Le sel ou le poison : Un livre de Boureima Jérémie Sigué

Publié le mercredi 10 février 2016

Les patrons de presse au Burkina Faso et ailleurs ne se contentent pas d’écrire dans leur canards de façon périodique. La plupart d’entre eux publient des ouvrages pour dire ce que les colonnes d’un quotidien ou d’un hebdo seraient trop étroites pour contenir. Le fondateur des éditions «  Le Pays  » vient ainsi sacrifier à cette tradition, en publiant son second livre qui parle essentiellement du métier du journalisme au Burkina Faso et surtout de son lien avec la gouvernance politique. 328 pages écrites dans un style particulier, mais clair et bien aéré. L’œuvre se lit aisément surtout qu’il est agrémenté d’images d’acteurs du monde des medias, de la politique et de la société civile. Que dire des annexes qui avec un album photo nous donne les visages de la famille de l’auteur. Une compilation de communications présentées à des occasions diverses, constitue l’ossature de cet ouvrage qui porte sur media et gouvernance en cinq parties. L’auteur démontre ainsi en connaisseur, la relation dialectique qui existe entre la presse et la démocratie. Les grandes questions qui ont animé le débat national y afférent, sont analysés par cet ex-prof de français, qui a fourbi ses armes dans les allées des médias publics, avant de bâtir à partir de 1991 son propre journal. C’est donc en homme averti que Boureima Sigué évoque des questions qui sont au cœur de l’actualité lorsqu’il est question de presse dans le monde. Cet essai alimenté par une expérience nationale et paru en septembre 2015, montre que certaines analyses faites par l’auteur il y a de cela plus d’une décennie, conservent de nos jours toute leur fraicheur. On appréciera particulièrement les mots sur l’argent et la déontologie, dans un contexte de pauvreté ambiante. Le conseil de l’aîné tombe comme une profession de foi dont devraient faire sienne tous les jeunes qui ont décidé d’embrasser ce métier. Lisez plutôt : « On ne demande pas au journaliste de faire vœu de chasteté et de pauvreté. On lui demande d’aimer sa profession en l’exerçant sans jamais rompre avec le socle moral que sont l’éthique et la déontologie. Ce faisant, il s’enrichit d’une certaine façon, il s’enrichit d’une paix intérieure, de sa dignité, il ne manquera jamais du nécessaire vital. Car, il n y a pas plus tyrannique que l’esclavage de l’argent obtenu dans des conditions de reniement et de vassalisation(…) quand l’argent entre dans la salle de rédaction, l’éthique et la déontologie sont mortellement défenestrées..  » Norbert Zongo n’aurait pas dit mieux, lui qui a donné sa vie en exemple pour que triomphe l’idéal journalistique. Le journalisme, un noble métier qui malheureusement n’attire pas que des gens vertueux. Plutôt contrôleurs qu’opposants systématiques, les medias participent de l’éducation citoyenne des populations. L’auteur le démontre bien tout le long de son œuvre. Cependant, au vu de cette importante responsabilité, l’élément qui semble échapper aussi bien au pouvoir qu’aux écrits sur les médias nationaux, c’est l’accessibilité de cibles potentielles aux contenus de l’action de presse. Si des prouesses sont faites ces dernières années pour la traduction de l’actualité dans les langues nationales, il convient de reconnaitre que la presse nationale demeure encore hors d’atteinte de la majorité des populations à la base. Le français, première langue de communication.des medias n’est parlée que par une part insignifiante de la population. Les fausses rumeurs et la désinformation sont amplifiées par cette situation. Les efforts de traduction de l’information sont assez souvent de brefs résumés qui ne permettent pas de développer la quintessence du message. Alors, le citoyen lambda pourtant friand de tout ce qui est dit et écrit par la presse a l’impression que celle-ci (les journaux surtout eux !) écrivent pour «  les gens qui sont allés à l’école  ». A-t-il tort ? Sans un réel engagement de l’Etat et des medias pour la promotion des langues nationales dans tous les domaines de la vie sociale, la contribution effective de la presse au développement d’une culture démocratique restera problématique. Pourtant comme le dit si bien l’auteur, «  les medias sont les viatiques imparables et indispensables de toute gouvernance démocratique, de toute direction éclairée et vertueuse. Sans eux, l’ambition, qui devrait être le fumier de la victoire, devient un cauchemar, voire une chute verticale dans l’abime sans fond. Sous ce rapport, les medias sont le sel de la gouvernance. Tout refus, pour quelque raison que ce soit, de leur accompagnement, apparait comme du poison qu’il s’auto-administre par voie intraveineuse.  » A bon entendeur…Bonne lecture !

Ludovic O KIBORA


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