Une journée à Guénon : Quand l’Etat burkinabè démissionne !

Publié le mercredi 23 décembre 2015

A Guenon deux clans d’une même famille s’opposent autour de la succession au trône. Une querelle en légitimité, dans laquelle chaque partie y va de ses moyens de persuasion. A priori, il n’y a pas de problème, à condition cependant que cela ne porte pas atteinte aux lois de la république. Malheureusement ce qui se passe à Guenon défie les lois de la république. Le droit à la vie et le droit au sol y sont violemment bafoués. Ce sont pourtant des droits inaliénables et donc inviolables. Que fait l’Etat burkinabé ? A défaut de pouvoir les garantir pour les habitants de Guenon, il ne fait pas preuve non plus de diligence pour rendre justice aux victimes des violations de ces droits. Le fondement de ce laxisme, c’est la non-ingérence dans les affaires coutumières. Jusqu’où l’Etat va-t-il tenir cette position, quand des querelles dites coutumières font des morts ? Il y a urgence à agir, pas seulement à Guenon mais partout où au nom de la coutume, les droits constitutionnels des Burkinabé sont violés. L’Etat est garant de l’ordre et de la paix sociale. Il n’a pas vocation à jouer au pompier !

Le retour des vieux démons

Des concessions et commerces encore saccagés, plus de dix personnes tuées à l’arme blanche depuis 2012, des familles exilées. La situation est très tendue à Guénon, un village de la commune rurale de Tiébélé, province du Nahouri, dans la région du Centre-Sud, à environ 190 km de Ouagadougou.

Nous sommes à l’entrée du marché. Quarante quatre mois après le drame de 2012 (3 ans et 8 mois), le spectacle est à nouveau désolant. Boutiques et commerces démolis. A quelques encablures de là, un ensemble de concessions sans aucun signe de vie humaine. Seuls les chants de quelques oiseaux et les sifflements des insectes interrompent par moments le lourd silence. Les habitants, (tous de la famille Liliou), pour la deuxième fois, ont abandonné les lieux depuis le 8 juillet dernier. La première fois, c’était en début mars de l’année 2012. Ils ont trouvé refuge, pour certains à Tiébélé, pour d’autres à Pô ou encore au Ghana voisin

12 morts et près d’un millier de déplacés
Le conflit remonte aux années 2000. Le 24 mai 2008, Nabila Kaba Sélouka Gabriel de la famille Akongba est intronisé en qualité de chef de Guénon. Il prit comme nom de règne Pê Soura (nom qui promeut la paix). Il serait le 13ème chef du village et aurait succédé à son demi-frère, Koundaryem, mort au cours de son exil forcé en Côte d’Ivoire dans les années 1996. Les Liliou contestent sa légitimité, estimant que le dernier « vrai chef » est de leur lignée. Tibirou serait son nom. Il serait mort il y a environ 92 ans, vers 1923. Ses funérailles, débutées en 2010 ont pris fin en 2011. Le 29 février 2012, ils intronisent un des leurs, Danhoura, qui serait le 7ème chef de Guénon après Tibirou. Depuis ce jour, le village s’est installé dans une dyarchie. Les deux camps sont sur le qui-vive et se regardent en chiens de faïence. La situation s’emballe le 1er mars 2012 suite au décès de Tigassè Lougoudjé, un allié des Akongba dont la mort est attribuée à des jeunes de la famille Liliou. Les forces de sécurité parviennent à éviter le pire grâce à des médiations. Mais pas pour longtemps. Le lendemain, des affrontements entre les deux camps font dix morts à l’arme blanche dont deux dans les rangs des Akongba selon les sources officielles et douze morts selon les parents des victimes dont dix du côté des Liliou. Des concessions et des commerces sont saccagés, des animaux massacrés, environ un millier de personnes déplacées. En son temps, les autorités locales et le gouvernement réussissent à apaiser la situation. Le 7 juillet 2015, la fièvre monte à nouveau. Nouvelle escalade de violence, nouveau constat macabre (un mort, des dégâts matériels importants et toute une famille exilée). Pourquoi ce retour des vieux démons ?

