Valère Somé zoome les tortionnaires du Front Populaire

Publié le lundi 12 octobre 2015

C’est un livre-événement, contexte oblige !« Les nuits froides de décembre », un projet annoncé depuis son premier livre paru en 1990, « Sankara, l’espoir assassiné » est désormais en librairie. Une véritable bombe politique au regard des personnalités qui y sont mises en cause. Valère Somé revient en effet sur une des pages sombres du régime du Front populaire de Blaise Compaoré, en particulier sur les arrestations et tortures d’hommes et de femmes soupçonnés d’avoir comploté contre le régime. Une peinture au scanner des affres de la torture dont il fut lui-même l’objet avec quelques-uns de ses camarades de l’Union de lutte communiste reconstruite (ULC-R).

« À propos d’un tortionnaire qui refuse le repentir et qui croit qu’on peut travestir l’histoire impunément. » Ce sont les premiers mots de l’ouvrage énoncés dans l’Avant-propos et balancés tel un défi. Contre la fable des responsables du Front populaire qui niaient l’existence des tortures infligées aux opposants dans les geôles du régime, Valère Somé apporte un démenti cinglant. Les tortionnaires de l’époque avaient un visage, écrit Valère Somé. Un visage militaire incarné par Jean Pierre Palm, ancien ministre des sports et commandant de la gendarmerie nationale à l’époque. Un visage civil à travers la figure de Salif Diallo, (le même que vous connaissez selon les mots de l’auteur).

