L’irrésistible ascension d’un anti-héros

Publié le mercredi 10 février 2016

Après le crime fondateur dont la victime était son meilleur ami, Henri Zongo et Boukari Jean Baptiste Lengani furent eux aussi de la prochaine fournée des sacrifiés. On connait la rengaine, ils formaient le funeste projet de faire un coup d’Etat. Mais en fait pour le président fondateur trois capitaines dans un bateau, ça faisait désordre. Il fallait y mettre fin et Blaise Compaoré n’hésita pas une seule seconde. Puis vint ce fameux vent de l’Est qui traversa mers et continents pour finir par balayer de son souffle l’Afrique des présidents fondateurs. Au Burkina Faso, le régime de la rectification qui commençait à s’essouffler prit un virage libéral et Blaise Compaoré en profite pour se débarrasser des groupuscules gauchisants. Ceux qui firent de la résistance comme Oumarou Clément Ouédraogo furent éliminés. Les autres n’ont eu d’autre choix que d’entrer dans le rang. Sous le couvert de la démocratisation (une directive venue de la Baule), Blaise Compaoré impose un pouvoir personnel et fait adopter une constitution taillée sur mesure. Roch Kaboré évolue discrètement dans le sillage de Compaoré. De 1989 à 1991, il occupe tour à tour différents postes ministériels (03) et devient même premier ministre en 1994. Cette expérience ministérielle lui confère une stature d’homme d’Etat. Son tempérament débonnaire est apprécié, tant au niveau de la classe politique qu’auprès des gens du peuple. Roch devient véritablement l’homme politique qui compte. Certains disent que Blaise Compaoré pensa un moment à lui pour lui succéder. Dans son entourage, tout le monde n’a pas semblé apprécier. Parmi eux on cite le nom de Salif Diallo, le plus proche confident de Blaise Compaoré à l’époque. Une commission parlementaire sera envoyée à ses trousses. On ne connaîtra jamais les résultats de cette commission, mais l’effet escompté fut total. Roch qui affectionne une vie sans histoire tente de se faire oublier. Norbert Zongo qui croit en son étoile l’encourage au fil des éditions de L’Indépendant à oser prendre son destin en main. Roch ne voit pas les choses de la même façon. Cette façon de le mettre en selle ne lui plaisait guère. Il pense que cela fait peser des menaces sur sa sécurité. Le message qu’il fit envoyer à Norbert Zongo est clair. Il lui est demandé d’arrêter de mettre sa vie en danger. Surtout que la persécution qu’il subit au sein du sérail ne faiblit pas. Faute de s’en prendre directement, à Roch, ce sont ses proches qui vont vivre un véritable enfer. Curieusement, à la mort de Norbert Zongo, c’est le même Roch Kaboré qui fut envoyé au charbon. Le régime de Blaise Compaoré est à deux doigts d’être balayé par des foules particulièrement remontées, sous le leadership du Collectif Trop c’est trop. Roch Kaboré est l’une des rares personnes à trouver quelque peu grâce aux yeux du peuple en colère. Dans le numéro 309 de l’Indépendant du 10 août 1999, voici ce que nous écrivions : « Le 30 juillet dernier, lorsque Arsène Bognesan Yé ouvrait le congrès du CDP, tous les observateurs s’interrogeaient sur ce que serait la configuration de la nouvelle direction du CDP. Quels sont ceux qui seront appelés à conduire le navire ? Qui remplacera le lieutenant-colonel Yé ? Sera-t-il à la hauteur des défis qui attendent le parti au plan national ? De nombreux militants tournèrent leurs regards vers Roch tout en s’interrogeant si ce dernier accepterait de se jeter à l’eau. Dans ce milieu de requins, cette responsabilité n’est pas du tout une sinécure. Il semble bien que les négociations furent très serrées car même pressenti par les congressistes et le grand « Boss » lui-même, Roch n’était guère enthousiaste et c’est peu dire ». Roch à la tête du CDP a fait mieux que travailler à donner du répit au CDP. Il