« Si c’est la vérité que vous voulez, allez-y constater d’abord le lieu du crime »
Cap sur la cour royale pour tenter de trouver une réponse à cette question. Plus de 30 notables et anciens, venus des 18 villages que compte Guénon y sont réunis sous un figuier. Après l’eau de bienvenue et les salutations d’usage, Charles et Abdou, deux jeunes Kasena de Tiébélé qui nous servent de guides et d’interprètes, exposent les motifs de notre venue : « C’est un journaliste de L’Evénement. Il est venu de Ouagadougou pour avoir des informations sur la situation à Guénon ». Un notable nous demande : « patienter ! Le chef est sorti mais il ne va pas tarder  ». En moins de dix minutes, Pê Soura fait son entrée, canne à la main droite, une queue de cheval à la main gauche, un bonnet rouge, symbole de la chefferie, coiffe ses cheveux en forme de dreds. «  Waï ! Moi j’ai des problèmes  », lance-t-il à deux reprises en s’asseyant sur son fauteuil. Un de nos accompagnateurs nous introduit à nouveau. « Si c’est la vérité que vous voulez, allez-y constater d’abord le lieu de crime », lance Pê Soura. Sur son ordre, trois sexagénaires nous conduisent sur le lieu en question. C’est une piste longue d’environ 100 mètres et large d’un peu plus d’un mètre qui débouche sur une touffe d’arbustes sauvages. Située au côté droit de la route principale longeant le marché si on vient de Tiébélé, elle est frayée dans un vaste champ de hautes herbes puis bornée d’une ceinture de cailloux. La première extrémité, celle sur laquelle débouche tout usager est matérialisée par une croix faite de bois et peinte en rouge. C’est là que le corps de la victime, Doa Kora Tangom, a été retrouvé d’après les informations recueillies sur place. C’est sa mort qui a provoqué la chasse à l’homme du 7 juillet. Allié des Akongba, Tangom est accusé par les Liliou d’être le meneur des événements de 2012 et un provocateur de renom. Il avait été interpellé dans le cadre de ce drame puis détenu à la maison d’arrêt et de correction de Manga avant d’être remis en liberté provisoire afin de se soigner les yeux. La seconde extrémité de la piste est l’endroit où la victime a trouvé la mort. La matérialisation du lieu répond à un devoir de mémoire, nous explique-t-on. Les circonstances de son décès sont controversées. Selon la famille Akongba, un groupe de jeunes de la famille Liliou, conduit par un certain Apouri, lui a tendu un guet-apens au marché avant de le traîner dans les herbes pour l’égorger. Thèse que les Liliou réfutent. Ils reconnaissent que le nommé Apouri en est responsable mais Tangom, selon eux, a trouvé la mort malencontreusement. Il n’a ni été attaquée en groupe ni été égorgé.
Le fond de la crise : le trône royal et la légitimité de l’occupant. Que pense la cour royale de Tiébélé dont relève la chefferie vassale de Guénon ? La position des notables est tranchée : « Selon la tradition, il n’y a jamais eu de chef dans la famille Liliou. Au tout début, c’était la famille Akongba. Suite à quelques problèmes, le chef de Tiébelé avait retiré le bonnet et choisi un de la famille Liliou pour collecter les impôts ».
Pour eux, Pê Soura a accompli toutes les étapes qu’exige la tradition pour être intronisé et il détient tous les attributs de chef. Il est de ce fait le seul chef reconnu du village. «  C’est après son intronisation que la famille Liliou a demandé à la cour l’autorisation d’organiser les funérailles du grand-père. L’autorisation lui fut accordée. Elle est revenue dire au chef qu’elle veut choisir un jeune qui sera devant la cour pour le nettoyage chaque jour. Le chef leur a répondu qu’il ne reconnaissait pas cette coutume. Elle est repartie pour revenir une 3ème fois dire au chef qu’elle a trouvé quelqu’un qui va s’occuper des ordures de Guénon. Le chef leur a encore répondu qu’il y a déjà Pê Soura qui est responsable de Guénon  », poursuivent-ils. Version contestée par les Liliou. «  Les attributs de chef sont toujours chez nous  », confient-ils. Jonathan Liliou, ancien conseiller municipal de Tiébélé, sous la bannière du Congrès pour la Démocratie et le Progrès (CDP) fait une révélation : «  Le chef Akongba a été intronisé par une pétition signée par des conseillers à la mairie  ».

