Sten Hagberg : « Moi je suis très content que le MPP n’ait pas eu la majorité à l’Assemblée »

Publié le mercredi 3 février 2016

Il est suédois de naissance, Burkinabè de cœur. Hans Hagberg est anthropologue et chercheur au Burkina depuis bientôt 30 ans. C’est dire que son cœur ne bât que pour le Burkina. Pendant les événements d’octobre et le coup d’Etat de septembre dernier, il a été hyperactif dans le soutien à la lutte du peuple burkinabé à travers les médias internationaux. Pour lui, l’intérêt du Burkina passe avant toute considération. Dans cette interview, le professeur Sten Hagberg fait une analyse de notre histoire récente à travers des propos d’une étonnante liberté. Face au projet de restauration du général Diendéré n’allez pas lui demander d’observer un devoir de réserve. « Mon engagement pour le Burkina m’imposait de contribuer pour faire échec au coup d’État » dit-il. «  Le wait and see n’a jamais changé le monde. »

Vous êtes un grand ami du Burkina Faso, pourtant vous n’êtes pas très connu. Le professeur peut-il se présenter à nos lecteurs ?
Je m’appelle Sten Hagberg. Je suis suédois. J’ai commencé à travailler au Burkina Faso en 1988. Je suis anthropologue de formation et professeur en anthropologie culturelle à l’université d’Uppsala. Depuis 27 ans je mène des recherches au Burkina dans divers domaines. D’abord j’ai travaillé dans un projet forestier à Banfora pendant 3 ans et demi. Ensuite je suis reparti en Suède pour reprendre mes études doctorales. J’ai décidé de faire mes études sur la gestion locale des conflits entre agriculteurs et éleveurs dans la région de Banfora. Depuis ce temps, j’ai commencé à m’intéresser à la politique locale et à ses liens avec les niveaux régional, national et international. C’est cela qui m’a conduit par la suite aux questions communales. Car, c’est au niveau communal qu’une vraie culture démocratique peut naître et que les vraies questions de développement se posent, comme par exemple la santé, l’éducation et les services sociaux de base, le ramassage des ordures, etc.
Depuis 2006, je suis le consul honoraire du Burkina Faso en Suède, c’est-à-dire je représente les Burkinabè en Suède et y défends les intérêts du Burkina. Il s’agit d’informer et de promouvoir le Faso en Suède. C’est un travail que je fais en plus de mon travail de professeur pour faciliter les liens et les contacts entre nos deux pays. Je travaille en collaboration avec l’ambassade du Burkina Faso basée à Copenhague… J’ai aussi un côté familial burkinabè. Mon épouse est du Burkina Faso, une bobolaise. On a deux enfants. Une fille qui a 23 ans et un garçon qui a 20 ans. Les enfants sont très attachés au Burkina. Ils viennent tous les deux ans avec toute la famille à Bobo. Mais moi-même je viens ici au Faso plusieurs fois par an.