l’a véritablement remis en selle, tout en créant un climat de convivialité avec les autres partis. Zéphirin Diabré qui occupait des fonctions internationales, d’abord comme directeur général adjoint du PNUD, puis directeur Afrique du groupe français Areva revient au pays et entre en politique. Il crée l’UPC dans lequel se retrouvent de nombreux déçus du régime en place. En seulement deux ans d’existence, l’UPC fait une entrée fracassante à l’assemblée nationale avec 18 sièges de députés sur les 111 que comptait l’assemblée nationale. Ce score relativement modeste fit des gorges chaudes, en particulier au sein du parti au pouvoir où l’avertissement est pris au sérieux. Dans la même foulée l’UPC s’installe dans plusieurs communes du Burkina. L’alternance impossible hier commence à devenir possible. Ces succès électoraux vont valoir à Zéphirin Diabré d’être désigné comme chef de file de l’opposition. Ce dernier s’emploie à organiser cette opposition pour des luttes qui vont progressivement entrainer de grandes foules autour du mot d’ordre de refus de la modification de l’article 37 et du sénat. Celles-ci accentuent les fissures au sein de l’appareil politique du CDP où François Compaoré réalise une OPA et place ses hommes aux postes clés du parti. Dans le même temps, les anciens caciques comme Roch Marc Christian Kaboré, Salif Diallo, Simon Compaoré et bien d’autres sont mis à la touche. Le débat sur la modification de l’article 37 fait rage et sert de ligne de démarcation entre le clan regroupé autour de la famille présidentielle et les autres qui aspirent à une alternance à leur profit. Cette fois, Roch l’anti-héros, autour de qui s’organise la contestation se braque. Il est décidé à ne plus se laisser faire. Le 4 janvier 2014, il claque la porte du CDP et crée avec Salif Diallo et Simon Compaoré, le 25 du même mois, le Mouvement du peuple pour le progrès (MPP). Dès lors, le CDP prend l’eau de toutes parts. Les démissions se succèdent par structures entières au profit du MPP. L’opposition à la révision de l’article 37 se renforce avec l’arrivée de ce nouveau contingent. Le 18 janvier2014, Zéphirin Diabré, chef de file de l’opposition appelle à une nouvelle manifestation dans le but d’accentuer la pression sur le régime. Roch Kaboré désormais opposant, appelle ses troupes à prendre part à la manifestation. Sa propre présence à la place de la Nation est accueillie par des ovations d’une foule désormais convaincue que les jours du régime Compaoré sont comptés. Les manifestations se succèdent avec un succès grandissant. 23 août 2014, une manifestation grandiose est organisée sur les artères de la Patte d’Oie, au sud de la capitale. Le régime aux abois recourt à une médiation interne pour gagner du temps. Peine perdue, la machine de la contestation ne s’arrête pas. Le 28 octobre 2014, c’est-à-dire deux jours avant la convocation de l’assemblée nationale pour le vote de la révision constitutionnelle, l’opposition organise une manifestation qui restera longtemps dans les annales de notre histoire nationale. Pas moins de trois millions de personnes descendent dans les rues des principales villes. Droit dans ses bottes, Blaise décide malgré tout d’ignorer l’événement et maintient son calendrier sur le vote de la loi. Le 30 octobre, l’assemblée nationale est prise d’assaut par des insurgés. Comme l’affirmait trivialement Norbert Zongo, le salut du Burkina viendra du CDP. C’est à cette rupture que le célèbre journaliste ne cessait d’appeler Roch Kaboré de son vivant. L’insurrection populaire des 30 et 31 octobre en est une confirmation posthume de sa conviction que rien ne pouvait se faire sans la désagrégation du CDP. Inconsciemment peut-être, Roch Kaboré a été l’instrument historique de cette désagrégation. Il en reçoit aujourd’hui la reconnaissance de l’histoire.