La torture pour extorquer des aveux
La révolution du 4 août 1983 fut l’œuvre d’une coalition de militaires progressistes et de groupuscules politiques plus ou moins communisants. Le Coup d’Etat du 15 octobre 1987 conduit par Blaise Compaoré sonne le glas de l’unité de façade des organisations de la coalition. Valère Somé et son groupe restent en marge du Front populaire. L’élimination sanglante de la figure la plus charismatique de la révolution était la tare congénitale du Front populaire naissant. Valère Somé que l’on savait très lié au président Sankara est bouleversé. Pour des hommes fraichement arrivés au pouvoir de la manière la plus brutale qui soit, il n’était pas question de tolérer la moindre hésitation, à fortiori une opposition. Toutefois, avec les Valère dont l’influence est connue sur une partie de la jeunesse scolarisée, Blaise use de la carotte et du bâton pour les ramener dans les rangs. La carotte montre ses limites, on décide alors de passer au bâton. D’où le sort infligé à Valère et à un petit carré de camarades. Jean Pierre Palm, à l’époque grand ami de Blaise Compaoré est le bras armé de la répression. Dans la ligne de mire du régime, essentiellement des opposants de gauche. Le livre de Valère Somé pénètre les entrailles de cette répression où les tortionnaires du nouveau régime expérimentent différentes méthodes aussi cruelles les unes que les autres. Guy Yogo, étudiant en médecine à l’époque, décrit le mode opératoire (un parmi d’autres) dans une lettre publiée dans l’ouvrage de Valère Somé : « Le 16 mai 1988, je suis arrêté aux environs de 20 heures et amené manu militari dans les locaux de la Direction de la sûreté nationale.
Placé dans une cellule dans le sous-sol, avec d’autres élèves et étudiants, nous avons attendu en vain un éventuel interrogatoire.
Tard dans la nuit, sous bonne escorte, on me conduisit à mon domicile où l’on procéda à une perquisition. N’ayant rien trouvé de concluant, les policiers me ramenèrent et me gardèrent dans le sous-sol de de la sûreté nationale.
Dans la soirée du 19 mai, 15 élèves et étudiants vinrent grossir le nombre. Ils étaient totalement méconnaissables, ensanglantés partout, visages boursouflés et incapables de se tenir debout. Ils avaient été pourchassés et matraqués à l’occasion de la marche. Aux environs de minuit, un groupe de Commandos est venu enlever un élève (dont j’ignore le nom) et ce dernier est porté disparu jusqu’à nos jours.
Je resterai à la Sûreté, sans contact avec l’extérieur jusqu’au 20 mai, date à laquelle on me transféra à 15 heures au « Conseil de l’entente », (siège du Front « populaire »). En me conduisant vers une villa, j’aperçois Saran Sérémé, étendue, totalement nue, visages et membres maculés de sang. Un sergent achevait d’éteindre sa cigarette sur ses seins.
Aussitôt arrivé, sans même avoir été soumis à un interrogatoire, on me déshabilla totalement. Il y avait parmi le groupe de commandos un civil à qui visiblement tous obéissaient.
Il fit un signe de tête et un sous-officier qui se faisait appeler « Le professeur » s’amena vers moi. Il m’ordonna d’ouvrir la bouche et y enfoui le canon de son pistolet. D’un geste brusque il me déchira la joue droite, à partir de la commissure labiale, avec le canon de son pistolet.
Puis retournant le pistolet il me gifla avec la crosse et me brisa ainsi quatre dents. Il m’obligea ensuite à m’étendre sur le sol et commanda à une équipe de cinq commandos de me passer à tabac.
Ils se défoulèrent sur moi, s’aidant de leurs bottes, ceinturons et bâtons. Ils s’y employèrent avec rage jusqu’à ce que je perdis connaissance.
Lorsque je revins à moi, je me trouvais dans une autre salle en face d’une autre équipe de cinq commandos. C’était la « 2ème équipe ». Ils étaient munis de branches épineuses fraîches, de matraques, etc.
Ils me rouèrent encore de coups, jusqu’à ce que je vomisse du sang.
Ceux qui me transportaient, me tenaient par les mains et les pieds suspendus au-dessus du sol.
Je fus frappé de nouveau à perdre connaissance.
Après, on m’entraîna dans une autre chambre où je fus accueilli par des coups de poings, de pieds, balancé contre le mur. Je vomissais du sang.
On passa alors à la séance de brûlures. Le « professeur » dirigeait les opérations. Il voulait de moi que je dénonce le camarade Valère Somé comme étant l’organisateur en chef des manifestations des élèves et étudiants.
- « Vous n’allez pas me croire, lui dis-je, mais sachez que Valère Somé s’est fermement opposé à l’organisation de ces manifestations ». Avec des allumettes, des mégots de cigarettes, ils brûlèrent toutes les parties de mon corps, n’épargnant même pas mes parties les plus intimes.
Les parties les plus visées étaient le sexe et les fesses.
- « Puisqu’il ne veut pas parler, ordonna l’homme en civil qui supervisait les opérations, finissez-en avec lui et allez chercher Valère Somé. »
Tandis qu’un des soldats armait déjà son arme, le « professeur dégaina son poignard et s’avança sur moi. Il me fit des entailles profondes sur le corps, une sur la poitrine, une au bras gauche et une sur l’autre bras. C’était, dit-il, pour que je ne recommence plus et pour que je me « rappelle de lui ».
Tout saignant, on me transporta à un bassin rempli d’eau froide. On m’y immergea entièrement. À chaque fois que j’émergeais la tête pour prendre de l’air, on m’assénait sur le crâne des coups à l’aide d’une barre en fer. Le scénario dura ainsi pendant longtemps.
On finit pas m’extirper du bassin d’eau, mais je n’étais pas encore au bout de mes peines.
Tenant à peine sur mes jambes, ils me forcèrent à ramper à travers graviers et broussailles jusqu’à ce que je tombe à la renverse dans un fossé. Ce fut mon dernier souvenir de cette séance de torture.
À mon réveil, je me suis trouvé à l’infirmerie de la caserne de républicaine de sécurité (CRS).
J’avais perdu la vue et j’étais cousu de toute part.
Mon état s’empirant, on me transféra à l’hôpital militaire (RIAD) de Goughin et de là à l’Hôpital central « Yalgado » pour subir une réanimation.
Je restai hospitalisé pendant 15 jours au bout desquels, on me ramena de force, contre l’avis du médecin dans les sous-sols de générale de la sûreté nationale. J’y restai jusqu’au jour de ma libération, le 5 août 1988. » (1)

