Burkina Faso : « Blaise est parti mais pas son système » dixit Adama Coulibaly

Publié le samedi 5 septembre 2015

Il n’a pas sa langue dans sa poche. Adama Coulibaly, pour ceux qui le connaissent depuis fort longtemps est un dur à cuir. Résident aujourd’hui en France par la force des choses, il s’intéresse beaucoup à l’actualité de son pays. Courant juillet, il était à Ouagadougou pour une formation au profit de la fédération nationale de Taekwondo. Nous avons profité lui arracher quelques mots. Dans ces lignes qui suivent, il livre sa lecture de la situation nationale, de l’insurrection et surtout la mort de Norbert Zongo. L’homme est avant tout un activiste incarné.

D’abord j’étais militant de l’Association des scolaires de Bobo-Dioulasso (ASB), j’étais le délégué général du lycée Ouezzin Coulibaly. Je n’ai pas terminé mon année là-bas parce que j’ai été viré avec trois de mes camarades. Ils ont attendu que les classes finissent avant de nous virer tous les trois pour qu’il n’y ait pas de grève autours de notre exclusion. En fin d’année on a passé le Bac en candidats libres et avons été reçus. On s’est retrouvé à l’université très actif, délégué de corporation de l’école des lettres, délégué de l’assemblée de l’université. Puis j’ai créé l’orchestre de l’université par militantisme. J’avais créé un club de gymnastique acrobatique aussi à l’université. J’avais demandé une salle à l’INJEPS qu’ils m’ont accordé où les entrainements se faisaient les dimanches matins. J’étais également un des responsables du club judo. Tout cela n’a pas plu à certains, surtout les CDR de l’époque. C’était un peu chaud, on m’a réprimé. Je suis parti en France et on est revenu pour un congrès clandestin de l’UGEB en 1985. En repartant, on m’a fait descendre de l’avion pour la sureté et l’avion est parti avec mes bagages. J’ai dû embrouiller les policiers pour qu’ils me libèrent parce qu’il était question de me transférer au sous-sol de la sureté et on a confisqué tous mes documents. Ensuite, avec d’autres camarades, ils ont tenté de nous faire expulser de France. Par la suite c’était avec le régime Compaoré. On le critiquait en tant que représentant du collectif là-bas, on a créé la section France du MBDHP, j’étais un membre du bureau de l’UGEB pendant plusieurs année là-bas.
Si ce n’était pas par la force des choses, je ne serai pas resté en France aussi longtemps. Avec la répression et plein d’autres choses, il fallait rester en France. Il y a des camarades qui ont été assassinés, certains étaient des amis personnels : Dabo Boukari, Norbert Zongo, etc. J’ai même pris des photos de Norbert Zongo une fois lors de mes vacances ici au pays. Je lui ai dit : « Norbert, toi comme moi on fait partie des gens qui peuvent être assassinés du jour au lendemain dans ce pays ». On en a rigolé. J’ai dit ce jour-là que si jamais il arrive que je sois assassiné ou et si c’est toi, fais-en un bon usage. C’était comme des paroles prémonitoires.

On voit que vous avez été proches de Norbert Zongo. Comment avez-vous vécu sa mort en France ?
Le jour où Norbert a été assassiné, le 13 décembre 1998, j’étais à l’aéroport pour accompagner un ami de la délégation du MBDHP conduite par Chrysogone Zougmoré qui est aujourd’hui le président du MBDHP. Elle était venue, à Paris, dans le cadre du 50e anniversaire de la déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen en France. Je l’avais raccompagné à l’aéroport pour le retour de la délégation à Ouaga. J’avais justement remis, ce jour-là, une enveloppe pour Norbert Zongo. Le lendemain 14 décembre, j’ai eu un appel de Zougmoré qui me disait qu’il semble que Norbert aurait eu un accident et qu’il serait mort mais il s’apprêtait pour se rendre sur place. J’ai eu ce coup de fil sur un poste fixe, je suis resté assis pendant une ou deux heures. Je ne bougeais plus. Je me suis dit que maintenant il faut aller prendre les armes parce que ce n’était pas possible. Le même soir on s’est retrouvé à la maison des étudiants d’Afrique de l’Ouest à Paris. J’ai retrouvé les autres camarades. On s’est retrouvé et on a commencé à parler. Dans la journée, j’ai eu Bamas Stanislas au téléphone et on a discuté. On s’est dit qu’il faut voir beaucoup d’organisations en France pour qu’il y ait une commission d’enquête internationale parce que ce n’était pas possible autrement.

