Koudougou : L’université en panne faute d’argent

Publié le jeudi 18 février 2016

L’Université de Koudougou (UK) se consume dans la crise. En cause, la modicité des ressources financières. Les enseignants réclament leur dû et pour l’obtenir ils observent et reconduisent les mots d’ordre de grève. Il ne s’agit pas de salaires mais plutôt des frais de divers actes académiques exécutés depuis des années. La présidence impuissante invoque l’allocation de maigres ressources financières qui suffisent à peine à couvrir « la moitié des dépenses de présalaires. Par effet domino, la grève s’étend aux étudiants qui exigent la reprise « immédiate des cours », tandis que les élèves fonctionnaires réclament de leur côté le paiement des présalaires ».

Les mêmes causes produisent les mêmes effets. La cause de l‘enlisement de l’Université de Ouagadougou Joseph Ki Zerbo qui risque de se reproduire à l’Université de Koudougou (UK) : le silence ou l’inaction des autorités à trouver des solutions idoines aux revendications des grévistes. Les enseignants se disent à « bout de patience » et fermement « déterminés » à voir leur plate-forme revendicative satisfaite.

Revendication tous azimuts
Nous arrivons dans la matinée de ce mardi 12 janvier dans les locaux de l’UK. L’ambiance est inhabituelle. Des étudiants stagiaires manifestent devant la direction de l’Ecole Normale Supérieure. Sur une estrade, trois étudiants, micro à la main haranguent la foule avec des chants et ressassant des slogans déclinant leurs revendications. Des manifestants dans la foule attroupée autour du podium excipent des écriteaux réclamant le « paiement sans condition des présalaires ». Dans la foulée, les meneurs suspendent le rassemblement et invitent les manifestants à regagner leur domicile. Ils sont conviés à une audience dans la soirée avec les autorités. En aparté, Sirima Patrice, délégué à l’information du Comité des stagiaires nous explique les raisons de leur courroux. Sans surprise, il aborde la question du paiement des présalaires. Il précise que ce sont les nouveaux stagiaires qui réclament le paiement de leurs présalaires du mois de décembre. Le non-paiement ou le retard dit-il est préjudiciable aux stagiaires obligés de faire face à des charges comme le loyer et la nourriture.
Avant eux, ce sont les enseignants qui étaient en grève. Paulin Somé, responsable de la F-SYNTER, contacté sur place, accepte nous livrer les raisons de leurs 96 heures de grèves que les enseignants ont entrepris après celles des trois grèves observées dans le seul mois de décembre 2015. Il s’agit notamment de la grève du 7 au 8 décembre, de celle du 15 au 17 décembre et celle du 22 au 23 décembre. Paulin Somé fera appel à Bayama Paul-Marie afin qu’il s’associe à l‘entretien. Il est le responsable de l’un des syndicats en lutte, le SNESS. Le jeune docteur Sory est aussi là. C’est une coalition de trois syndicats qui mènent la lutte. Le SYNADEC, le comité F-SYNTER et le SNESS. Sur une plate-forme revendicative commune, cinq points sont exposés. Il s’agit entre autres, de la régularisation administrative et financière des situations de carrière des enseignants, le paiement des arriérés relatifs aux actes académiques et pédagogiques, la résolution de la question des frais de mission, l’ouverture des Masters dans les différents départements de l’UK remplissant les conditions. Nos interlocuteurs assurent qu’ils sont à bout de souffle. Somé Paulin martèle que les enseignants ont observé « une très longue patience  » face aux problèmes. «  On ne va pas en grève de gaieté de cœur » ajoute le docteur Sory. Un de nos interlocuteurs reconnait que l’UK croule véritablement sous la férule du manque de moyens surtout financiers. Mais il souligne que ce qui lui importe c’est de savoir ce que fait la présidence de l’UK pour trouver une solution à ce problème. Il avoue que l’explosion des effectifs conjugués à la gestion de l’Ecole Normale Supérieure d’où relèvent les stagiaires est loin d’être une sinécure. Pour lui, il appartient à la présidence de l’UK de travailler à trouver des moyens conséquents.

Les charges de l’UK explosent, mais les ressources stagnent
Après les enseignants, c’est le président de l’UK qui accepte de nous expliquer à son tour ce qui se passe. Il est décontracté et a le sourire aux lèvres. A notre arrivée, le président Georges Sawadogo est occupé à discuter avec les délégués généraux des étudiants qui sont venus s’enquérir des problèmes qui minent la bonne marche de leur université. Une université qui attire tant les étudiants à cause de la célérité avec laquelle les programmes sont exécutés. Visiblement, les étudiants craignent que l’UK soit une redite de la longue crise qui a plongé l’université de Ouagadougou (Ki Zerbo) dans des labyrinthes. A leur sortie d’audience avec le président, Kientega Wendemi Assane, délégué général des représentants des étudiants assure qu’après les échanges avec le président de l’UK, ils ont une claire conscience que le problème est d’ordre financier, ce qu’il se chargera de «  transmettre fidèlement aux étudiants  ». Une assemblée générale sera convoquée en vue «  de dégager les perspectives  » dit-il. Pour nous répondre, le président a entassé devant lui une documentation fournie pour nous expliquer de fond en comble la situation à l’UK. Il convoque le responsable des finances qui confirme qu’il y a une «  tension de trésorerie  » à l’UK.

