La corruption au Burkina Faso : Un phénomène à influence corrosive sur l’économie nationale

Publié le mercredi 3 février 2016

Le Réseau national de lutte anticorruption (REN/LAC) a rendu public les fruits de ses recherches le mercredi 23 décembre 2014 à son siège à Ouagadougou. Il s’agit des résultats de trois études qu’il a commanditées sur la corruption dans le secteur minier, douanier et sur les valeurs morales, éthiques et civiques dans la lutte contre la corruption.

Le Burkina Faso fait partie des pays où la corruption sévit comme en témoignent les différentes enquêtes de perception réalisées par le REN/LAC. Le scandale des chèques impayés et de fraudes décelés dans les secteurs vitaux de l’économie Burkinabè par le rapport de l’enquête parlementaire témoigne de l’ampleur du phénomène. Malgré les efforts conjugués, à en croire Claude Wetta Secrétaire exécutif du REN/LAC, le phénomène reste préoccupant. D’où la nécessité pour son institution, d’initier trois (3) études sur les secteurs clés de l’économie burkinabè en vue d’obtenir des « connaissances fiables » en vue de mieux orienter la lutte anticorruption. Il s’agit des études sur « les perceptions de la corruption dans le secteur minier au Burkina Faso, les présomptions de corruption dans les services de douanes et les valeurs morales éthiques et civiques dans le cadre de la lutte contre la corruption  ».

Les perceptions de la corruption dans le secteur minier au Burkina Faso
Enclenché depuis 2013, cette étude a permis de produire une analyse diagnostique de la situation de corruption dans le secteur minier au Burkina Faso. Cette étude montre l’impact de l’exploitation minière sur l’économie nationale. Sauf que «  le phénomène de la corruption dans le secteur minier a une influence corrosive sur la mobilisation des ressources nécessaires au développement du pays  » explique le Secrétaire exécutif du REN/LAC. Sur la base des études faites sur la commercialisation de l’or au Burkina Faso, le BUGEDO (1995) et le BNAF (2014) ont estimé à plus d’une tonne et demie par an, la quantité d’or qui échappe au contrôle de l’Administration pour se retrouver à l’étranger. Et pour Claude Wetta, «  la conséquence de ces trafics est la perte d’importantes recettes fiscales et douanières au détriment du pays  ». Par ailleurs, l’étude a permis de savoir que la corruption dans le secteur minier au Burkina Faso constitue un «  fait têtu  », étant pratiqué ou s’exprimant à travers des canaux dont les principaux sont l’attribution et la gestion des autorisations et des titres miniers. Par conséquent, pour que les mines de façon générale deviennent un levier de croissance économique et de lutte contre la pauvreté, le réseau national de lutte anticorruption suggère à l’Etat burkinabè d’assurer « un suivi et un contrôle effectifs et rigoureux des activités minières  ».

Les présomptions de corruption dans les services de douanes
L’image de la douane burkinabè est écornée depuis environ cinq (5) décennies. Pour le REN/LAC, cela s’explique entre autres par le train de vie des agents des douanes, le contact permanent avec l’argent mais aussi avec les importateurs et autres opérateurs économiques. De ce fait, l’étude du Réseau national de lutte anticorruption indique que la corruption dans ledit secteur est unanimement reconnue par les premiers responsables du Ministère de l’économie et des finances, par la hiérarchie des douanes et par l’ensemble des agents travaillant dans cette administration. Les enquêtes ont en revanche permis de montrer que malgré les avantages légaux dont bénéficient toutes les catégories professionnelles dans l’administration douanière, les agents dans leur grande majorité ont contribué à alimenter les réseaux de corruption qui sévissent en douanes. La principale raison qui alimente la corruption dans le secteur des douanes selon le REN/LAC, «  reste les fraudes développées et perfectionnées par des opérateurs économiques, entretenues et encouragées par les plus hautes autorités et les premiers responsables de la Direction générale des douanes  ». A la lumière des résultats d’enquête et des problèmes posés tant dans les procédures de dédouanement que dans la gestion de l’administration des douanes, il semble opportun pour le réseau national de lutte anticorruption « d’orienter la lutte contre la corruption en s’attaquant essentiellement aux causes qui installent et enracinent la corruption dans le secteur de la douane  ». Il s’agit concrètement de prendre des mesures idoines pour limiter les interventions de la hiérarchie et des hommes politiques ou influents dans les procédures de dédouanement et la prise de mesures pour instaurer un appel à candidature pour le recrutement des directeurs généraux de la douane en tenant compte des critères de compétence et de probité par des enquêtes de moralité. Autres recommandations du REN/LAC, il s’agit de veiller au respect strict de la rotation de 3 ans dans les affectations (en respectant l’équité et l’égalité de chances entre les postes jugés difficiles et les postes les plus aisés, l’établissement d’un plan de carrière au profit des agents et améliorer leur suivi dans une perspective de permettre à chacun de bénéficier d’une promotion méritée).

