Attaques terroristes à Ouagadougou : Une nuit d’angoisse sur l’Avenue Kwamé N’Krumah

Publié le jeudi 18 février 2016

Vendredi 15 janvier 2016, par une belle nuit de pleine lune, Ouagadougou s’apprête à célébrer ces week-ends de l’harmattan si particuliers. Les terrasses sont pleines, particulièrement sur cette avenue chic de la capitale, «  Kwamé Nkrumah  ». Subitement, tout se gâte, sans que personne n’ait eu vraiment le temps de réaliser quoique ce soit.

Des tirs nourris d’armes automatiques, des véhicules en flamme, un Café chic et un hôtel pris d’assaut. Une prise d’otage est en cours. Nous arrivons sur les lieux aux environs de 21 heures, et trouvons que le périmètre est bouclé. Des policiers font le piquet sur les accès, laissant passer seulement les journalistes minus de badges. Sharaf Coulibaly, un confrère est déjà en entretien avec un témoin. Ce dernier est torse nu. Il est taché de poussière par endroit. Les yeux larmoyant, il explique les faits tels qu’il les a vécus. «  (…) Nous étions 13 amis au restaurant Capuccino. Tout était calme quand subitement on entend des coups de feu. La petite sœur d’un de mes amis a pris une balle dans le pied. C’est terrible….Ces gens-là ne sont pas des humains  » dit-il en soupirant.

Le ministère de la fonction publique comme quartier général des exfiltrés
Nous gagnons le bâtiment du ministère de la fonction publique transformé pour la circonstance, en quartier général de la force d’intervention tripartite (burkinabè, française et américaine). Il faut traverser la voie qui est dans la ligne de mire des assaillants campés juste à l’Hôtel Splendide avec des otages. La traversée de la voie est fort risquée. Deux éléments de la police nous (avec un confrère de radio Liberté) accompagnent. Nous sommes dirigés vers le côté droit vers un angle mort. «  Il faut aller vite  » nous pressent-ils. Dans le hall du ministère des taches de sang un peu partout sur le sol ou sur des nattes. Des gants, des habits ensanglantés trainent sur le plancher. Dehors, les unités d’intervention sont en concertation autour du plan de l’hôtel dit-on. Elles tenteraient de joindre le responsable de l’Hôtel mais celui-ci serait injoignable. Il est 22h passées. Nous apprenons que le plan a été retrouvé. Un policier, l’arme à la main, nous confie : « Devant Capuccino, il y a beaucoup de cadavres jonchées par terre. Il y a également des blessés. Mais le coin est difficile d’accès  ». Pour y parvenir, seule solution, ramper.

Ah, les journalistes
Les journalistes seront priés de reculer. La décision provoque un remue-ménage. Pendant que les confrères africains obtempèrent, deux journalistes blancs font des va et vient librement. Un confrère proteste : c’est de la discrimination ! «  Il y a des bagarres que moi je ne fais plus. Ce n’est pas parce que tu es devant que tu vas produire un bon élément  » réagi un autre confrère. Quelques instants plus tard, un gendarme burkinabè avance vers nous. «  Vous les journalistes ce n’est pas facile votre métier là hein ! Personne d’entre vous n’a un gilet de protection  » dit-il. «  Comme nos organes n’ont pas les moyens, c’est à vous d’assurer notre sécurité  » lui répondent des confrères. Soudain une détonation très proche provoque des remous. «  C’est quoi ça ? » se demande-t-on. Erreur de manipulation d’un élément de la sécurité. Heureusement que son arme était pointée vers le bas. Après cet incident, un autre gendarme vient vers les journalistes. Nous sommes autour de 23h. «  Nous allons vous demander de vraiment reculer. On ne sait pas s’il y a des explosifs à l’intérieur du bâtiment (Splendide Hôtel). S’ils explosent les dégâts peuvent arriver jusqu’ici  » Les journalistes ont-ils pris ces propos à la légère ? Toujours est-il que nous ne nous sommes pas exécutés. Pendant ce temps Evrard Somda et Hervé Yé, tous deux de la gendarmerie ont le téléphone collé à l’oreille. Un groupe de journalistes essaient de soutirer quelques informations à Hervé Yé. «  Comment un hôtel comme Splendid peut avoir pour sa sécurité que de simples vigiles qui n’ont même pas d’armes ?  » se désole ainsi le capitaine Yé. Ces propos suscitent des commentaires du côté des journalistes. On se rappelle que lors des élections du 29 novembre c’est dans cet Hôtel que la CODEL avait installé son QG. Beaucoup d’autres observateurs internationaux y étaient logés. «  Pendant l’élection, la sécurité était de mise. Mais après, ils ont baissé la garde  » commente un journaliste. Soudain, nous apercevons deux sapeurs-pompiers trimballant un individu, visiblement jeune. Un troisième vient les aider en attrapant le jeune par les pieds. Les journalistes se précipitent pour immortaliser l’image. Un gendarme les intime d’arrêter de filmer. «  Arrête-moi ça  » lance-t-il. On remarque que la tête de la victime lui tombe sur la poitrine. Il est en effet mort. Une balle dans la tête. Le véhicule des sapeurs-pompiers dans lequel le corps a été posé prend une direction inconnue.
Aux environs de minuit, un blindé militaire démarre. Il se dirige vers Splendide Hôtel. Il est suivi de deux véhicules de sapeurs-pompiers. Des coups de feu éclatent avec intensité. Une manière pour les assaillants de signaler leur présence. A minuit 25 minutes environ, des éléments se mettent en mouvement. Ils marchent en file indienne, tenant leurs armes et prêts à lancer l’assaut. Le tableau rappelle les films d’action. Selon toute vraisemblance, l’entrée par la porte principale de l’hôtel est une diversion. «  Ils vont passer par dernière pour rentrer  » apprend-t-on. Pendant ce temps, le blindé militaire estampillé croix rouge va fréquemment à la recherche de survivants pour les ramener devant le ministère de la Fonction publique où ils sont pris en charge par les sapeurs-pompiers. Des va et vient rythmés par des coups de feu sporadiques. Des coups de feu qui n’arrêtent pas la cadence des exfiltrations d’otages.
Un gendarme revient vers les journalistes. «  Il va se passer quelque chose. C’est mieux que vous reculiez. On ne sait vraiment pas s’il y a des explosifs  » Il est 1h 20 du matin. Cette fois-ci, les journalistes obtempèrent. Ils reculent jusqu’au niveau de la banque commerciale du Burkina (BCB) à environ 1km de Splendid Hôtel. Là, ils sont exposés à la rigueur climatique. Il fait froid et la fatigue se fait sentir. Pas de café ouvert. A 2h 20 environ, des véhicules V8 surgissent. C’est le chef d’Etat-major général des armées, le général Zagré qui vient aux nouvelles. A sa suite, un autre convoi de véhicules V8 noirs défilent. C’est le cortège du ministre chargé de la sécurité, Simon Compaoré. Juste après, deux véhicules blindés militaires marquent un arrêt à notre niveau. «  Splendid Hôtel c’est vers où ?  » demande un des occupants. Nous comprenons que ce renfort vient de loin.

