Attaque contre les organes de presse : La presse burkinabè sous le choc

Publié le samedi 14 novembre 2015

Des médias burkinabè ont été la cible des éléments du Régiment de sécurité présidentielle (RSP) depuis l’enclenchement du coup d’Etat du mercredi 16 septembre 2015. La plupart des radios n’ont pas émis à Ouagadougou depuis lors. Sauf quelques-unes qui s’en remettent timidement. En dehors de certaines personnes de la classe politique nationale, c’est la presse audiovisuelle qui paie le lourd tribut de la furie des soldats du RSP. Des exactions difficiles à justifier jusqu’à présent par les professionnels de l’information.

«  Ce qui est sûr c’est que nous avons tout perdu  ». C’est la réponse que Aboubacar Zida dit Sidnaba, PDG de la radio Savane FM nous a donnée lorsque nous avons voulu connaître les dégâts subis par sa Radio suite à la tentative du coup d’Etat par le Conseil national pour la démocratie (CND). Visiblement sidéré par ce qui est arrivé à la radio Savane FM, Sidnaba manque d’ailleurs de mots pour expliquer les agissements du RSP contre les médias burkinabè (entretien en encadré). Emetteurs, ordinateurs du studio d’enregistrement, de diffusion et du secrétariat, enregistreurs et bien d’autres équipements de la radio ont été emportés par les soldats du régiment de sécurité présidentielle. Quant aux caméras de surveillance de la radio, elles ont été brisées pour éviter toute possibilité de traçabilité. Un coup dur donc pour cette radio qui avait déjà reçu une visite désastreuse de la soldatesque lors de la mutinerie de 2011. Et la liste des dégâts causés au sein des médias burkinabè par le RSP est loin d’être exhaustive. Ce qui amène Guézouma Sanogo, président de l’Association des Journalistes du Burkina (AJB) à dire que «  le RSP avait une dent contre la presse. Les choses se sont précipitées depuis juin où ils ont fait des excursions dans certaines radios et c’est le point culminant que nous vivons avec les événements qui se passent actuellement ( le putsch manqué, ndlr)  ».

Les dégâts subis par les médias burkinabè
En plus de la radio Savane FM, plusieurs autres organes de presse ont reçu la visite intempestive des putschistes. Un bilan provisoire fait état de l’incendie des engins du personnel de la radio Oméga, saccage et incendie de la radio Laafi de Zorgho (les auteurs du saccage de la radio de Zorgho ne sont pas connus ) et la violation des locaux de la télévision BF1. En plus de ces atteintes, le studio Abazon de l’artiste rappeur Smockey, par ailleurs membre influent du mouvement Le Balai citoyen, a été mitraillé par le RSP. Ainsi, en dehors des radios confessionnelles et celles qui ne traitent pas l’information, toutes les autres radios de la capitale burkinabè ont été sommées d’arrêter leurs émetteurs. Outre les dommages matériels, les journalistes eux-mêmes n’ont pas été épargnés pendant la tentative du coup d’état du RSP. Des journalistes ont été passés à tabac par les éléments du RSP. Un journaliste du site Burkina24 et un photographe du site Lefaso.net ont été tabassés dans les locaux de BF1. On peut citer aussi l’agression physique du directeur général du quotidien privé Le Pays, puis celle d’un journaliste de Sidwaya. Le correspondant de Sidwaya à Bogandé a été touché par une balle à Ouagadougou. Les attaques contre les hommes de médias ont été également marquées par des menaces et des intimidations de plusieurs journalistes et la surveillance des rédactions et domiciles de journalistes. Alors que les associations des médias faisaient une déclaration le 19 septembre 2015 pour «  dénoncer et condamner cet acharnement brutal contre les médias et les journalistes  », les atteintes vont se poursuivre le lendemain à l’hôtel Laïco contre les journalistes. Sur place, des journalistes ont encore été brutalisés et à en croire le président de l’AJB, une journaliste du faso.net a failli être déshabillée par les manifestants sur place. A la sortie de cette crise, il faut dire que la presse burkinabè a payé un lourd tribut. Si la presse a été visée par le RSP, c’est parce que selon Guézouma Sanogo, « le RSP est resté à la Une des médias pour ses crimes en remontant à l’affaire Norbert Zongo et même avant. Les médias burkinabè ont toujours rappelé ces crimes. Ce qui ne plaît pas forcément à ceux qui sont indexés  ».

Par Wend-tin Basile SAM

« On n’a pas besoin d’attaquer les médias pour se faire comprendre »

Suite à la tentative de coup d’état du RSP, des organes de presse ont subi des saccages dont la radio Savane FM. Nous sommes allés à la rencontre du PDG de cette radio, Aboubacar Zida dit Sidnaba, qui revient sur les dommages causés par le RSP à Savane FM. 

