui a proposé 410 000f mais vu qu’un de ses parents souffre d’un handicap il s’est désisté et lui a offert le bœuf pour ses travaux champêtres. Le bœuf a été volé à ce dernier. Le quartier s’est alors organisé pour traquer le voleur. Il a réussi à retrouver le bœuf, déjà vendu à 60 000 f à Pouytenga. Depuis lors les villageois ont convenu de se regrouper en association pour lutter contre les vols. Vu qu’il y a trop de vols ici à Kaïbo, nous leur avons demandé de l’installer aussi chez nous. Ce qui fut fait le 13 avril 2015 ». Partie de Kaïbo dans la commune de Bindé où elle est forte d’au moins 1000 membres si l’on en croit le porte-parole, l’association Kogl weogo s’est progressivement installée à Béré, Gogo, Gomboussougou, Guiba, Manga et Nobéré, les 6 autres communes de la province. Elle est répartie dans 92 villages sur 168. Vingt personnes dont un président, un porte-parole et un chargé des renseignements composent chaque bureau.
Kogl weogo ouvre ses portes toute personne, homme ou femme. L’adhésion est libre et volontaire. Le candidat dépose une copie de sa pièce nationale d’identité burkinabè (CNIB) sur laquelle il note son numéro de téléphone auprès du bureau et paie 1000f comme droit d’adhésion. Une condition toutefois. Le respect du code de bonne conduite : «  honnêteté et intégrité  », précise le porte-parole. Tout contrevenant à ce principe basique est puni. «  Nous avons déjà eu à ligoter certains membres parce qu’il s’est révélé qu’ils ne vivaient pas selon notre code de bonne conduite », confesse-t-il. Les membres sont toujours sur le qui-vive, prêts pour les traques et ratissages, parfois à l’échelle provinciale et même interprovinciale, mais sans aucun avantage matériel ou financier. Leurs moyens logistiques ? Des motos, des fusils de chasse calibre 12 et des armes blanches. Tout est personnel, dit-on. Aucune aide, aucun financement, excepté les frais d’adhésion et les amendes imposés aux présumés voleurs.

Un code pénal estampillé Kogl weogo
Vol de bétails et cambriolages ! Voilà un phénomène qui écume le Zoundweogo et qui risquerait de provoquer des tueries intercommunautaires si on n’y prenait garde. Hamidou Ouédraogo, président de l’association, confie : «  Ici il y a 4 ethnies : Mossi, Gourounsi, Peulhs et Bissa. Il y a trop de cas de vol nuit et jour. Les Mossi accusent les Peulhs, les Peulhs accusent les Mossi, les Bissa sont accusés. Comment faire pour éviter un affrontement intercommunautaire ? C’est ainsi que nous avons décidé de nous réunir au sein de Kogl weogo. Chaque ethnie travaille à mettre hors d’état de nuire les voleurs en son sein  ». Barry Hama, son secrétaire, acquiesce. Les opérations de traque et de ratissage sont coordonnées. Lorsqu’un cas de vol est signalé dans un village, tous les 20 membres du bureau sont informés par téléphone. A leur tour, ils répercutent l’information dans les autres villages. La mobilisation est vite sonnée. Les cerveaux de l’expédition maîtrisent bien le terrain. Le malfrat a donc très peu de chance de s’échapper.
Une fois dans les mailles du filet, ce sont les règles et lois de Kogl weogo qui s’appliquent, cela en 4 étapes obligatoires. Première étape : le mis en cause est ligoté avec une corde à un arbre et soumis à un interrogatoire rythmé parfois de coups de fouets afin d’obtenir des aveux. Plusieurs témoignages font état de tortures à sang ou à mort. Kaïbo s’en défend par la voix de son porte-parole : «  En tout cas au début on a frappé. Si je vous dis qu’on n’a pas frappé je vous ai menti mais on n’a pas torturé à sang ou à mort. On a effectivement appris que certains groupes ont torturé à mort. Actuellement, nous nous sensibilisons mutuellement chaque mois afin qu’on puisse abandonner ces pratiques ». Deuxième étape : Si le mis en cause reconnaît les faits à lui reprochés, il dédommage le propriétaire au cas où l’objet volé ne peut pas être restitué. Ce dernier en effet lui vend son objet à un prix indiscutable. Troisième étape : le mis en cause paie une amende à Kogl weogo en fonction de la valeur de l’objet volé. 55 000 f pour un poulet, 155 000 pour le petit bétail et 305 000 f pour le gros bétail. Les 5000f seraient le prix de la corde que le supposé voleur paie pour se faire ligoter. Avec Kogl weogo, interdiction absolue aussi de vendre du bétail hors des marchés sur toute l’étendue de la province. C’est une disposition inviolable et tout contrevenant tombe sous le coup de ces amendes. Quatrième étape : après payement des dommages et de l’amende le mis en cause est remis à la police. Suite à l’intervention des autorités administratives, judiciaires et policières, Kaïbo confie avoir abandonné les sévices corporels et les amendes il y a un peu plus de deux mois mais le dédommagement est toujours applicable.