Combattre avec des moyens limités
Pendant que nous sommes arrêtés à côté de la BCB, un gendarme, arme en main, gilet de protection et casque vissé sur la tête arrive vers nous. La voix remontée, il lance : «  regardez comment les militaires français et américains sont bien équipés ! Par contre nous nos gars ne sont mêmes pas bien protégés  » Parlant des assaillants, il dit : «  Ils ont des armes très sophistiquées. Des armes à pompe c’est-à-dire que lorsqu’elles tirent, ça projette des grenades. En plus, ils ont des jumelles qui voient comme si c’était le jour. »
Constatant qu’il n’y a rien de concret, nous décidons de repartir vers le ministère de la fonction publique. A peine arrivé, un blindé militaire arrive. Des otages en descendent. Ils s’éclipsent dans le hall du ministère pour des soins médicaux. Le ministre Clément Sawadogo est parmi eux.
Pendant que des photographes immortalisaient ces instants, un confrère de Lefaso.net rapporte des propos du propriétaire de Cappuccino. «  Le gars est tout rouge. C’est lui qui était sur le goudron en train de faire des va et vient là. Il succède les cigarettes comme ça. Quand on a voulu savoir ce qu’il a vu : du feu, répond-t-il. Vous avez pu voir le visage des assaillants ? Ecoutez, dans ces genres de situations qu’est-ce qu’on fait ? On se couche les yeux fermés  » On apprendra plus tard qu’il a même perdu des proches dans cette attaque. Aux environs de 4h30 nous entendons de lourdes détonations pendant près de 2 minutes. Des balles rouges telle de la braise envahissent le ciel. Nous autres sans équipements de protection, trouvons refuge du côté du blindé médical des militaires. A 5h du matin, nous apercevons un jeune déambulant sur son vélo et se dirigeant vers le visuel des assaillants. Il comprend vite la gravité de la situation et rebrousse chemin à toute vitesse.
Le jour est enfin là. L’assaut a pris fin. C’est le moment de procéder au bilan macabre de cette nuit d’angoisse.

Par Basidou KINDA

Une grosse désillusion !

Sommes-nous surpris par l’attaque du 15 janvier ? Oui par l’ampleur et aussi par le dénuement dans lequel nous étions face au danger. Sinon la possibilité d’une attaque djihadiste sur Ouagadougou, était plus dans l’ordre du probable.