Vous qui êtes un Burkinabè, comment avez-vous vécu le soulèvement du peuple burkinabè les 30 et 31 octobre ?
Depuis des années, je m’intéresse à la politique burkinabè. J’ai fait des publications sur pas mal de questions nationales, notamment l’affaire Norbert Zongo, les élections et les partis politiques. Alors, lorsque j’ai vu que l’ex-pouvoir a insisté malgré la résistance populaire contre le sénat et le référendum, malgré tous les indicateurs, le régime en place s’enfonçait dans le mur. Et au moment de la création du MPP, j’ai publié un article anticipant la fin du régime. Beaucoup d’autres personnes ici voyaient la même chose. Ensuite le jour où le conseil des ministres a décidé d’envoyer le projet de modification de l’Article 37 à l’Assemblée Nationale j’étais triste et découragé. Mais lorsqu’on a vu la mobilisation, l’espoir est revenu. Le jour même de la marche des femmes le 27 octobre, j’ai été interviewé par la chaîne de télévision Arte. Et là j’ai dit que c’est la fin du régime. Parce que voir les femmes sortir, cela voulait dire qu’il n’y avait plus de peur. Et le 28, j’étais toujours en Suède mais je suivais attentivement la situation et je faisais des publications sur Facebook 10 à 15 fois par jour. Pour moi le public suédois et les Burkinabè en Suède devaient être informés. Des amis burkinabè sur place à Ouaga m’ont appelé pour me dire que c’est grâce à mes publications qu’ils sont informés de ce qui se passe dans leur pays...
Je me suis réveillé avec beaucoup d’inquiétudes le 30 matin. Mais du coup, tout change d’une manière inattendue avec l’assaut sur l’Assemblée, je ne reviens pas sur les faits que j’ai suivis minute par minute. Le vendredi 31 matin, la radio suédoise m’appelle pour avoir des commentaires. La question était de savoir si Compaoré partait le pays allait tomber dans le chaos. Je me rappelle bien d’avoir dit que c’est vrai que le pays est secoué mais qu’il y a plein d’hommes et de femmes capables avec beaucoup d’expériences au Burkina et des institutions capables de s’assumer. Donc, j’étais optimiste dès le début. Le même jour France 24 m’a contacté pour faire également des commentaires en français et en anglais le vendredi et le samedi soir. Parallèlement, j’ai écrit un article qui a été publié sur un blog mardi 04 novembre qui eut un lectorat énorme… Je m’étais dit que mon rôle c’était d’informer de ce qui se passe au Burkina. Je m’évertuais à expliquer aux gens que le Burkina Faso n’allait pas tomber dans le chaos bien qu’il y avait de réelles menaces. Je trouve que le pays a fait montre d’une grande force. Quelques jours après la chute du régime, j’ai fait une publication dans un quotidien suédois pour dire que le peuple burkinabè a réussi sa révolution. J’ai appelé ça révolution. Point. Pour moi c’était une révolution…
Je suis revenu au Burkina le 23 novembre et avec mes collègues Ludovic Kibora, Fatoumata Ouattara et Adjara Konkobo nous avons publié un article qu’on a appelé «  Au cœur de la révolution burkinabè  ». Nous avons voulu décrire la force de la société burkinabè de pouvoir se surmonter. Nous avons combiné une analyse au sein de la foule avec des analyses poussées des réseaux sociaux pendant ces journées désormais historiques.
En plus de ces écrits, j’avoue que j’ai aussi senti la puissance et la responsabilité des réseaux sociaux. En effet, la publication des analyses sur des événements en cours peuvent avoir un vrai impact. En même temps, quand on est auteur sur ces réseaux, il faut être très responsable… Tout ce travail d’informer pour moi, c’est un devoir en tant que consul, ami du Burkina et finalement ça a pris une autre allure.