« Nous bénissons Dieu »
La population, elle ne jure que par Kogl weogo. C’est le cas de Nikiéma Issaka, un jeune commerçant de Manga, âgé d’une trentaine d’années. Assis sous le hangar de sa boutique, il s’apprêtait à manger son riz à la sauce pâte d’arachide quand nous arrivons. Aussitôt le motif de notre visite exposé, aussitôt il dépose son assiette et nous fait de la place sur son banc. L’air joyeux, il lâche : «  Kogl weogo waa a ya sõamãn (Kogl weogo est vraiment bien)  ». Au même moment arrive Issaka Simporé, son voisin d’en face, un vendeur de briques en ciment. Il l’interpelle avec un large sourire : «  M yoùré ! Wa ti ya goam nõond m be ka ! Yaa Kogl weog goamãn ». Traduction : «  Viens mon homonyme ! Il y a un entretien intéressant ici. C’est au sujet de Kogl weogo ». Sans dire mot, ce dernier vient s’assoir et arrache la parole : « Le vol de bétail et les cambriolages des boutiques ont considérablement diminué ici. C’est grâce à Kogl weogo. Si c’était seulement la police nous allions souffrir ». Faut-il châtier pour combattre les vols ? La réaction de nos interlocuteurs est prompte. « Si vous pouvez, il faut les aider. C’est parce que la police ne frappe pas que les gens continuent de voler. Ici Kogl weogo existe il y a moins d’un an mais on ne parle plus de vol. Vraiment, nous bénissons Dieu. La police et la gendarmerie ne peuvent pas faire cela ». Issaka Simporé justifie : « Mon voisin venait de vendre son bœuf à 300 000f. Une de ses femmes aussi avait sur elle 200 000f de son groupement. Dans la nuit, des voleurs sont venus exiger l’argent. Ils ont abattu ses deux femmes à bout portant et blessé sa nièce au bras. La police n’a pas pu mettre la main sur eux. C’est 3 mois après que Kogl weogo les a arrêtés vers le Ghana ». Il poursuit : « On raconte qu’ils tuent des gens. Ce n’est pas vrai. Ce sont ceux qui ne peuvent plus profiter des vols qui racontent cela. Ils sont jaloux ». Son homonyme acquiesce. Au même moment Ali Diasso, vétérinaire de son état, un client d’Issaka Nikiéma, fait son entrée sous le hangar. Il s’invite lui-même dans le débat. « Le problème ce n’est pas la police. C’est la justice qui ne fait pas son travail. Elle est pourrie. Kogl weogo n’a qu’à bien frapper », lance-t-il avant de disparaître sur sa moto. Quant à Saïdou Porgo, un soudeur, le sommeil est maintenant tranquille grâce à Kogl weogo. Avis partagé par Véronique Guigma, une sexagénaire.

