Victor Démé ne chantera plus …

Publié le samedi 14 novembre 2015

Le 23 septembre 2015, il a rejoint à jamais la terre de ses ancêtres à Bobo Dioulasso. Victor Démé s’en est allé sur la pointe des pieds, aussi discrètement qu’il était entré dans l’histoire de la musique mondiale. Pendant que le peuple mobilisé résistait contre des soudards d’une autre époque, et que le monde entier avait les yeux tournés vers la scène politique burkinabè, il décida lui, de quitter définitivement la scène musicale. Beaucoup de ceux qui l’ont connu et aimé n’ont pas pu faire le voyage de Bobo pour lui rendre un dernier hommage mérité. Situation nationale oblige ! Demé est finalement parti comme il a vécu. Simple et austère. L’album de Charly Sidibé (le petit-frère de Bindougouso), sur lequel il avait posé sa voix en 2014, est toujours en mixage. Il n’aura pas l’occasion d’écouter la dernière version. Saïbu «  Victor  » Démé qui depuis son retour d’exil en Côte D’Ivoire (87-88) a animé des scènes de Bobo et Ouaga, était un artiste né, qui faisait ça pour le plaisir tout en travaillant dans l’atelier familial de couture. Très modeste il se contentait de peu. Même après le succès consécutif à la sortie de son premier album en mars 2008, ne lui a pas donné la grosse tête.
Les sonorités suaves de «  Djôn’maya  », ont séduit de Paris à Bobo Dioulasso, les mélomanes du monde entier. Cela lui a permis d’améliorer son quotidien. Bien parti pour un succès international, ce premier opus de 15 titres est un mélange de rythmes mandingues, de folk-jazz des sonorités salsa qui se baladent sur des thèmes nobles de solidarité nationale, de tolérance envers son prochain ou d’hommage à la femme, (Burkina mousso) etc., le tout chanté en langue nationale dioula. Chanteur-compositeur-guitariste, Victor joue lui-même sur quelques titres à la guitare et laisse place à ses amis et invités pour l’accompagner : Issouf Diabaté (basse), Lévy Kanfando (piano), Ali Diarra (calebasses, tama, balafon), Tim Winsey (arc à bouche), Dembélé Sékou (congas) ou Salif Diarra (n’goni, kora). Démé qui a connu «  des vertes et des pas mûres  » avait après 30 ans de carrière musicale dans les maquis et autres dancings populaires, avait fini par désespérer d’un succès au delà des clients de ces lieux. C’est pourquoi lorsque Camille Louvel, un Français installé au Burkina (Ouaga Jungle), séduit par les sons de sa guitare et sa voix, lui propose d’enregistrer d’abord quatre titres gratuitement dans son studio sis au quartier Hamdallaye à Ouagadougou, il accepte sans être convaincu que cela irait très loin. Par le passé il a eu de nombreuses promesses qui n’ont jamais rien donné. Et voilà qu’en 2007, le disque prend forme. La même année, à l’aide du journaliste David Commeillas et des activistes de Soundicate, ils fondent le label Chapa (comme le chapalo, bière de mil, autour de laquelle l’artiste a souvent trouvé son inspiration) Blues Records pour promouvoir la musique de Victor. Le succès lui vient à 46 ans. Les sollicitations diverses du quartier populaire aussi. Des personnes qui le vilipendaient du temps où il faisait la tournée des cabarets de dolo, n’hésitent pas à venir lui demander des soutiens matériels et financiers. Démé était sans rancune. Un dicton de chez nous dit : «  lorsqu’on aide constamment cent pauvres on court le risque d’être le cent unième de la liste. » Les proches conseillent au jeune veuf Démé de construire son nouveau gîte dans un autre quartier de la ville, au secteur 24 pour pouvoir mieux s’occuper de ses six enfants. Alors, l’une de ses filles à peine sortie de l’adolescence s’engage à organiser «  l’entreprise de papa  ». Travailleur intrépide, son second album sort avec 16 titres. Le style est intact même si le succès n’a pas égalé celui du premier. Début septembre 2014, il disait souffrir d’un «  petit-palu  » alors qu’il était programmé pour un show avec d’autres artistes d’ici et d’ailleurs. Hélas ! Le mal devrait être plus profond que cela… Démé Victor s’en est allé le 21 septembre 2014, à l’âge de 53 ans. Les artistes même talentueux dans leur art, ont souvent besoin d’un encadrement social de proximité pour éviter bien des écueils. Vu qu’ils sont nombreux à contribuer positivement au rayonnement à l’international de la culture burkinabé, un mécanisme de veille de la part des pouvoirs publics aux cotés du privé, pourraient les aider en termes de protection sociale et sanitaire le long de leur carrière professionnelle. Le système des trésors humains vivants est un bon début, mais il faut un peu plus pour la masse…Adieu l’artiste !

Ludovic O. KIBORA


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