Salif Diallo parmi les tortionnaires
Valère Somé : « Salif Diallo, à l’époque Directeur de Cabinet du Président Blaise Compaoré, dirigeait personnellement les séances de torture, y prenant même une part active ; lui un civil.] Il voulait coûte que coûte soutirer à ses victimes l’aveu que j’étais le principal organisateur de la manifestation. Des élèves et étudiants ne pouvaient pas avoir réussi aussi bien l’organisation d’une telle manifestation, s’il n’y avait derrière eux une tête pensante tirant les ficelles. « Ce que j’affirme dans ces pages, je le détiens d’elle, et elle m’a autorisé d’en parler.De quoi n’a-t-on pas usé pour la faire avouer que ce sont les Valère qui sont à la base de ces manifestations qui participent d’un complot financé de l’extérieur pour déstabiliser le régime du Front « populaire ». Aucune partie de son corps ne fut épargnée. On usa de mégot de cigarettes, de brins d’allumettes allumées, de la flamme de bougies, pour brûler tout son corps, même dans ses parties les plus intimes.On usa du poignard commando, et d’un grillage spécial venu, dit-on, de Cuba, pour labourer son corps, n’épargnant même pas son visage. Salif Diallo (le même que vous connaissez !), à un moment, dégaina son pistolet, en retirant le chargeur pour en extraire une balle et la montrant à Sara, lui demanda :
« qu’est-ce que c’est ? »
- « une balle », répondit-elle.
Puis rechargeant son arme, il l’enfonça dans la bouche de Saran :
- « tu avoues tout de suite, où je t’abats comme une chienne ».
- « Qu’est-ce que tu attends pour tirer ? Tire. »
- « De toute façon, tu es déjà morte. Quand nous aurons fini avec vous, vous serez tous exécutés »

Le « perchoir du perroquet  » pour Valère et Firmin Diallo
Valère Somé : « Le froid de décembre au Burkina Faso, surtout dans la nuit avancée, est un froid insupportable. Je claquais déjà des dents et je n’arrivais pas à bien discerner si c’était sous l’effet de la peur ou du froid. Les muscles de mon ventre étaient noués au maximum. Et plus je faisais l’effort de ne rien laisser paraître sous le regard torve et inquisiteur du gendarme plus j’avais l’impression que tout en moi faillissait. Il fallait afficher une certaine dignité et ne pas offrir un spectacle réjouissant à nos tortionnaires. Bien sûr, ignorant la suite des évènements, je pouvais encore me bercer d’illusions quant à vouloir maintenir une certaine contenance. Ils entreprirent d’abord de nous arroser avec de l’eau froide venant d’un long tuyau branché à un robinet. Je sentais le jet d’eau gicler sur ma peau, tel un fouet. Subitement et sans crier gare, les six hommes se mirent à rouer Firmin de coups.
Je le vis s’étendre de tout son long essayant par des gesticulations de parer les coups de bottes des gendarmes. C’était assourdissant. Au début, Firmin essayait d’accuser les coups en émettant des cris étouffés. La séance dura environ un quart d’heure qui me parut des éternités.
Après m’avoir laissé assister quelque temps au spectacle, mon ange-gardien me fit coucher sur le sol boueux et m’intima de rouler sur moi-même sans cesse. C’est dans cette position inconfortable que j’ai assisté à toute la séance de passage à tabac de Firmin. Ensuite, ils l’abandonnèrent aux mains du « Vrai » qui s’était joint au groupe peu après. Ils se replièrent sur moi, toujours étendu dans la boue. Une pluie de coups s’abattit sur moi de toutes parts. Je ne savais pas quelle partie du corps protéger au détriment d’une autre. Je me résolus enfin à entourer ma tête des deux mains et d’abandonner le reste du corps à leur fureur meurtrière. On me shootait dans le ventre, dans les côtes. 
De même que cela l’a été avec Firmin, ils ponctuaient leurs coups par des questions dont ils n’attendaient d’ailleurs pas de réponse : 