Les alertes !
La première, qui tombe sous les sens, c’est que nous sommes un pays dans le champ djihadiste. Un diplomate français, Laurent Bigot, nous avait prévenus et cela lui avait valu un limogeage sec, parce qu’en son temps Blaise Compaoré comptait dans l’échiquier français. Donc notre appartenance géographique à cet espace sahélien infesté par les Katiba djihadistes faisait de nous une cible.
La deuxième, c’est que le puzzle relationnel et diplomatique qui avait mis le pays à l’abri avait volé en éclat après notre insurrection des 30 et 31 octobre 2014. On peut évidemment juger le caractère «  illicite  » du puzzle, on est obligé de constater qu’il avait sanctuarisé le territoire du Burkina Faso. Son démantèlement souhaité et acté rendait le pays vulnérable. Ceux qui ont agi ne sont, sans doute, pas coupables d’avoir brisé le puzzle, ils sont comptables de n’avoir rien prévu en remplacement de l’ordre ancien.
Troisième alerte, quand on s’attaque à un groupe djihadiste on doit s’attendre à une représailles. Quand un commando burkinabè a détruit une base du Front de libération du Macina (FLM) en mi-novembre dans la zone de Yebara, sur le territoire malien, à une soixantaine de kilomètres de Thiou, côté burkinabè, il fallait s’attendre forcément à des représailles.
D’autant plus qu’immédiatement après cette opération commando on avait constaté, sans l’élucider vraiment, un mouvement de combattants dans la zone. Voilà ce que nous écrivions à ce propos : « un mouvement de plusieurs milliers de personnes avait été constaté dans la région de Bandiagara, quelques jours après la destruction de la base des djihadistes, sans qu’on ne puisse établir avec certitude si ce sont les FAMA qui se déploient ou c’est Hamadoum Kouffa qui se réorganise avec l’arrivée des renforts MUJAO ou Mourabbitoune  »
Les autorités de la transition savaient donc qu’une action sur notre pays était imminente. Elles savaient aussi qu’elle allait revêtir un caractère spectaculaire pour que la vengeance soit à la hauteur de l’affront.

Qu’ont-elles fait pour y faire face ?
Le 15 janvier 2016 on s’est rendu compte, quand nous avons été attaqués qu’il n’y avait rien de prévu en cas d’attaque ou en tout cas ce qui avait été prévu n’a pas fonctionné. Les armes se sont enrouées, les éléments des unités d’élites n’avaient pas le matériel adéquat, parfois même pas de gilet de protection et surtout pas de matériel de vision nocturne. Il ne s’agit pas d’ergoter sur les capacités supposées ou réelles du RSP, mais de s’interroger sur ce que l’autorité de la transition a fait en pleine connaissance d’une réalité qu’elle ne pouvait pas ignorer. Si la réputation du RSP, dans cette matière de lutte antiterroriste, était surfaite ou pas, les autorités de la transition étaient les mieux indiquées pour le savoir et le corriger éventuellement. Qu’ont-elles fait ?

Victimes de l’attaque terroriste

Jean-Pascal Kinda 71 ans, Burkinabè.
Mahamadi Ouédraogo, 42 ans, Burkinabè.
Jacqueline Lankoandé, 40 ans, Burkinabè.
Ahmed Kéré, 32 ans, Burkinabè.
Armel Kinané Simplice, Burkinabè
Paul Guelbeogo Nobila, Burkinabè
Idrissa Pafadnam, Burkinabè

Une famille québécoise décimée
Yves Carrier, Canadien, 65 ans
Maude Carrier, Canadienne, 37 ans.
Gladys Chamberland, Canadienne, était l’épouse d’Yves Carrier.
Charles-Elie Carrier, Canadien, 21 ans, était le fils de Gladys Chamberland et d’Yves Carrier. Etudiant, il était également animateur au centre de plein air Le Saisonnier, dans la ville de Lac-Beauport, au Québec.
Louis Chabot, Canadien, 55 ans.
Suzanne Bernier, Canadienne

Trois employés d’une entreprise française
Arnaud Cazier, Français, 41 ans.
Eddie Touati, Français, 54 ans
Antonio De Oliveira Basto, Portugais, 52 ans.
Leila Alaoui, Franco-Marocaine, 33 ans, était une photographe reconnue au Maroc, en France ainsi qu’au Liban, où elle vivait une partie de l’année. En reportage au Burkina Faso pour Amnesty International, elle a été blessée de plusieurs balles. Transportée dans une clinique privée de la capitale, elle a été opérée dans la nuit de vendredi au samedi, mais a succombé à une crise cardiaque lundi soir 18 janvier.
Michael James Riddering, Américain, 45 ans.
Jean-Noël Rey, Suisse, 66 ans
Georgie Lamon, Suisse, 82 ans
Arie Houweling, Néerlandais, 67 ans

La famille propriétaire du Cappuccino
Michel (Micha) Santomenna, Ukrainien, 9 ans, était le fils de la propriétaire du Cappuccino. Il a été tué au côté de sa mère Victoria. Son père, Gaetano Santomenna, avait ouvert le café-restaurant en 2012, époque où il était aussi le propriétaire des boulangeries Michel Santomenna.
Yana Vankobska, Ukrainienne, était la tante de Michel Santomenna.
Victoria Santomenna Vankobska, Franco-Ukrainienne, s’était attablée avec son fils Micha et Yana lorsque a commencé l’attaque terroriste.
Mohamed Abdourahman Moustapha, Libyen.

NB : Le bilan total est de 30 morts.

Avec Le Monde


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