« Illégales » ! « Dégradantes » ! « Inhumaines » !
C’est ainsi que les autorités judiciaires, policières et les défenseurs des droits humains qualifient les pratiques des associations Kogl weogo. Le Procureur du Faso près le tribunal de grande instance de Manga, Bouma Ido, dénonce une volonté de « se substituer aux autorités policières et judiciaires. Plusieurs fois je leur ai demandé de s’inscrire dans une logique de collaboration. Ce qui nous manque généralement c’est le renseignement. Ils (Ndlr : les membre de Kogl weogo) nous accusent chaque fois de libérer les voleurs. Sans preuves la justice ne peut pas condamner. Ce sont eux qui peuvent nous apporter les preuves parce que les voleurs vivent avec eux mais ils refusent ». Pour lui «  il faut l’interdire et ceux qui continuent de s’y adonner il faut les réprimer  » afin d’éviter toute situation incontrôlable. «  Au départ en tout cas j’étais pour la suppression mais au fur et à mesure que le phénomène est en train de s’étendre je pense qu’à défaut de supprimer qu’on essaie de recadrer. L’idée en soi d’accompagner les forces de sécurité n’est pas mauvaise mais c’est la procédure qui n’est pas du tout correcte », confie pour sa part la Directrice régionale de la police nationale du Centre-Sud, le commissaire principal Marie Denise Sebgo. Elle préconise que les associations Kogl weogo se convertissent en comités locaux de sécurité et s’inscrivent dans une logique de collaboration avec les autorités policières et judiciaires. Au passage elle reconnait qu’elles leur ont permis de mettre des malfrats hors d’état de nuire.
Du côté des structures de défense des droits humains, Adama Ouédraogo, Directeur régional des droits humains et de la promotion civique du Centre-Sud s’insurge : « On ne peut pas prétendre défendre un droit en violant d’autres droits  » puis de rappeler : «  Le droit à l’intégrité physique est un droit constitutionnellement reconnu  ». Mamadou Taram, Président du Mouvement burkinabè des droits de l’homme et des peuples, section du Zoundweogo, estime que l’objectif de Kogl weogo est justifié. «  La cause, explique-t-il, c’est l’insécurité. D’où vient l’insécurité ? Elle est la résultante de la faillite du système qui a gouverné ce pays et qui le gouverne toujours en ce sens que ceux qui sont censés assurer la sécurité des personnes et des biens ont des difficultés objectives. Quand vous prenez la police et la gendarmerie, elles n’ont pas de matériel  ». Taram fustige également le sous-équipement des forces de sécurité et la défaillance du système judiciaire. Qu’à cela ne tienne. « Dans le fond les associations Kogl weogo ne peuvent pas se substituer à la justice, à la police, à la gendarmerie », précise-t-il avant de conclure : « Si elles le font elles deviennent une milice et en tant que telle il faut les supprimer ».

« Qu’ils désavouent Roch pour que le peuple l’apprécie ! »
De suppression, les membres de Kogl weogo ne veulent pas en entendre parler. Le porte-parole, Soulémane Compaoré est direct et franc : «  Haaa ! Ca là… Nous n’allons pas accepter. Si nous vous disons que nous allons accepter nous vous avons menti ». Il justifie sa position : «  Grâce à Kogl weogo les gens sont dans la quiétude ici à Kaïbo ». Il confie cependant : « Nous sommes plutôt disposés pour la collaboration  ». Son adjoint, Mouni Nikiéma, embouche la même trompète : « Des voleurs armés ont cambriolé le marché de Kaïbo de 17 heures à 19 heures. Il y a des policiers à Bindé, Béré, Gogo, Gomboussougou jusqu’à Manga mais aucun n’est venu. Les voleurs ont fait ce qu’ils veulent et sont repartis ». Nous fixant dans les yeux, il lâche, l’air grave : « Si Kogl weogo n’existait pas vous n’alliez pas arriver ici. On allait peut-être vous tuer en cours de route. Un bandit que nous avons appréhendé nous a dit que leur malchance est que Blaise (Ndlr : en référence à l’ancien président Blaise Compaoré) n’est plus là. Nous ne voulons pas qu’ils apprécient Roch (Ndlr : l’actuel président du Faso). Nous voulons qu’ils le désavouent pour que le peuple l’apprécie  ». Pour le vice-président, Abdou Kouraogo, supprimer Kogl weogo c’est mettre en danger la vie de ses membres. « Si l’Etat veut supprimer Kogl weogo, il faut qu’il nous mette en lieu sûr. Sinon nous ne pourrons plus vivre. Nos ennemis sont devenus nombreux », fait-il savoir. Le président, Hamidou Ouédraogo, lui en appelle au ministre de l’administration territoriale et de la sécurité intérieure, Simon Compaoré. « J’ai appris que Simon est devenu ministre de la sécurité. Je ne le connais pas. Je l’écoute à la radio. Il a pris des initiatives contestées et il les a abandonnées : les taxes pour le développement communautaire, le port du casque, la question des pompes funèbres. Même la modification de l’article 37 il a refusé. Une personne de son genre est intelligente. Je vous demande de lui demander de faire pardon et de nous laisser travailler. C’est une question de vie ou de mort. Ce que nous faisons c’est pour l’aider aussi  ».