Vies humaines et cohésion sociale sacrifiées sur l’autel des intérêts politiques
A ce que l’on dit, la crise couvait depuis des années, une quarantaine à peu près. Selon les Liliou, elle a été exploitée par des hommes politiques de la localité à des fins électoralistes lors des élections législatives et municipales couplées de 2012. Ils s’insurgent contre « la démission et le laxisme de l’administration locale ». Du côté des Akongba, on estime que les autorités locales ne prennent pas la situation à bras le corps. «  Le 3 juillet 2010, les membres de la famille Liliou sont venus ici encercler ma famille. Ils étaient au nombre de 43. Ils ont dit qu’ils allaient me tuer. J’ai pris mon portable. J’ai appelé la gendarmerie pour qu’elle vienne à mon secours. La gendarmerie a dit qu’elle ne s’ingère pas dans les problèmes de famille. A 15 h j’ai envoyé mes frères porter plainte. La gendarmerie n’a rien dit. Ils sont allés à la mairie. Rien  », raconte le Pê Soura. Nous n’avons pu joindre ni la gendarmerie ni l’ancien préfet pour recouper cette information. Le nom de Jonathan Liliou est beaucoup cité comme l’un de ceux qui tirent les ficelles depuis Ouagadougou. Le mis en cause s’en défend : « C’est nous qui sommes maltraités, c’est notre famille qui est massacrée, c’est notre famille qui est expulsée du village… Dire que des gens tirent les ficelles c’est tout à fait le contraire  ».
Peut-on espérer voir la situation évoluer positivement ? Pê Soura, répond : «  si les autorités veulent une réconciliation vraie, elles n’ont qu’à libérer tous ceux qui sont en prison et que tous ceux qui ont quitté le village reviennent afin que les voies de la réconciliation s’ouvrent  ». Toutefois, la population et la cour royale de Tiébélé sont catégoriques. «  Il n’y a pas et il n’y aura pas deux chefs à Guénon. Soit Danhoura fait allégeance au Pê Soura soit il s’exile  ». Quant aux Liliou qui disent être fatigués de fuir leur propre village, ils s’en remettent à la justice et souhaitent que l’autorité de l’Etat soit restaurée.

Par Gaston Bonheur SAWADOGO

« L’administration a donné deux bâtons au village pour se battre »

Ceci est le témoignage d’un ressortissant de Tiébélé, bien imprégné de la situation à Guénon, ayant requis l’anonymat. Selon lui, depuis 2008, les autorités de la région du Centre-Sud sont responsables de ce qui se passe. Lisez !

« Le chef Akongba a envoyé une correspondance à l’administration pour son intronisation (NDLR : en rappel, c’était le 24 mai 2008). Le Haut-commissaire a donné son accord et a envoyé une correspondance au gouverneur. Celui-ci aussi a donné son accord. Après l’intronisation, la famille Liliou a déposé une demande pour introniser leur chef. L’administration n’a rien dit. Cela est très grave. C’était à partir de ce moment qu’il fallait arrêter les choses, essayer de comprendre. L’administration pouvait dire : vous (Ndlr : les Liliou) n’avez pas encore intronisé votre chef. Arrêtez ! Vous (les Akongba) avez déjà intronisé votre chef. On va mettre cela en standby pour que vous vous compreniez d’abord. L’administration n’a rien fait. Le jour de la cérémonie de sortie du chef Akongba les autorités du Centre-Sud étaient présentes. Le jour où les Liliou ont intronisé leur chef il y avait des officiels là-bas aussi. Ca veut dire quoi ? Ca veut dire que vous avez donné deux bâtons à un village pour se battre.
Aujourd’hui nous sommes dans une situation critique et il faut trouver une solution. Et la solution, ce n’est pas envoyer des gendarmes, des militaires. S’il n’y a pas une enquête approfondie dans le village pour connaître réellement la volonté de la population, on ne va jamais en finir (Ndlr : avec le problème). Si on trouve que 60% de la population sont du côté des Liliou on garde le chef Liliou. Si on trouve que 60% sont du côté des Akongba on garde le chef Akongba. Les 40% qui vont rester, traditionnellement c’est ce qui se passait, font allégeance au chef ou ils quittent le village et ils s’installent ailleurs. On va dire que l’Etat n’a pas le droit de s’ingérer dans les questions traditionnelles mais on oublie en même temps que l’Etat est le garant de cette même tradition et de la population. ».
GBS

Sur les traces de la chefferie de Guénon

Nous avons essayé de faire une esquisse de l’histoire de la chefferie de Guénon en interrogeant quelques personnes ressources. Elle n’est pas exhaustive mais elle permet quand même d’avoir une idée sur l’origine de cette chefferie à problème. 