Quand l’argent prend le dessus sur les valeurs morales, éthiques et civiques
Dans sa mission de lutte contre la corruption, le REN/LAC tente tant bien que mal d’affiner la compréhension que les citoyens peuvent avoir sur la corruption. Ce qui s’est matérialisé par la réalisation de l’étude sur les valeurs morales, éthiques et civiques dans le cadre de la lutte contre la corruption au Burkina Faso. Cette étude vise à apporter une contribution à la compréhension du phénomène de la corruption. Elle met l’accent sur la perte au Burkina des valeurs comme la morale, l’éthique et le civisme. Pour Claude Wetta, «  l’argent-roi tend aujourd’hui manifestement à imposer sa loi à tout et à tous  ». Si bien que le résultat perceptible de l’évolution des valeurs traditionnelles, c’est une remise en cause de l’idéal d’intégrité qui recule face au développement spectaculaire de la corruption. Dans le même temps, il n’existe pratiquement pas de dispositif de renfoncement des valeurs morales, éthiques et civiques permettant de lutter contre la corruption comme le relève l’étude du REN/LAC. Il soutient qu’«  il y a nécessité de remédier à cette situation à travers l’introduction d’un module d’enseignement centré sur les valeurs morale et civique et la lutte contre la corruption ».

Wend-Tin Basile SAM

Les acteurs les plus corrompus de la filière minière
Au regard de l’ensemble des entretiens menés, il ressort que les acteurs de la filière minière les plus susceptibles d’être corrompus sont entre autres :
Les responsables locaux (traditionnels ou coutumiers, etc.) des sites miniers ;
Les cadres supérieurs des sociétés minières ;
Les autorités en charge de la délivrance des permis d’exploitation ou d’achat de minerais.
En plus de ceux-ci, les ministres, les directeurs et agents des douanes sont identifiés comme étant vulnérables à la corruption. (…) Il faut mentionner que les prestataires, qui approvisionnent les mines en équipements, matériels et consommables ou autres biens et services nécessaires au fonctionnement des activités minières, sont aussi indexés comme étant une catégorie d’acteurs corrompus. En effet, les autorités administratives et minières ayant en charge les prises de décisions sont exposées aux actes de corruption. Elles abusent de leur pouvoir de décision et sont souvent victimes de propositions alléchantes de la part des miniers pour qu’elles se taisent sur leurs comportements inciviques…

Extrait du rapport d’étude sur « les perceptions et présomptions de la corruption dans le secteur minier au Burkina Faso ». Pages 52 et 53

Les colis intouchables de Chantal Compaoré et de la présidence du Faso
Il ressort des enquêtes que l’ex-première dame Chantal Compaoré importait irrégulièrement d’importantes quantités de marchandises qui ne faisaient l’objet d’aucun contrôle des services des douanes aussi bien au niveau de l’aéroport international que de certains lieux frontaliers. Les marchandises sont parfois enlevées au pied de l’avion pour ce qui concerne l’aéroport sans que les agents des douanes ne sachent ni les quantités encore moins les espèces. En général, il n’y a pas de documents. La seule mention du nom de la première dame ou de la présidence du Faso a valeur de laissez-passer. «  Lorsque vous voyez un colis portant la mention ¨Chantal Compaoré¨ ou ¨présidence du Faso¨, vous n’êtes pas fou pour essayer de vérifier quoi que ce soit. Si vous le faites, c’est à vos risques et périls. Les chefs ne te soutiendront pas en cas de problème ». C’est la conviction d’un jeune contrôleur des douanes qui affirme que lui et ses collègues savent jusqu’où « nous pouvons appliquer les textes ». Les agents de douanes se contentent parfois de lire ce qui est écrit dessus. « Généralement, ce sont les éléments de la sécurité présidentielle qui se chargent de l’enlèvement  »

Extrait du rapport d’étude sur les présomptions
de corruption dans les services des douanes, page 39


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