Par Germain B. NAMA

Biographie officielle de Roch Marc Christian Kaboré
Banquier, né le 25 avril 1957 à Ouagadougou, Roch Marc Christian Kaboré a connu une scolarité primaire itinérante au gré des affections de son père. A Ouagadougou, en 1962, il commence à l’école primaire publique Centre A de Ouagadougou.
Puis, quand survient le 3 janvier 1966 et la chute du régime de Maurice Yaméogo, son père, un des dignitaires du régime est envoyé à Tougan comme Commandant de cercle. Le petit Roch le suit. En 1968, son père est rappelé à Ouagadougou. Il est en classe de CM2 et c’est à l’école primaire publique B qu’il passe avec réussite les examens de certificat et d’entrée en sixième.
De 1968 à 1975, au Collège de la Salle à Ouagadougou, il fait un parcours sans faute. En juin 1972, il réussit le Brevet d’études du premier cycle (BEPC) et en juin 1975, le Baccalauréat du second degré, série D.
Il entame alors des études universitaires en sciences économiques à l’Université française de Dijon d’où il sort avec la Maîtrise en sciences économiques, option gestion, en 1979. Puis un DESS, en 1988, en gestion avec le Certificat d’aptitude en administration et gestion des entreprises de l’Université.
Il intègre la Banque internationale des Volta (BIV) devenue Banque internationale du Burkina (BIB) après le changement d’appellation du pays.
En 1984, à 27 ans, il en devient le directeur général. En 1989, il rentre dans le gouvernement au poste de ministre des Transports et des Communications. Il va enchainer les portefeuilles ministériels et se retrouver en 1994 Premier ministre, pour trois ans.
Les premières privatisations importantes tout comme les premières mesures d’accompagnement de la dévaluation du franc CFA seront entre autres, l’œuvre de l’équipe gouvernementale qu’il a conduite jusqu’au 6 février 1996.
Aux premières élections législatives de la IVe République, le 24 mai 1992, il est élu député sur la liste de l’Organisation pour la Démocratie et le Progrès/ Mouvement du Travail (ODP/MT) qu’il conduit à Ouagadougou, dans la province du Kadiogo.
En février 1996, il entame sa traversée du désert. Il est débarqué sans ménagement du gouvernement et de la tête du parti. A la faveur de l’affaire Norbert Zongo, il est rappelé à la tête du parti présidentiel, dont il devient le Secrétaire national. C’est le début du retour en grâce. En 2002, il est au perchoir de l’assemblée nationale. Il va y rester jusqu’en 2012 avec la dernière disgrâce qui va le conduire à rompre définitivement avec Blaise Compaoré.
Le 25 janvier 2014, nait le MPP, crée en joint-venture avec Salif et Simon. C’est avec le MPP qu’il devient président du Faso.

Une synthèse de GBN

Pas d’état de grâce pour Roch Kaboré
« Nous devons nous mettre immédiatement au travail » Ainsi parlait Roch Marc Christian Kaboré après la proclamation des résultats provisoires par la CENI. Le président élu a aussi appelé tous les Burkinabè à un effort commun afin de « panser les plaies et réussir, dans la vérité et la justice, la réconciliation nationale et consolider la cohésion sociale entre tous les Burkinabè. » Connaissant l’immense fardeau à porter, Roch Kaboré appelle à « une pleine participation des fils et filles » du Burkina Faso car pour lui c’est « tous ensemble que nous devons servir le pays »
Sensible à l’honneur qui lui est fait, Roch Marc Kaboré a rassuré sur sa détermination à mettre en œuvre son projet de société afin d’ « ouvrir les opportunités d’un lendemain meilleur »
Au quartier général de la CENI à Ouaga 2000, Simon Compaoré le représentant du candidat élu ne dira pas autre chose : « Nous aurons certainement besoin de tout le monde. Faire en sorte que le changement tant attendu par les uns et les autres soit au rendez-vous. Qu’on sente effectivement que ceux qui sont tombés l’année dernière et cette année ne soient pas tombés pour rien »
A la question de savoir s’il n’a pas douté un moment du coup KO, il répond, sourire aux lèvres : « (…) disons, on a gagné… on a gagné à la régulière et de façon très nette. Nous en sommes fiers. Ça nous permet les uns et les autres d’amorcer de nouveaux tournants. »
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Basidou KINDA


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