Enlèvement du couple australien : « A Djibo nous sommes plus reconnaissants à Elliott qu’au gouvernement »

Publié le jeudi 3 mars 2016

Enlevé dans la nuit du 15 au 16 Janvier par le groupe djihadiste Ançar Dine avec sa femme, qui a finalement été libérée le 6 février dernier, Elliott est un médecin humanitaire réputé pour la qualité de ses soins, et à moindre coût dans le sahel. Agé de 82 ans, il recevait des patients venus de partout au Burkina et même de l’étranger. Deux semaines après son enlèvement, sa clinique va mal et l’émotion est toujours aussi vive chez les habitants.

Lundi 1er février 2016, deux semaines après l’enlèvement du médecin australien et sa femme. C’est un jour ouvrable, et pourtant la clinique, située au secteur 4 de Djibo, est déserte. «  Vous voyez ces 4 grandes paillottes, d’habitude elles sont noires de monde en plus du fait que l’intérieur soit plein  » confie notre accompagnateur d’une voix plaintive. Nous accédons au hall du bâtiment, le constat est le même. Moussa Tamboura nous reçoit. Il assure l’intérim de la clinique depuis l’enlèvement du médecin Elliott.

Une clinique en panne
Composé de 6 salles dont 3 de chirurgie, une salle de soin, une salle de consultation et un laboratoire, la clinique est sur pied depuis 1974 selon l’Emir de Djibo. Y travaillent 8 agents de santé recrutés et formés par Elliott lui-même sur la base du niveau CEP, BEPC et BAC. Sa femme Jocelyne âgée de 84 ans travaillait à ses côtés comme laborantin. La principale activité de la clinique est la pratique de la chirurgie et la prise en charge de quelque cas médicaux. La clinique reçoit aussi bien les nationaux que des étrangers : «  Sur les 19 patients qui étaient programmés pour intervention chirurgicale, seuls 4 étaient des nationaux  » précise Moussa Tamboura. Le suivi des malades restés après l’enlèvement du couple est actuellement assuré par Issa Guiré, médecin chef du district sanitaire de Djibo.
Sur plus de 150 places tous occupées d’habitude, moins de 20 sont occupées et la clinique ne reçoit plus de malades. «  Elliott est le seul à faire les opérations et les prescriptions  » dit le responsable intérimaire de la clinique. Les agents de santé présents sur place n’ont pas manqué de manifester leur inquiétude : «  Notre moral est bas depuis son départ, nous pensons à l’avenir de la clinique  ».
La situation va amener certains habitants de Djibo à soupçonner les réfugiés du camp Mentao d’être les complices de l’enlèvement du couple Elliott «  Les rumeurs disent que l’enlèvement du médecin a été planifié depuis ce camp  ». Pour ainsi éviter des affrontements avec les populations, la Commission Nationale pour les Réfugiés (CONAREF) de Djibo a mené des actions. « Avec l’aide les autorités religieuses et coutumières, nous avons organisé des campagnes de sensibilisation pour éviter des affrontements. La sensibilisation a consisté à aller auprès des habitants et des refugiés. Aux Djibolais, nous avons demandé de faire confiance aux forces de sécurité et de défense qui sont en train de mener des enquêtes dans le but d’identifier les enleveurs et aux réfugiés nous avons demandé de coopérer avec les forces de l’ordre pour tout cas suspect mais surtout de ne pas céder à toute provocation  » a confié Achille Toé Chef d’antenne CONAREF de Djibo.
Le procureur du Faso près du tribunal de grande instance de Djibo, Prospère Zerbo, présent sur place a rassuré qu’une enquête est ouverte dans ce sens et que 8 personnes ont déjà été entendues. Il a également affirmé que les autorités burkinabè travaillent en étroite collaboration avec les autorités australiennes dans ce sens.

Des frais médicaux très accessibles
La clinique d’Elliott offre des soins à des prix très concurrentiels. Selon Moussa Tamboura, «  les coûts des soins sont à la portée de la population  ». En effet, les montants de différentes interventions chirurgicales y compris les soins et les ordonnances sont de 20.000fcfa pour la hernie, les fistules obstétricales, la césarienne, le noma, le bec de lièvre (malformation congénitale), les séquelles de l’excision, etc. et de 75.000 pour la prostate.
Abdoulaye Ouédraogo alias Rasmané Elliott, agent de santé de la clinique à la retraite. Il déclare avoir épousé une de ces femmes réparées de fistule et avec laquelle il a eu 2 enfants. Pour lui, Elliott est «  irremplaçable  » à Djibo. Khadîdja Maïga agent provincial à la retraite dit avoir été opérée presque gratuitement par le médecin. «  Je souffrais énormément d’un cancer de sein et je n’avais plus d’espoir. Je me suis rendue dans une clinique de Ouaga où on m’a demandé 350.000cfr. Elliott m’a fait l’opération à 25.000fr et m’a rendu 5.000fr pour le transport  »

