Burkina-Côte d’Ivoire : Les méandres du contentieux politico-judiciaire

Publié le jeudi 3 mars 2016

Les relations entre la Côte d’Ivoire et le Burkina sont dans une mauvaise passe. Pourtant tant du côté burkinabè que du côté ivoirien, l’on est conscient qu’il faut tout faire pour préserver ce que l’histoire et la géographie ont construit de meilleur entre les deux peuples. Mais la volonté subjective des premiers dirigeants se heurte à la dure réalité des jeux d’intérêts et des contradictions de lobbies politiques. Quelle marge de manœuvre pour en sortir les deux pays indemnes ?

Ce n’est pas la première fois que les relations entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire se trouvent éprouvées. Le coup d’Etat avorté de 2002 en Côte d’Ivoire avait gravement compliqué les relations entre les deux pays. La Côte d’Ivoire était alors dans la situation actuelle du Burkina où s’étaient repliés des opposants ivoiriens dont le célèbre IB et Guillaume Soro. On ne peut plus nier aujourd’hui que c’est du Burkina que les opposants ivoiriens au pouvoir de Laurent Gbagbo ont été entrainés, armés puis lancés à l’offensive d’Abidjan avant d’être stoppés par les éléments de Licorne. Malgré la gravité de la situation, Laurent Gbagbo n’avait eu d’autre choix que de négocier un modus vivendi avec le Burkina. Il avait manœuvré non sans génie en faisant de Blaise Compaoré le facilitateur dans le conflit. L’idée était qu’étant une partie du problème, il n’y avait pas mieux que lui pour trouver la solution. Nous sommes aujourd’hui à peu près dans la même configuration. Chassé du pouvoir par une insurrection populaire, Blaise Compaoré s’est réfugié en Côte d’Ivoire d’où il mène des conspirations pour tenter de reprendre la main. S’il n’est pas l’instigateur principal du coup d’Etat avorté du général Diendéré, il est à tout le moins celui à qui profite le crime. Les informations relatives à la récente attaque de Yimdi indiquent que les exécutants comme les cerveaux sont précisément les irréductibles fidèles de Blaise Compaoré, notamment les éléments de l’ex RSP repliés en Côte d’Ivoire.

Le mandat d’arrêt contre Blaise Compaoré
Blaise Compaoré est recherché par la justice de son pays pour les faits relatifs à l’assassinat du président Sankara. Il a été notamment inculpé pour «  attentat  », «  assassinat  » et «  recel de cadavre. » Il a été par ailleurs mis en accusation devant la Haute cour de justice en vertu d’une résolution votée par le CNT le 16 juillet 2015. Réfugié en Côte d’Ivoire, Blaise Compaoré aurait demandé et obtenu la nationalité dans le but de se prémunir contre une éventuelle extradition. Dans un premier temps, le porte-parole du gouvernement ivoirien avait déclaré n’avoir pas connaissance de ce mandat d’arrêt. C’est aujourd’hui chose faite selon une source diplomatique mais les autorités ivoiriennes observent un silence embarrassé. Pour de multiples raisons, elles auront du mal à faire droit à la requête du tribunal militaire de Ouagadougou. C’est un véritable drame cornélien pour Alassane Ouattara qui a bénéficié de la coopération des autorités et de la justice des pays voisins comme le Ghana et le Togo ayant permis l’extradition de Lida Kouassi et de Charles Blé Goudé. Il y a par ailleurs l’opinion ivoirienne dont une bonne partie voit mal la présence de Blaise Compaoré en Côte d’Ivoire au regard des risques de dégradation que cela peut entraîner dans les relations entre les deux pays frères. Dans une déclaration, le Front populaire ivoirien a pour sa part invité le gouvernement de Côte d’Ivoire à «  coopérer pleinement avec la justice et les autorités burkinabé afin que Blaise Compaoré soit extradé vers son pays. »

Le contentieux des écoutes téléphoniques
Avant même que la partie ivoirienne n’ait eu le temps d’examiner la requête concernant Blaise Compaoré qu’un autre souci s’invite : les révélations sur les écoutes téléphoniques entre le général Bassolet et Guillaume Soro, dévoilant la complicité de ce dernier dans le coup d’Etat de Diendéré. Ces révélations sont un véritable désastre pour le destin politique de Soro que l’on donnait comme dauphin d’Alassane Ouattara. A la faveur de la clôture de la dernière session de l’Assemblée nationale ivoirienne, il a qualifié les écoutes de «  chimères  », de «  calomnies  » et de «  médisances  » avant de se fondre en amabilités : «  J’aime le Burkina Faso. L’honneur et la dignité du peuple burkinabè ont été aussi une des raisons de notre combat politique global, parfois au péril de nos vies, quand il fallut faire cesser l’horreur de la xénophobie qui menaçait de déstabiliser notre sous-région… Aussi voudrais-je, à nouveau, féliciter ce vaillant peuple, ses autorités et toute sa classe politique pour la tenue d’élections sans la moindre effusion de sang… je félicite mon aîné et ancien collègue, son Excellence Monsieur le Président Roch Marc Christian Kaboré, pour sa brillante élection à la tête du Burkina Faso. Le Président Roch Kaboré, vous vous en souviendrez, cultive une longue relation de fraternité avec les députés ivoiriens.  » Mais pendant qu’il souffle le froid, il laisse le soin au bureau de l’Assemblée nationale (totalement solidaire de son président), de souffler le chaud. C’est sans doute en raison de cet emballement, qu’Alassane Ouattara a retiré le dossier afin de s’en charger personnellement. De fait, les premiers responsables de l’exécutif ivoirien, Alassane Ouattara et Kablan Duncan se sont inscrits dans une démarche d’apaisement. En marge du forum de Davos, le premier ministre Kablan Duncan s’est montré optimiste quant à l’avenir des relations entre la Côte d’Ivoire et le Burkina : «  Il faut être zen et garder son calme quand il y a ce genre de situation. Nous avons une relation très très forte avec le Burkina Faso ! Nous avons près de 3 millions de Burkinabè qui vivent en Côte d’Ivoire ! On a même des liens de sang. Il faut faire en sorte que les vagues à court terme n’affectent pas le long terme.  » Mais en privé, les autorités ivoiriennes ne cachent pas leur embarras. Par divers canaux, elles ont reçu notamment confirmation de l’authenticité des écoutes téléphoniques. Le problème aujourd’hui, c’est comment gérer le dossier sans créer trop de vagues. Très gêné aux entournures, Alassane Ouattara se réfugie dans le silence et souhaite la compréhension des autorités burkinabè. Qu’a-t-il dit à Roch Marc Christian Kaboré à Addis Abeba ? En raccompagnant son hôte burkinabè, ce dernier a, entre petites phrases, émis le vœu que les deux Etats travaillent «  à faire en sorte que véritablement nous puissions rétablir la confiance au sommet de l’Etat et entre nos peuples ». Si cette déclaration ne dit pas comment, par quel moyen rétablir cette confiance, les Burkinabè eux, veulent savoir si le contentieux judiciaire à propos des deux hommes pâtira de l’option diplomatique qui semble avoir été privilégiée ?