 [1]

Par Gaston Bonheur SAWADOGO

Simon Compaoré à propos de Kogl weogo

Deux semaines après sa prise de fonction, le ministre d’Etat, ministre de l’administration territoriale, de la décentralisation et de la sécurité intérieur, Simon Compaoré a rencontré, le 4 février dernier, pour la première fois, les journalistes dans la salle de délibération de l’hôtel de ville de Ouagadougou. Objectif, «  répondre aux multiples sollicitations  » des journalistes et décliner la politique du MATDSI. A cette occasion, son avis sur la question de Kogl weogo a été requis. Voici sa réponse : «  Ce sont des initiatives intéressantes mais il faut les canaliser, les former et les contrôler. Grâce à leurs actions il y a des gens qu’on a arrêtés. Eux-mêmes (Ndlr : les membres) courent des risques comme les policiers, les gendarmes et les militaires. Pour qu’ils puissent continuer leurs activités il faut qu’ils soient reconnus. Dès lors qu’ils sont reconnus, il y a des droits et devoirs. Ce ne sera plus du ‘’kafoulmãnyé’’ (Ndlr : entendez par là ‘’du désordre’’  ».

GBS

Que penser des groupes Kogl weogo ?

Il n’est pas anodin que ce soit dans les zones rurales que prospère Kogl weogo. C’est en effet là-bas où les populations souffrent de l’absence d’encadrement de l’Etat. C’est là où il y a peu ou pas d’administration, quasiment pas de structures officielles de sécurité comme la police ou la gendarmerie. Et quand celles-ci existent, elles n’ont ni les moyens ni la capacité d’offrir la protection aux communautés. C’est dans ces conditions que les populations réinventent des pratiques collectives et souvent ancestrales d’auto-défense communautaire. Cela s’appelle de la légitime défense. Le Burkina n’innove en rien en la matière. En Amérique latine, précisément au Pérou et en Colombie on a vu se développer vers la fin des années 70, des organisations dénommées «  rondes paysannes  », «  gardiens de lagunes  » ou encore «  Garde indienne  » dans l’objectif de faire face aux multinationales qui exposaient les populations aux conséquences néfastes de l’exploitation minière mais aussi aux multiples vols de bétail auxquels étaient exposés les populations. La nature ayant horreur du vide, les rondes paysannes se sont rapidement développées là où elles étaient utiles et ont acquis un immense prestige. En plus de la surveillance qu’elles exerçaient sur les biens des membres de la communauté, elles assuraient également l’administration de la justice. Elles en vinrent même à prendre en charge des projets de développement local. Naturellement tout au début, ces organisations avaient des insuffisances. Mais au fil du temps, elles sont devenues une référence au plan national en tant que défenseurs de la vie, de la santé, de la sécurité économique, sur la base de la justice communautaire. Il faut savoir cependant que les organisations d’auto-défense communautaire, telles qu’elles se sont développées en Amérique latine ne sont pas des entités isolées. Elles sont l’émanation de la communauté dont elles sont le bras sécuritaire. Les membres de ces organisations suivent des formations à la fois sur les droits humains et sur la loi autochtone. En 2004, une de ces organisations a même reçu le Prix national de la Paix décerné par un ensemble d’institutions dont les Nations Unies et la Fondation Friedrich Ebert.
Revenons à Kogl weogo. Ses méthodes sont aujourd’hui au cœur de la polémique. Exemple. Certaines structures de Kogl weogo procéderaient à la lecture du Coran en guise de rituel d’installation de nouvelles structures. L’idée est que le Coran enseigne les bonnes pratiques et chaque membre de l’organisation doit agir conformément à ces bonnes pratiques. L’intention est certes louable mais l’expérience montre que l’intention seule ne suffit pas. Sans doute, les djihadistes qui sévissent partout dans le monde sont convaincus qu’ils agissent pour la bonne cause. En outre, dans un pays multiconfessionnel comme l’est le Burkina, est-il pertinent de se référer au Coran quand le serment qui est exigé s’adresse à des membres de diverses confessions ? Quel est par ailleurs le lien entre la hiérarchie des structures Kogl weogo et l’autorité coutumière des villages dont elles assurent la sécurité ? Répondent-elles des pouvoirs coutumiers ou agissent-elles en tant qu’organisations autonomes ? Et puis, quels sont leurs rapports à l’Etat ? Ce sont là autant de questions qui méritent d’être clarifiées si nous ne voulons pas assister dans l’impuissance à la naissance et au développement d’une entité qui peut se transformer en un monstre. Comme on le voit, le contrôle des activités de Kogl weogo doit être un impératif catégorique. Si aucune communauté ne peut être condamnée parce qu’elle s’organise pour défendre sa vie et ses biens, en revanche tout n’est pas permis au nom du droit à l’auto-défense. Le droit à la vie et à l’intégrité physique sont notamment des droits non négociables qui doivent profiter à tous les Burkinabè, quel que soit ce qu’ils font ou ne font pas. Si les organisations Kogl weogo doivent prospérer, elles peuvent faire l’économie de formations idoines afin de ne pas se mettre en porte-à faux avec les lois de la république. Quand quelque part dans la commune de Manga, des membres de Kogl weogo exigent de la gendarmerie qu’elle leur remette des détenus afin qu’ils puissent leur appliquer leur «  loi pénale », et vont jusqu’à menacer de brûler les locaux si on ne leur donne pas satisfaction, on est plutôt dans la défiance et non dans la complémentarité ou la collaboration.
Certes les populations bénéficiaires de l’action de Kogl weogo semblent pour l’heure satisfaites. Mais elles ne tarderont pas à déchanter si on laisse prospérer ces dérives qui ne manqueront pas de se retourner contre elles-mêmes. Comme d’habitude, l’Etat fait la sourde oreille et joue l’hypocrite face au développement du phénomène Kogl weogo. Sans doute parce qu’il se sent coupable de son impuissance. Mais il vaut mieux engager un dialogue franc avec les communautés en vue de rechercher un modus vivendi avant qu’il ne soit trop tard.