Sacré Elliott !
Elliott serait arrivé en 1972 à Djibo. Au départ, il faisait la soudure selon Abdou Rahman Yéro qui a fait son enfance avec une des filles d’Elliot «  Il était le seul soudeur de la région et il reparait gratuitement les marmites des femmes et les charrettes. Il faisait également la menuiserie.  » A cette époque, Elliott était déjà sensible aux questions de santé de la population. «  Ceux qui avaient des problèmes de santé allaient le voir parce qu’à l’époque on pensait que tout blanc pouvait systématiquement soigner. Il donnait de petits comprimés aux gens  » poursuit Yéro.
Pour Moussa Tamboura, son objectif était «  d’aider les sahéliens coupés de la ville et qui avaient des difficultés pour se déplacer à la cherche des soins. Il a jugé que cette zone méritait de l’aide et alors il a commencé à construire la clinique en 1973  ». On dit de l’homme qu’il est «  très rigoureux  » comme médecin. «  S’il vous donne un rendez-vous et vous débordez de 5 minutes, il vous renvoie et ne vous reçoit plus  » nous a confié un de ses patients. «  Ici les gens le connaissent pour sa rigueur et s’y plient  »
A Djibo nous avons également fait la découverte d’un pont nommé «  pont Elliott  ». Le pont daterait de la période coloniale mais était devenu impraticable. Elliott à ses propres frais et de ses propres mains aurait rebâti le pont avec des cailloux sauvages.

Une population acquise à la cause d’Elliott
Les Djibolais n’ont pas tari d’initiatives pour marquer leur compassion et leur attachement indéfectible aux humanitaires. Ils ont créé un collectif dénommé «  Je suis Elliott  ». Ce collectif a organisé une marche dans ladite localité, le jeudi 21 janvier dernier. Pour le président du collectif Abdou Rahman Yéro, Elliott est un grand médecin qui a énormément rendu service à la zone «  Elliott est irremplaçable à Djibo et au niveau de la province du Soum, nous sommes plus reconnaissants à Elliot qu’au gouvernement burkinabè .Vous n’allez pas trouver à Djibo une famille où on n’a pas 2 ou 3 patients d’Elliot  » nous a-t-il confié.
A cette action s’ajoute la création d’une page Facebook dénommée «  Djibo soutient Elliott  » créée au lendemain de l’enlèvement. Cette page est vue par près de 6000 personnes selon Amadou Maïga l’administrateur de la page. «  Après ce triste évènement, nous jeunes de Djibo nous nous sommes réuni pour voir ce qu’on pouvait faire pour manifester notre soutien au couple Kenneth et montrer à l’opinion internationale ce que Elliott représente pour nous. Il a sacrifié un temps de sa vie pour sauver des vies à Djibo  » a déclaré Maïga Amadou, le proviseur du lycée provincial de Djibo.
Les 10 établissements privés et publiques de la ville a travers l’association des scolaires de Djibo ont également fait une marche dans le même cadre et c’était le 18 janvier dernier. «  Nous avons marché jusqu’au haut-commissariat où nous avons déposé un mot dans lequel on témoignait notre compassion pour le couple australien et on disait clairement qu’on manifestait notre soutien indéfectible aux forces de défense et de sécurité de notre pays dans le cadre de l’enquête  » a martelé Amadou Maïga. On dira que leurs manifestations n’ont pas été stériles, avec la libération le samedi 6 février de madame Elliott. Il faut espérer qu’il en soit de même pour le docteur Elliott et dans les plus brefs délais.

Assita SANOU

Dispositif sécuritaire

Au départ transmis à la police tous les lundis, les fiches d’hôtel et d’auberge sont désormais transmises tous les jours depuis l’enlèvement du couple Elliott. C’est la nouvelle disposition appliquée par les gérants d’Auberges et d’hôtels de Djibo. Ces gérants d’hôtels ont cependant tous émis le souhait d’avoir des agents de sécurité. « Les autorités ont promis des agents de sécurité mais à Djibo nous n’avons encore rien reçu. Nous sommes inquiets pour notre sécurité et celle de nos clients. On aurait bien aimé être appuyé dans ce sens  » a confié le gérant de l’hôtel le Berger, Diabouga Yeniyedi.
Quant au trajet Ouagadougou –Djibo, il est en deca des promesses tenues par les autorités selon les dires. «  Quand nous partions à Ouaga la semaine passée dans la nuit, nous avions voulu voir quel était l’état du cordon sécuritaire dont on nous avait tant parlé puisqu’on nous a dit que la voie était sécurisée. De Djibo à Ouaga nous n’avons été arrêtés qu’une seule fois par la police autant à l’aller qu’au retour. On nous a juste demandé nos pièces entre Bourzanga et Kongoussi. On ne peut pas dire que c’est diffèrent de ce qui était avant les attaques  » a affirmé Amadou Maïga.

AS


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