Soro et Blaise, deux cas à dissocier
L’opinion publique burkinabè est particulièrement remontée contre Soro au regard de ses propos outrancièrement désinvoltes dans les écoutes téléphoniques. Elle n’en est pas moins consciente de l’impossibilité d’obtenir son extradition pour être jugé au Burkina. Soro n’est pas un citoyen burkinabè. Il y a certes une convention d’extradition de nationaux et ce depuis 2014 entre le Burkina et la Côte d’Ivoire. Mais son exécution est laissée au libre-arbitre des Etats qui peuvent le cas échéant décider de juger l’affaire sur place. De plus c’est une très haute personnalité, couverte par l’immunité diplomatique. Tout au plus, dans le meilleur des cas, il pourrait lui-même demander la levée de son immunité pour être entendu dans le cadre d’une commission rogatoire. Et quel que soit ce qu’il aura déclaré les juges burkinabè n’auront pas d’autre choix que de s’en contenter. Néanmoins, le geste aura eu le mérite de respecter l’institution judiciaire.
Toute autre est la situation de Blaise Compaoré, citoyen burkinabè. Il est appelé à répondre devant la justice d’un pays dont il a lui-même été à un moment donné le premier magistrat. Refuser de l’extrader même avec les promesses d’une justice équitable serait proprement inamical de la part des autorités ivoiriennes. Quoiqu’il en soit, le refus de l’un et l’autre de se mettre à la disposition de la justice burkinabè n’empêchera pas celle-ci de passer, pas plus que ça n’empêchera la vérité de se manifester. Il y a en effet suffisamment d’éléments tant en ce qui concerne le coup d’Etat de Diendéré que l’affaire Sankara, pour se passer des témoignages de Blaise et Soro. Il faut simplement souhaiter que les autorités actuelles du Burkina soient animées de la même volonté d’aller de l’avant que nos juges. On le sait, l’institution judiciaire demeure fortement dépendante de l’exécutif et du législatif quant à ses moyens d’action. Toutefois si l’esprit de l’insurrection ne meurt pas, le Burkina Faso pourra continuera de poursuivre «  sa marche triomphale  ».

Par Germain B. NAMA

Affaire Soro : Le mandat d’arrêt qui fait des vagues
La toile s’est emballée ces derniers temps faisant état de pressions exercées sur le juge d’instruction afin qu’il retire le mandat d’arrêt lancé contre Guillaume Soro. Avec insistance l’info ou l’intox s’est étendue telle une rumeur alimentant toutes les conversations. C’est probablement ce qui a amené le tribunal militaire à convoquer illico presto les journalistes pour un point de presse, lequel a eu lieu le lundi 8 février aux environs de 15 heures à la salle de conférence du ministère de la Défense sis à Ouaga 2000. «  En initiant ce point de presse, le Parquet du Tribunal militaire veut décliner tout l’intérêt qu’il accorde au droit à l’information des citoyens  » déclare le colonel Koudougou Norbert commissaire du gouvernement. Les juges d’instruction ne font l’objet de quelque pression que ce soit ajoute-t-il. Le juge d’instruction qui a posé un acte ne peut lui-même l’annuler ou le retirer du dossier.
D’où vient alors le problème ? Il se trouve que le ministère public à l’origine des poursuites a demandé communication du dossier en vue de s’assurer qu’il ne comporte aucune nullité ni vice de procédure. C’est cette procédure qui conduit normalement à la chambre de contrôle qui est juge du bon déroulement du dossier qui est actuellement en cours. C’est une démarche parfaitement normale et régulière dont l’objectif est de donner aux actes de procédure toute la légalité requise. L’opinion publique qui a eu vent de l’affaire s’en est émue d’autant qu’à ses yeux il y a risque de manipulation du dossier, d’autant que les politiques ont clairement affirmé leur intention de privilégier la voie diplomatique. Il n’en est rien rassure le commissaire du gouvernement qui réaffirme l’indépendance du juge d’instruction. «  C’est moi qui ai la charge de défendre le dossier devant le tribunal militaire. Il est normal que je m’assure de toutes les garanties de droit  » a dit en substance le procureur militaire.

Hamidou TRAORE


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