Qui était Norbert Zongo ?

Publié le mercredi 3 février 2016

C’est en 1998 que Norbert Zongo a été assassiné avec trois de ses compagnons sur la route de Sapouy, il y a de cela exactement 17 ans. De nos jours, les élèves qui avaient 10 ans à cette époque ont aujourd’hui 27 ans ; ceux qui avaient 5 ans ont 22 ans en cette année 2015. C’est dire qu’une large frange de notre jeunesse n’a pas connu l’affaire Norbert Zongo et ne comprend pas toujours de quoi l’on parle lorsqu’on évoque le drame de Sapouy. C’est pourquoi nous revenons sur cet holocauste pour éclairer une partie de notre jeunesse qui n’en sait que très peu de chose.

Norbert Zongo alias Henri Sebgo de son nom de plume a d’abord été instituteur à Barsalogo d’où il se prépara à l’examen du baccalauréat en prenant des cours par correspondance, examen qu’il réussit.
Au cours de sa formation au métier de journaliste, il s’est retrouvé en France au Canard enchaîné pour son stage pratique. C’est probablement dans ce journal qu’il a eu le goût du journalisme d’investigation ainsi que la passion pour les enquêtes à risques.
Dans le monde de la presse écrite, Norbert Zongo a d’abord travaillé à Carrefour Africain puis à Sidwaya (d’où il a été licencié pour avoir refusé de rejoindre Banfora son nouveau poste d’affectation) avant de collaborer au journal La Clé et au Journal du Jeudi. Ce n’est qu’après qu’il a créé son propre journal l’Indépendant le 3 juin 1993. Entre cette date du 3 juin 1993 et le 13 décembre 1998, l’Indépendant était au rendez-vous tous les mardis, dénonçant les crimes politiques, économiques et sociaux. L’Indépendant a été aussi sous la direction de son fondateur la tribune de la lutte pour la justice, la liberté et la démocratie. A lui tout seul, Norbert Zongo était devenu une institution.
C’est cette obsession du journalisme d’investigation qui l’a conduit à défendre David Ouédraogo jusqu’à y trouver la mort. Il le traduisait d’ailleurs lorsqu’il écrivait : « Henri Sebgo mesure à leur juste gravité les dangers qu’il peut courir avec les écrits dérangeants. Mais l’indépendance véritable se paie, et très cher. Nous mettrons le prix qu’il faut mais l’Indépendant restera indépendant ou ne sera pas ». Effectivement, Norbert Zongo a été indépendant jusqu’à sa mort : il ne s’est jamais compromis ni avec les opérateurs économiques, ni avec les hommes politiques.

Les dossiers noirs de la quatrième république
Dans le cadre du journalisme d’investigation, Norbert Zongo a traité d’une multitude de dossiers. Sans être exhaustif, on peut citer l’affaire des faux dollars au sommet de Rio de Janeiro au Brésil en 1992 dans laquelle la délégation présidentielle burkinabè était impliquée, l’or de Niangoloko en 1993, la découverte à bord de l’Ilioushine 76 (qui s’apprêtait à décoller de l’ex-URSS pour le Burkina Faso) des 1250 caisses de munitions pour kalachnikov en lieu et place d’aide humanitaire comme annoncé, l’affaire des timbres en 1994 qui a entrainé la mort de Yssouf Sawadogo et de Cissé Ousséni, l’affaire des taxes routières qui s’élevait à près de cent millions de francs de manque à gagner, l’affaire CEMOB des Dupuch.

L’affaire David Ouédraogo
Tout a commencé en janvier 1998 lorsque Norbert Zongo relate dans l’Indépendant n° 229 du mardi 13 janvier l’arrestation de David Ouédraogo : «  il nous est revenu que trois employés de François Compaoré, le petit frère du président Blaise Compaoré, sont détenus au Conseil de l’Entente pour vol ... nous ne cherchons pas à savoir si oui ou non il y a eu vol. Cela ne nous regarde pas. Ce qui nous préoccupe, c’est l’incarcération des suspects au Conseil ... le bon sens aurait commandé une autre attitude : « si j’agis de telle manière, l’opinion publique ne va-t-elle pas mal interpréter mon geste ? Ne dira-t-on pas que c’est parce qu’il est le frère du Chef de l’Etat qu’il se permet ceci ou cela ? Ne vais-je pas ruiner ou salir la bonne réputation du régime de mon frère ? »
David Ouédraogo et ses compagnons étaient régulièrement amenés hors de Ouagadougou sur la route de Boussé pour y être torturés à la flamme afin de leur soutirer des aveux. Lesquels ? Seuls leurs bourreaux le savent.
David Ouédraogo a fini par trouver la mort suite à ces tortures. Norbert Zongo écrivait de plus belle dans les colonnes de l’Indépendant pour réclamer justice pour cet ex-employé de François Compaoré : « mais le plus affligeant dans cette affaire, c’est la désinvolture et le mépris avec lesquels cette histoire a été et est toujours traitée au niveau de la Présidence. Jusqu’à l’heure où nous écrivons ces lignes, personne n’a officiellement informé la famille de David de sa mort encore moins là où il a été enterré. Personne n’a informé la famille du défunt de quoi que ce soit….. Voilà l’Etat de droit au Burkina ! Cette affaire est à suivre. Nous la suivrons tant que nous serons vivant (L’Indépendant n° 254 du 14 juillet 1998). »
Certaines sources attribuent l’arrestation et la mort de David Ouédraogo à une scène macabre qu’il aurait vue chez son patron François Compaoré. C’est peut-être pour cela que Norbert, s’adressant à François, écrivait : « au fond de vous-mêmes, vous connaissez la vérité sur ce problème ». De quelle vérité Norbert Zongo parlait-il ? Lors d’une visite qu’il nous avait rendue à notre domicile, nous lui demandions pourquoi David Ouédraogo est-il mort ? En réponse Norbert Zongo nous dit ceci : « Si je te dis pourquoi David Ouédraogo est mort, tu seras en danger. N’insiste pas ». Puis d’ajouter : « François Compaoré sait que je sais pourquoi David est mort. Il croit que je vais l’écrire dans l’Indépendant. Je ne peux pas écrire ça dans un journal  ». C’est alors que nous avions compris qu’il s’agissait d’une affaire d’une extrême gravité.
Tout au long de l’année 1998, Norbert Zongo n’a pas cessé d’interpeller Blaise Compaoré et son frère François sur la nécessité de rendre justice à David Ouédraogo. Mais se sentant au-dessus de la loi, les frères Compaoré ont préféré une autre solution, celle de faire taire l’Indépendant. Ayant été informé de cela, Norbert, comme par prémonition, lança dans un article intitulé la solution par le mortel : « supposons aujourd’hui que l’Indépendant arrête définitivement de paraître pour une raison ou pour une autre (la mort de son directeur, son emprisonnement, l’interdiction définitive de paraître etc..). Nous demeurons convaincu que le problème David restera posé et que tôt ou tard, il faudra le résoudre. Tôt ou tard.  »