Par Germain Bitiou Nama

Associations Kogl weogo : Les magistrats exigent leur démantèlement sans délai

Ceci est un extrait d’une déclaration du comité intersyndical des magistrats du Burkina sur la naissance des associations Kogl weogo. Le comité ne voit de bon œil la naissance de Kogl weogo qui agit selon « ses propres lois » contrairement à celles de la République. Les magistrats s’interrogent alors sur la volonté affichée des autorités à reconnaître les associations Kogl weogo et exigent leur destruction.

« Le comité intersyndical suit avec une inquiétude grandissante, la naissance, l’extension et l’expansion des structures privées, informelles de gestion des questions sécuritaires, judiciaires et pénitentiaires dénommées «  Kolgweogo  ». En effet, si la quête ou le besoin de sécurité et de justice des populations est immense et pressant, cela ne devrait nullement faire le lit à des pratiques illégales, attentatoires aux libertés et droits fondamentaux.
Il est bien de noter que ces structures ont institué une justice privée dans laquelle elles assurent les fonctions de police judiciaire, de poursuites, de jugement et de détention pénitentiaire, le tout sur la base de «  leurs propres lois  ».
Le comité intersyndical des magistrats s’interroge sur la volonté affirmée des pouvoirs publics de reconnaitre de telles structures alors même qu’elles sont illégales par nature, et leur action basée sur la violation de la constitution, des lois et règlements, leurs prouesses fondées sur la négation répétée et continue des libertés et des droits fondamentaux.
C’est pourquoi, fort de ce qui précède, le comité intersyndical des magistrats :
– condamne les actes de ces structures dénommées «  Kolgweogo  » ;
– invite le gouvernement à satisfaire, selon les principes de l’état de droit, les besoins de sécurité et de justice des populations ;
– exige en conséquence le démantèlement sans délai desdites structures, le renforcement de la justice, des forces de défense et de sécurité en effectifs et en moyens conséquents pour assurer des missions qui ne sauraient être déléguées, et un meilleur maillage du territoire national ;
– avise que si pour des considérations électoralistes ou pour un besoin de populisme, le pouvoir politique devrait manquer de s’assumer dans cette exigence de démantèlement de ces structures, les magistrats en prendront acte et leur transféreront la gestion entière du contentieux pendant et à venir devant les juridictions ».

Ouagadougou, le 07 février 2016

Le Secrétaire Général du Syndicat des Magistrats du Burkina (SMB) :
Christophe COMPAORE

Le Secrétaire Général du Syndicat Burkinabè des Magistrats (SBM) : Moriba TRAORE

Le Secrétaire Général du Syndicat Autonome des Magistrats du Burkina (SAMAB) : Antoine KABORE

Notes

[11 Ne fais pas
2 Celui qui nie verra
3 Consommons ce qui nous appartient
4 Torture toute la nuit
5 Torture à mort
6 Torture à longueur de journée


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