« C’est vous qui avez sorti les tracts ? »
Et à nous de répéter sans nous lasser :
« Mais de quels tracts parlez-vous ? Nous n’en savons rien. »
Ils m’ont ainsi tabassé durant des minutes.
Lorsqu’ils m’abandonnèrent inanimé, tout mon corps était en feu. Le mal s’était installé dans mon corps et ne se laissait pas localiser. J’entendis néanmoins Firmin de l’autre côté, pris en main par « Le Vrai »(un tortionnaire) en train de crier. De tels cris ne peuvent, en aucun cas, être assimilés à des pleurs. Ce sont des exutoires à la douleur. Ce sont des cris sans larmes.
Je savais par conséquent que j’avais un répit, lequel ne dura pas.
À peine « Le Vrai » avait-il lâché Firmin, qu’il se rua sur moi. Usant de coups de poings et de pieds, il me traîna derrière le bâtiment où le parterre était couvert de cailloux de granit, aux arrêts tranchants. Là, il me fit m’étendre sur le dos. Il se saisit de mes deux pieds, au niveau de la cheville, et me traîna à pas de course, à travers toute la cour, ainsi étendu sur le dos.
Au début, j’essayai de me relever pour m’asseoir, m’aidant des deux mains. Mais très vite, je renonçai à cette tentative, car les cailloux pénétraient dans les paumes des mains et entaillaient profondément mes fesses après avoir fini de mettre en lambeaux le slip que j’avais sur moi pour tout vêtement. Je m’abandonnai donc à la balade singulière du « Vrai » qui, à bout d’épuisement, (car il est vrai que le tortionnaire finit par se fatiguer lui aussi !) décida de passer à une autre épreuve.
Il me fit m’agenouiller sur le gravier de granite et muni d’un gros bâton ramassé à tout hasard il m’obligea à me déplacer dans cette posture. Chaque fois que je m’arrêtais, il m’assenait des coups sur les épaules, mais surtout sur les tendons des pieds. N’en pouvant plus je me rebellai, me saisis de lui et le neutralisai. Ce qui redoubla sa fureur, lorsque je l’eus libéré :
« Ah bon ! tu veux montrer que tu es fort ! Je vais te tuer aujourd’hui ; fils de chien ! Bâtard ! etc. »
N’ayant pas encore apaisé la colère qui m’avait envahi, je déclarai que je refuserais de me soumettre à ses caprices et qu’il pouvait me tuer tout de suite s’il le voulait. Il pouvait se saisir de sa « Kalachnikov » et l’utiliser pour qu’on en finisse. Il me rétorqua, qu’une cartouche était trop précieuse pour abattre un chien comme moi.
J’avoue qu’à un moment des tortures et des humiliations que l’on vous fait subir, le sentiment qu’on en finisse une fois pour de bon, ne manque pas de vous envahir. Les autres qui s’occupaient de l’autre côté, s’étant rendus compte que « Le Vrai » était débordé accoururent à la rescousse. Je subis encore un passage à tabac « bien mérité ».
Ils me traînèrent ensuite, en me tenant par les aisselles, et me jetèrent aux côtés de Firmin qui se trouvait lui aussi dans un état lamentable.
Durant quelques instants, ils s’activèrent autour de trois tables qu’ils disposèrent côte à côte avec un espacement bien calculé. Ils vinrent vers nous par la suite et nous ligotèrent les deux mains et les deux pieds avec une corde qui avait dû être préalablement bien trempée dans de l’eau. La corde nous pénétrait dans la chair.
Puis ils passèrent une barre de fer sous nos aisselles après avoir placé nos bras autour des genoux. Ainsi mis en brochette, ils nous suspendirent sur les tables. Ils nous laissèrent un moment suspendus, la tête en bas, après nous avoir bien arrosés d’eau froide(… ) Je saurai par la suite que ce supplice était désigné sous le nom de « perchoir de perroquet », rendu tristement célèbre par les tortionnaires du Brésil. De nombreuses victimes d’insuffisance cardiaque seraient mortes sur ce « perchoir ».
Plus les minutes passaient, plus les cordes pénétraient profondément dans notre chair, sous la pesanteur de nos propres corps. La douleur était insupportable. Plus nous nous agitions à la recherche d’une bonne posture, plus la corde se resserrait, telles des menottes, autour de nos poignets, nous arrachant des cris aigus. 
 »

Un pavé politique à la veille des élections 
Ce livre est assurément un pavé dans le marais politique. Bien sûr, il était annoncé bien avant les événements socio-politiques des 30 et 31 octobre 2014 qui sont en passe de reconfigurer la classe politique. N’empêche que le moment choisi pour sa publication n’est pas fortuit. L’auteur ne s’en est du reste pas caché lorsque nous lui avons posé la question. Je le dois avant tout aux camarades qui ont perdu la vie et à ceux qui ont été affreusement torturés. En le disant, il pense en particulier à Guillaume Sessouma et à Gilbert Kambiré dont les photos figurent du reste dans les premières pages du livre. Il est conscient des remous que la publication va à coup sûr provoquer. Qu’importe avoue-t-il en écrasant une larme. C’est pour lui un devoir de vérité au peuple burkinabé qui s’apprête à choisir ses dirigeants.
Valère Somé est une âme blessée qui s’interroge sur le sens de sa propre vie. J’ai le sentiment d’être un lâche qui continue à profiter de la vie quand d’autres sont morts, en partie pour moi affirme-t-il. En attendant il devra se préparer à assumer les contre coups, en particulier de la part de ceux comme Salif Diallo ou Jean Pierre Palm contre lesquels de graves accusations sont portées dans le livre.

Par Germain B. NAMA


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