Une avance insuffisante
Le président expose longuement toutes les démarches qu’il a entreprises depuis longtemps pour éviter le problème. Pour faire face aux besoins en enseignants dans les établissements secondaires, le gouvernement avait autorisé exceptionnellement le recrutement de 2 173 stagiaires pour la rentrée 2014-2015. De plus, il avait décidé d’augmenter les présalaires des stagiaires dans les écoles professionnelles. L’évolution du nombre des stagiaires ajoutée à l’augmentation du pécule a porté le montant des présalaires de 2015 à 2 milliards 263 millions 083 mille, contre 1 milliard 217 millions 094 mille en 2014, montant qui a été reconduit en 2015. A l’appui, le président nous présente les lettres adressées au ministre sur «  la nécessité d’accorder des crédits supplémentaires afin de préserver un climat social apaisé au sein de l’Université ». A son tour, le ministre de tutelle a saisi son collègue de l’Economie et des Finances par lettre n°2015-001229/MESS/SG/DAF/SEBC à ce sujet. Le 06 juillet 2015, le ministre des Enseignements secondaire et supérieur relance le ministre des Finances sur « les besoins pressants de l’UK, y compris les besoins en présalaires pour les nouveaux recrutés au compte de la rentrée 2015-2016. Le montant total est estimé à 1 milliard 625 million 273 milles 475 F CFA. Le Conseil des ministres du 29 juillet 2015 a instruit les ministres en charge du dossier de prendre les mesures nécessaires pour mobiliser la bagatelle de 1 milliard 543 millions 011 milles au profit de l’UK. Le 24 août 2015, le ministre de l’Economie et des Finances n’accepte de débloquer que 602 millions pour la prise en charge des présalaires des mois de juillet, août et septembre 2015. Avec une telle somme dérisoire au regard des charges, le président explique que depuis le mois de septembre, l’UK a dû sursoir au paiement des actes académiques et toutes les dépenses non urgentes afin de faire face au paiement des présalaires des mois d’octobre, de novembre et de décembre 2015 pour un montant de 415 millions 325 mille francs CFA. Cependant, les nouveaux stagiaires, au nombre de 1 794 ayant effectué leur rentrée le 1er décembre 2015 attendent toujours le paiement de leurs présalaires.
Le 23 novembre, par lettre n°2015-0003685/MESS/SG/DAF, le ministre des Enseignements supérieurs demande à son collègue des Finances de « bien vouloir diligenter le paiement du reliquat afin de juguler les crises qui surviendraient inéluctablement si le retard des paiements desdits présalaires se prolongeait  ». Dans sa réponse du 16 décembre (lettre n°2015-1581/MEF/SG/DGB/ DPB/SEB, le ministre de l’Economie et des Finances informait son collègue des Enseignements que «  les contraintes budgétaires actuelles rendent difficile la prise en charge de la requête dans l’immédiat. Toutefois, celle-ci fera l’objet d’examen dans le cadre de la clôture budgétaire. » Georges Sawadogo indique qu’il a adressé le 11 janvier 2016 une demande d’avance de trésorerie pour les présalaires du 4e trimestre. Il annonce que si cette avance est accordée, elle permettrait le paiement des présalaires des anciens stagiaires (octobre, novembre et décembre : 415 millions 325 mille), les présalaires des nouveaux stagiaires pour le mois de décembre : 95 millions et les actes académiques : 204 millions 599 mille 750. Le président assure qu’une réponse favorable à sa requête permettrait de reprendre les activités et d’éviter les retards qui «  compromettraient la maîtrise du calendrier académique  ». Le président ajoute que si les problèmes sociaux ne sont pas réglés «  on est parti pour une crise à répétition  ».

«  Des réformes douloureuses mais nécessaires  »
Au regard des multiples charges sous lesquelles ploie l’UK, le président a fait savoir qu’il a dû entreprendre des «  réformes douloureuses mais nécessaires  » pour la bonne marche de son université. Il précise qu’ avec ces réformes il perd personnellement beaucoup d’avantages. Avantages qu’il chiffre à environ 35 millions en trois ans. M. Sawadogo explique qu’à son arrivée à la tête de l’UK, il a décidé l’application de forfaits pour la rétribution des actes académiques ainsi que l’organisation des examens pratiques surtout au niveau de l’ENS. Ce qui aurait rebuté les enseignants qui exigent que le paiement se fasse par filière comme le faisait son prédécesseur. Le forfait proposé coûtera 16 millions à l’UK tandis que le paiement par filière sur la base des exigences des enseignants s’élève à 90 millions de FCFA. La seconde réforme du président qui agace, c’est la diminution du nombre de suivis des élèves stagiaires sur le terrain qui passe de deux à un en raison de l’insuffisance des ressources financières. Il appelle les uns et les autres au «  patriotisme  ».

Par Hamidou TRAORE


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