Un tribunal spécial pour les conjurés de septembre

Publié le samedi 14 novembre 2015

Les premières inculpations viennent de tomber. Les deux généraux, Diendéré Gilbert et Djibril Yipènè Bassolet sont depuis le 6 octobre dernier les nouveaux hôtes de la Maison d’Arrêt et de Correction de l’Armée (MACA). D’autres viendront sans doute grossir le contingent. Les charges retenues contre eux sont à présent connues. Elles sont accablantes et multiples. En voici quelques-unes parmi les plus importantes : atteinte à la sûreté de l’Etat, meurtres, coups et blessures volontaires, destruction volontaire de biens publics et privés, blanchiment de capitaux, enlèvement et séquestration, collusion avec des forces étrangères en vue de déstabiliser la sécurité intérieure. La question que se posent de nombreux Burkinabè est la suivante : le tribunal commis pour les juger sera-t-il à la hauteur de leurs attentes ? Quelles sont en effet ces attentes ?
Au-delà de la gravité des crimes qui sont imputés aux conjurés, il y a la soif de vérité des Burkinabè sur les trois décennies de règne sans partage de Blaise Compaoré. Les procès qui vont s’ouvrir vont-ils nous permettre de lever le voile sur les assassinats politiques ou crapuleux qui ont rythmé ce long règne ? Les juges en charge de ces affaires seront-ils assez perspicaces pour amener les prévenus à cracher dans le bassinet ? Les Burkinabè n’ont pas envie de voir la réédition du procès Guiro où le tribunal se refusait, consciemment ou inconsciemment à circonscrire les faits dans leur gravité et surtout à en tirer toutes les conséquences, au plan civil et pénal.
Le peuple burkinabè et sa jeunesse ont fait le job. Ils ont payé un prix élevé, le prix du sang. Il appartient maintenant aux juges d’honorer la mémoire des héros. Il ne s’agit pas là d’une invite à appliquer une justice de vainqueurs, celle de la vengeance aveugle. Non ! Ceux qui sont aujourd’hui sur le banc des accusés doivent aider leur pays à grandir sur des valeurs fortes.

« Un tribunal spécial a ceci de particulier qu’il brise les cloisons à l’intérieur desquelles sont enfermées de multiples compétences qui s’ignorent, alors que l’on gagnerait à les regrouper dans un ensemble, en vue d’une efficience et d’une efficacité optimales. »

Celles du respect de la vie humaine, de la tolérance, de l’amour du prochain, socle d’un nouvel engagement de notre vivre ensemble. Et seule la vérité peut nous ouvrir le chemin vers cette élévation. C’est pourquoi nous devons mettre un soin particulier à organiser les prochaines assises qui sont tout sauf ordinaires. Un tribunal spécial a ceci de particulier qu’il brise les cloisons à l’intérieur desquelles sont enfermées de multiples compétences qui s’ignorent, alors que l’on gagnerait à les regrouper dans un ensemble, en vue d’une efficience et d’une efficacité optimales.
Plus simplement, il importe de constituer un pool de magistrats instructeurs d’expérience, aux compétences complémentaires, de même qu’une formation de jugement reposant sur le même principe. C’est en cela que le tribunal tire son caractère spécial.
On devrait pouvoir recourir à une formule du genre, à chaque fois que la nation se trouve confrontée à un grand défi en matière de justice. Et nous pensons que c’est le cas en ce moment où de nombreuses procédures ouvertes ou à ouvrir pourraient concerner les mêmes acteurs. Plus que les lourdes peines qui, certes pourraient satisfaire quelques subjectivismes, un procès bien préparé et bien conduit serait d’une très grande valeur pédagogique, ce dont nous Burkinabè avons besoin, si tant est que nous voulons construire une nation réconciliée avec elle-même.
Car enfin, ceux qui vont être jugés sont des frères et sœurs qui à un moment donné se sont trompés. Notre organisation judiciaire n’a pas toujours brillé par un génie fonctionnel. Ce n’est pas pour autant qu’elle doit s’y complaire.
Après l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre et la résistance héroïque du peuple au coup d’état du 16 septembre, notre justice a aujourd’hui l’opportunité de montrer qu’elle est capable de relever un grand défi. Au lendemain des Etats généraux de la justice ce serait assurément un bon coup !


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