Le drame de Sapouy
Le dimanche 13 décembre 1998, Norbert Zongo et ses trois compagnons d’infortune que sont Yembi Ernest ZONGO (son frère), Blaise ILBOUDO et Abdoulaye NIKIEMA dit Ablassé sont retrouvé carbonisés dans leur véhicule à quelques kilomètres de Sapouy alors qu’ils étaient en partance pour son ranch dénommé le Safari.
Après une forte mobilisation du Collectif des Organisations Démocratiques de Masse et de Partis Politiques que présidait Alidou Ouédraogo, une Commission d’Enquête Indépendante a été créée. A partir des informations qu’elle a pu réunir, de la logistique mise en œuvre, du professionnalisme des assaillants et de l’usage du feu dans les tortures infligées à David OUEDRAOGO comme dans la destruction du véhicule de Norbert ZONGO, la Commission d’Enquête Indépendante a été amenée à orienter ses investigations vers les soldats Christophe KOMBACERE et Ousséni YARO, le Caporal Wampasba NACOULMA, les sergents Banagolo YARO, Edmond KOAMA et l’adjudant Marcel KAFANDO.
L’Indépendant n° 588 du 14 décembre 2004 cite les Sergents-Chefs Abdoulaye Konfé et Souleymane Zalla ainsi que le Sergent Jean-Claude Kambou comme étant des soldats qui avaient été contactés pour faire partie du commando, mais qu’ils ont décliné l’offre.
Entretemps, les six suspects ci-dessus cités ont été jugés dans l’affaire David Ouédraogo et condamnés à de lourdes peines. Leur chef, Marcel Kafando, a été condamné à 20 ans de réclusion.
Durant ce séjour carcéral, Marcel Kafando témoignera de sa fidélité aux frères Compaoré. Dans une lettre datée du 26 juin 1999 et adressée à Blaise Compaoré, il écrit : « ce que je peux vous demander et vous dire, c’est que vous pouvez croire à tout instant, en tout lieu, à tout moment et à chaque fois, que vous pouvez nous faire confiance. Vous avez notre confiance toute entière, excellence ... quel que soit la situation, nous sommes avec vous et demeurerons toujours avec vous »
A François Compaoré, il exprime sa fidélité ainsi que celle de ses compagnons : « ce que je vous demande de retenir, c’est que nous sommes ensemble et demeurerons toujours ensemble. La seule chose qui peut nous séparer c’est la mort. Les caméléons, les ingrats, les populistes et les mendiants ne peuvent en aucun cas nous séparer quoi qu’ils fassent  ».
Au fil des années, le pouvoir de Blaise Compaoré a travaillé à éliminer Edmond Koama et Ousséni YARO. Marcel Kafando quant à lui est resté gravement malade plusieurs années durant. En 2006, le juge d’instruction en charge du dossier a fini par prononcer un non-lieu. Quelques années plus tard, précisément le mercredi 23 décembre 2009, Marcel Kafando meurt de sa maladie. Les commanditaires de l’assassinat de Norbert Zongo espéraient ainsi enterrer définitivement le dossier du célèbre journaliste et de ses trois compagnons. Mais, c’était sans compter avec la volonté divine ! Après la chute du régime Compaoré, en l’espace d’une année, le dossier Norbert Zongo a connu une avancée considérable. Les trois survivants (Christophe Kombacéré, Wampasba Nacoulma et Banagolo Yaro) que la Commission d’enquête indépendante avait identifié comme des suspects sérieux ont été inculpés par le juge d’instruction. Les burkinabè attendent maintenant l’identification des commanditaires du drame de Sapouy, pour que justice soit rendue à Norbert Zongo et à ses compagnons. La réouverture du dossier Norbert Zongo mais surtout l’inculpation des trois survivants est à mettre au compte des autorités de la transition et surtout de la justice de notre pays.

Par Stanislas Bamas


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