L’Evénement : Qu’est-ce qui s’est passé exactement à Savane FM ?
Aboubacar Zida dit Sidnaba : A Savane FM, nous avons appris comme les autres dans la soirée du mercredi 16 septembre 2015 les événements qui se sont déroulés à Kosyam. Dans la soirée, nous avons appris que notre confrère, la radio Oméga a été touchée par les événements qui étaient en cours. C’est ainsi que nous avons décidé d’arrêter nos émissions à 19h19mn. Par mesure de sécurité, nous avons ordonné au personnel de rentrer à la maison. Pendant que nous étions en attente de l’apaisement de la situation pour reprendre nos programmes, nous avons appris dans la soirée du vendredi 18 septembre qu’il y a une équipe de patrouille du RSP qui est à la radio et est en train de démonter le matériel de la radio. J’ai voulu comprendre la raison. On m’a fait savoir qu’il y a une radio qui émet à la fréquence 108 (une radio que j’ai écouté sans savoir d’où elle émettait) qu’ils étaient à la recherche de cette radio. C’est ainsi que nos appareils ont été emportés. Ils ont même violenté l’agent de sécurité qui était à la guérite en lui intimant l’ordre de leur indiquer mon domicile comme si j’avais une autre radio chez moi. Le lundi 21 septembre 2015, nous avons essayé de trouver un émetteur de 500 watts qui ne couvre pas totalement nos installations habituelles pour appeler les gens à rentrer chez eux, lorsque nous avons appris qu’il y a des troupes des autres provinces du Burkina qui venaient désarmer le RSP. Le mardi 22 septembre 2015, nous avons relancé nos émissions en attendant de voir s’ils vont nous restituer notre matériel.

En termes d’estimation quelle peut être la valeur des dégâts subis par la radio Savane FM ?
Pour l’instant je ne peux pas vous le dire sans avoir fait un inventaire et une évaluation des dégâts ou du matériel emporté. Ce qui est sûr c’est que nous avons tout perdu. Même le secrétariat a été visité. Tous ces appareils de traitement de son ont été emportés. Au niveau de la rédaction tous les appareils ont été emportés. Avant de partir ils ont détruit toutes nos caméras de surveillance. Ceux qui connaissent le coût d’un émetteur d’un Kilowatt, peuvent déjà se faire une idée de l’ampleur de la valeur des dégâts. Sans compter le matériel nécessaire au fonctionnement d’une bonne radio. Du matériel tel que les appareils de traitement de son, les stabilisateurs d’énergie qui nous permettait de tenir pendant un bon bout de temps en cas de coupure de courant. Tous ces appareils ont été emportés.

Avez-vous une idée du lieu où le matériel a été amené ?
Non. Nous ne pouvons pas rester à la maison et savoir tout cela. Nous n’avons pas les moyens de le savoir. Tout ce que nous savons, c’est que ce sont des gens du RSP qui sont venus démonter nos appareils parce que le gardien était là et il les a vus.

Donc vous n’êtes pas en contact avec qui que ce soit à leur niveau ?
Pour le moment nous ne sommes en contact avec personne.

Mais à votre niveau, comment expliquez-vous les agissements du RSP ?
Ils ont dit que le signal de la 108.0 (la radio de la résistance) était à notre niveau. La 108.0 émet jusqu’à présent. Mais si la 108.0 émet et que Savane FM marche aussi sur 103.4., c’est qu’il n’y a pas de rapport entre ces deux fréquences. Peut-être que c’est une erreur de leur part ou plutôt de la mauvaise foi. Sinon personnellement je ne comprends rien.

En dehors de Savane FM, d’autres radios même si elles n’ont pas été mises à sac, ont été sommées d’arrêter leurs émissions. Est-ce que vous avez un message particulier sur ce qui s’est passé et qui se poursuit peut-être ?
Je crois que les gens doivent savoir que leurs adversaires n’est pas la communication. Nous les communicateurs nous n’avons aucune arme. Notre arme, c’est notre micro, notre stylo, notre clavier ou notre caméra. Nos armes ne sont pas destructrices. C’est aux politiciens de savoir comment faire leur politique pour éviter les mécontentements. Il ne faut pas qu’ils s’en prennent aux journalistes pour rien. On n’a pas besoin d’attaquer les médias pour se faire comprendre. Ceux qui ont des arguments solides, ils n’ont pas besoin d’armes pour prouver qu’ils ont raison. L’appel que j’ai à lancer, à surtout ceux qui portent les armes, ils n’ont qu’à nous épargner parce que nous ne sommes pas leurs adversaires.

Interview réalisée par Wend-tin Basile SAM


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