L’histoire de la chefferie politique de Guénon est liée à celle de Tiébélé, née d’une fusion de migrants venus de Loumbila et de la population autochtone, à savoir les Dougourbié, aujourd’hui appelés Warbié, et les gens de Kollo. La vie était harmonieuse. Les autochtones, plus attachés au culte de la terre, sacralise les dieux de la terre, de l’eau (marigot et rivière) et des collines, l’essence du pouvoir en pays kasena, exercé en réalité par les migrants. Entre temps, les autochtones soupçonnent le prince moaga qui, selon eux, doit rester neutre et jouer le rôle de juge, de nourrir d’autres ambitions. Ils décident alors de le chasser. Ce dernier appelle au secours un autre prince moaga qui semait la terreur vers l’Est de Tiebele (dans cette zone les habitants finissent par demander au moaga. « Que voulez-vous au juste car toutes vos conditions ont été acceptées mais malgré tout vous nous faites souffrir. Il répondit : « zabre laa mandata » en mooré, ce qui donne le nom Zabré). Alors il envoie un chef guerrier moaga pour prêter main forte à celui de Tiébélé. Arrivé à Guénon, il décida de s’y installer. C’est ainsi qu’il fonda ce village. Son frère et deux chasseurs, des jumeaux, chargés de nourrir les guerriers prennent le commandement de la troupe. En cours de route, les frères jumeaux aussi se désistent. Ils fondent le village de Lô. Seul le frère du chef guerrier a atteint Tiébélé où il aide le prince moaga à chasser les gens de Kollo vers le Ghana dans le village de Kolforo et à prendre le trône. Il s’installe à Tiyalo, non loin de la cour royale pour d’éventuelles opérations rapides.
Le nouveau chef de Tiébélé se met aux trousses de tous ceux qui étaient censés venir à son aide mais qui ne l’ont pas fait. Le principe était clair. Soit ces derniers quittent la zone soit ils se soumettent. C’est ainsi que les chefs de Guénon et de Lô lui font allégeance. Toutefois, le chef de Guénon ne reçoit pas le kwara des mains de celui de Tiébélé. Pour introniser un nouveau chef, des démarches sont faites pour annoncer d’abord le décès de son prédécesseur à la cour royale de Tiébélé. Ensuite c’est l’organisation des funérailles avec l’accord de la cour. Enfin, c’est l’intronisation du nouveau chef, toujours avec l’accord de Tiébélé. C’est après tout ce processus que Bapania et Nabenia, deux villages situés au Nord-Est de Guénon, entrent en scène pour l’intronisation à proprement parler.
L’évolution de la chefferie
A Guénon, le chef doit venir des Akongba ou des Liliou, deux familles consanguines. Il y eut un moment où le chef qui régnait, un Akongba, était aux prises avec le colon. Arrêté et déporté à Léo, il confia le trône à son neveu, un Liliou, avant de partir. Ce dernier aurait été très sévère si bien qu’à sa mort la population n’a pas voulu que ce soit un de sa lignée qui soit encore chef. La chefferie retourna aux mains des Akongba. Sauf que les Liliou ont gardé le kwara. On a passé des années à trouver une solution pour annuler ce kwara. Il fallait que les Akongba s’entendent avec les Liliou pour qu’ils acceptent ramener le kwara pour réanimation. Cela n’a jamais été le cas jusqu’au dernier chef, Koundaryem, intronisé à l’issue d’un vote. Suite à des problèmes, Koundaryem s’enfuit en Côte d’Ivoire où il mourut. Depuis lors, l’histoire de la chefferie est repartie sur de nouvelles bases. Une solution a été trouvée selon la tradition pour mettre fin au kwara gardé dans la famille Liliou et animer un nouveau kwara. La procédure a duré plusieurs années avant que le choix ne soit porté sur Pê Soura, l’actuel chef issue de la famille Akongba, avec la bénédiction de Nabénia, Bapania, Idenia et Balrebié, des dépositaires de la tradition.

NB : Le kwara est réservé aux chefs intronisés. Un autre type de kwara existe pour les devins.

GBS


Commenter l'article (0)