Dans le dynamisme de votre activisme, vous avez été très actif sur les chaînes internationales pour faire échec au coup d’Etat du général. Est-ce du ressort d’un consul ?
En fait, je vais vous dire une chose. Lorsque le coup d’Etat a été perpétré le 16 septembre, 40 minutes après qu’ils ont pris le gouvernement en otage, j’étais au courant. Immédiatement j’ai informé les Burkinabè en Suède de la situation. Le lendemain juste après la déclaration du porte-parole du CND, j’ai écrit un article en anglais sur un blog où j’ai expliqué ce qui s’est passé. J’ai dénoncé le coup. Deux heures plus tard, la télévision suédoise m’appelle me demandant si je pouvais écrire un article en suédois sur le coup d’état. J’ai tout de suite écrit l’article en suédois où j’ai dit qu’il ne faut pas que la révolution burkinabè soit cassée de cette manière. En même temps, France 24 m’appelle pour faire des commentaires en anglais et en français. On m’a demandé ce que je pensais de la situation. J’ai dit que c’est le vrai visage du pouvoir qu’on voit, car Diendéré a été accusé d’être impliqué dans tous les différents assassinats politiques, depuis la mort de Sankara. La journaliste m’a posé le problème d’exclusion… Mais là j’ai dit : « écoutez madame, ce n’est pas ça le problème ici, car l’Union Africaine les qualifie de terroristes et on ne doit pas négocier avec des terroristes et que, d’ailleurs ces putschistes devraient peut-être même plutôt être à la Cour pénale de la Haye.
Avant ces sorties médiatiques, j’avais vérifié mes sources, donc je savais que je ne parlais pas dans le vide. Alors ce qui s’est passé était tellement grave qu’au niveau international si on ne mettait pas la pression c’était dangereux. Un coup d’Etat n’a jamais apporté plus de démocratie. Quand le coup a eu lieu, je me suis dit, il faut que je parle au niveau international. Mon engagement pour le Burkina m’imposait de contribuer pour faire échec au coup d’État. J’avais même décidé que si Diendéré restait au pouvoir de ne pas avoir à faire avec son pouvoir. J’allais renoncer à mon statut de consul. Il fallait que je parle. Le « wait and see » ne change pas le monde. Ainsi dans un laps de temps je suis intervenu sur plusieurs médias. En plus de ceux que j’ai cités plus haut, j’ai fait des commentaires entre autres sur des radios belges. Le samedi suivant France 24 m’appelle encore pour me demander ce que je pense de la médiation.
Là j’ai signifié que je ne comprends pas comment on peut faire la médiation quand on est accueilli par un général putschiste. Si le chef de l’Etat n’est pas capable de recevoir les étrangers, c’est le chef d’Etat par intérim c’est-à-dire le président de l’assemblée Chérif Sy qui doit le faire. Comment on peut cautionner un putschiste de cette manière ? Et j’ai dit que pendant qu’on tue les jeunes comme des poulets dans les rues de Ouaga on est en train de négocier avec ces terroristes. Donc, j’ai martelé, j’étais sur les nerfs. J’ai dit que cela était inacceptable. Il fallait maintenir la pression. Ensuite, après cet accord bidon de la CEDEAO, j’ai encore écrit des articles pour des journaux suédois qui ont eu beaucoup d’écho. Heureusement, la résistance populaire a pu stopper le coup d’Etat. Alors je dois préciser que je ne prends pas de position partisane en tant que tel. Mon problème, mon engagement, mon amour pour le Burkina m’ont poussé à faire des analyses très engagées que j’estime constructives pour le pays. C’est à ce niveau que se situe mon engagement.

La transition tire à sa fin, comment évaluez-vous son fonctionnement, quelle note sur 10 vous lui donnez ?
Au lieu d’évaluer la transition, il faut rappeler les conditions dans lesquelles la transition a évolué… J’ai salué le fait qu’on a mis des garde-fous pour ne pas que le gouvernement et les députés de la transition ne participent pas aux élections. Je constate d’abord que la transition était sous la menace du RSP. Pas seulement politique mais une menace même physique pour la transition. Vous avez vu que des militaires se donnent le droit d’interrompre des conseils des ministres ? On peut faire des reproches à la transition mais là ce sont des questions objectives qui ont fragilisé le processus de la transition. Ensuite, je pense que la transition a redressé des questions qui ont provoqué l’insurrection. Je veux parler des dossiers Thomas Sankara, Norbert Zongo c’est-à-dire le manque de justice mais aussi la manipulation de la constitution. Ces deux dossiers semblent avancés. Et l’article 37 est verrouillé définitivement. De ce point de vue, je trouve qu’ils ont fait un bon travail. Maintenant on peut déplorer le fait que la transition n’a pas pu fondamentalement changer certaines pratiques politiques burkinabè. Les rumeurs courent sur des attributions de marchés publics ne respectant pas les procédures. On constate des nominations qui soulèvent des contestations. On se pose des questions sur certaines décisions. S’il y a des erreurs qui sont commises il faut que la transition soit aussi redevable. Si on fait un audit on verra par exemple comment les différents marchés publics ont été attribués, sur quelle base les nominations ont été faites, etc. Je ne possède pas de preuves mais on a le droit de se poser des questions…
Maintenant la question que vous ne m’avez pas posé c’est le code électoral. Je trouve qu’avec cette loi on a mis l’accent sur la moralité et la responsabilité politique individuelle. On n’a pas sanctionné de partis en tant que tel mais on a sanctionné des individus. La leçon qu’on peut tirer c’est que tôt ou tard il faut que les acteurs politiques soient responsables de ce qu’ils ont posé comme actes car il y a une responsabilité qui t’engage en tant qu’Homme politique. C’est intéressant qu’on mette l’accent sur cette question de responsabilité individuelle. Avant quand quelqu’un détourne l’argent, on l’affecte ailleurs. Donc la justice n’allait plus être faite sauf si la personne en question était faible politiquement. Il faut mettre l’accent sur la responsabilité et la moralité politique… Donc je ne donne pas de note à la transition. Je trouve qu’il y a des acquis et des forces mais aussi des faiblesses.

Un commentaire sur le scrutin et l’élection de Roch un ancien très proche de Blaise Compaoré
Au regard des difficultés que le pays a connues et qui a frôlé la catastrophe, c’est déjà un pari que les Burkinabè ont réussi… N’oublions pas que c’est le 1er octobre que Diendéré s’est rendu. Et même pas deux mois après on a pu organiser des élections couplées. C’est vraiment impressionnant. Maintenant sur la qualité, je constate que pour la première fois au Burkina on organise des élections sans savoir qui allait gagner. Et tout s’est bien passé. Mais on a parlé de l’argent qui circulait en ville à la veille des élections et ça toujours été le cas. Il y a des pratiques comme celles-ci qui prennent du temps avant de changer.
Roch a gagné les élections. J’ai deux commentaires à faire. Que ce soit quelqu’un de l’ancien système qui monte au pouvoir, c’était attendu parce que pour être président il faut savoir gouverner, il faut avoir l’expérience. C’est très rare qu’un président soit élu parmi des gens qui n’ont pas d’expérience. La plupart des présidents élus viennent du cercle du pouvoir. Depuis que je suis la politique burkinabè, j’entends les gens dire que l’opposition est faible, et comme disait Norbert Zongo, que l’opposition va venir du CDP. Et si on voit historiquement c’est ainsi que ça se passe dans les pays. C’est vrai que Roch a quitté très tardivement avec ses deux compagnons Salif et Simon pour créer leur parti. Mais ils ont néanmoins eu le courage de quitter. Sans MPP on n’allait pas pouvoir faire tomber Blaise. Ceci n’est pas une opinion controversée. Pour moi sans eux on ne pouvait pas tomber Blaise. Le MPP a joué aussi un grand rôle dans la résistance contre le coup d’Etat… Maintenant Roch est élu président. Moi je suis très content que le MPP n’ait pas eu la majorité à l’assemblée. Parce que cela va assainir le jeu politique burkinabè. Si tu n’as pas la majorité tu ne peux pas être arrogant et gonflé. Le parti au pouvoir aura besoin de négocier avec d’autres formations politiques. C’est très positif pour la démocratie burkinabè… Je trouve aussi qu’on aura une opposition qui va jouer son rôle. Zéphirin qui sera certainement le chef de file de l’opposition, avec le CDP ils ne vont pas laisser passer les choses comme ça facilement. L’élément-clé, c’est la ruecratie, c’est-à-dire le pouvoir de la rue. Il faut vraiment qu’il ait une veille citoyenne à tout moment. On ne doit pas se contenter de s’intéresser à la politique tous les 5 ans. Il faut un mouvement civique engagé qui suit les dossiers, qui dénonce les abus du pouvoir etc.
Je pense que le nouveau président se rend compte que ce ne sera pas facile pour lui. On dit de lui que c’est un homme de consensus, c’est un rassembleur. En tout cas ça sera une qualité importante pour sa gestion du pouvoir. Il y a de grands défis qui se posent. La plus grande question concerne les inégalités socio-économiques. Comment créer de l’emploi pour la jeunesse, mais aussi et surtout comment réduire les inégalités dans la société burkinabè ? Parce qu’on a une petite minorité qui est très riche et une grande partie de la population qui n’a pas vraiment grand-chose. Et si vraiment on veut une stabilité au Burkina Faso, il faut que les inégalités sociales et économiques soient réduites de façon significative. Sinon la société va se déchirer. C’est vraiment ça la grande question de développement … Il faut prendre chez les riches pour donner aux pauvres comme nous le faisons en Suède par le biais des taxes …

Interview réalisée par Hamidou TRAORE


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