Mais quand en juillet 2006, après tout ce qui a été fait, la justice a requis un non-lieu, comment avez-vous accueilli cette déclaration ?
Comme la plupart des démocrates burkinabè, j’ai pensé que c’était scandaleux. Quand c’est comme cela, c’est la colère. Mais il faut dominer sa colère, rester lucide pour se dire que le combat est long et qu’il faut le mener jusqu’à la mort. Il vaut mieux prendre du recul comme un combat d’art martial, parce que quand on se jette tête basse, on peut prendre un KO.

Aujourd’hui avec la chute du régime Compaoré, est-ce que vous pensez qu’il y a de l’espoir que justice soit rendue à cet homme ?
Le contraire serait étonnant pour moi. Les régimes qui viendront par la suite s’ils s’amusent à mettre le pied dessus, je ne suis pas sûr qu’ils resteront longtemps. Je pense que nous avons franchis une étape après toutes ces luttes, tous ces sacrifices, tous ces morts de l’insurrection et d’avant. Nous ne pouvons plus nous permettre de reculer. Sinon nous serons un peuple incompris par les autres. Je pense qu’il faut solder toutes les morts, tous les crimes de sang doivent être élucidés. Cela ne veut pas dire qu’il faut abandonner les crimes économiques mais je crois que tous les crimes de sang doivent être en premier élucidés pour montrer que la vie est sacrée. Il faut que nous soyons vigilants pour qu’il y ait justice sur toutes ces questions.

Comment avez-vous vécu l’insurrection ?
Avec beaucoup d’émotions une fois encore. Nous sentions venir les choses évidemment parce que nous suivons de près ce qui se passe dans le pays. Nous aurions aimé être sur le terrain mais nous avons compris que nous avons toujours un rôle important à jouer en étant là-bas (en France). C’est pourquoi dès le 26 octobre nous avons créé le collectif contre la confiscation de la démocratie au Burkina. En effet, ce n’était pas la personne de Blaise qui nous accablait. C’était le système mais aussi la démocratie. Si nous décidions de mettre un collectif contre le référendum, une fois que cela passe est-ce que ça résout le problème de la démocratie ?
Je ne pense pas que les problèmes de fond soient résolus aujourd’hui. Lorsque les Burkinabè ont demandé à Blaise Compaoré de partir c’était contre le fait qu’ils vivaient mal alors qu’il n’y a pas d’alternance. Depuis qu’il est parti est-ce que les problèmes sont résolus ? C’est déjà une bonne partie de l’équation mais ça ne résout pas tout. Voilà pourquoi nous nous devons d’être vigilants et mobilisés à travers ce collectif contre la confiscation de la démocratie au Burkina. Nous avons organisé une manifestation devant l’ambassade pendant que le peuple manifestait ici aussi, des conférences de presse, des meetings, etc. Dans notre collectif on retrouve tout le monde ; les partis politiques, les organisations burkinabè de la société civile et d’autres organisations françaises ou panafricaines. Pour une question d’intérêt national, nous avons voulu aller au-delà.

Donc selon votre lecture Blaise est parti mais son départ n’a pas mis fin aux problèmes des Burkinabè, donc la transition n’est pas à la hauteur ?
Non, il ne s’agit pas de cela. La transition fait ce qu’elle peut mais ce sont nous les Burkinabè qui doivent être à la hauteur. La transition elle est burkinabè. Maintenant 27 ans de noyautage de l’ensemble de la société, il y a toutes ces dimensions. On ne peut pas arracher tout cela du jour au lendemain. Il y a des gens qui sont dans la transition mais qui sont des tops de Blaise Compaoré. J’en suis persuadé. C’est donc une question de lutte politique, c’est une question de survie pour le peuple. Il y a des intérêts étrangers aussi qui sont en jeu. Là-dessus c’est à nous d’être lucide, d’être vigilant, de s’informer, d’analyser la situation, d’être capable de nous mettre ensemble.

La transition tangue et c’est de justesse que le gouvernement n’a pas été balayé. Ce qui pouvait compromettre la tenue des élections le 11 octobre prochain. Avez-vous un appel aujourd’hui à lancer parce qu’on n’est pas encore sortie de l’auberge ?
J’apprécie votre collègue (Newton Ahmed Barry) qui a osé critiquer avec une bonne analyse et les gens sont tombés sur lui à bras raccourcis. Je crois que la liberté n’est pas négociable. La liberté d’expression doit être totale. Si on n’a pas de presse libre, on va s’acheminer vers une dictature armée. Il y a un vrai problème dans ce pays : ce sont les questions militaires. Il faut qu’on fasse attention. Il ne faut pas taper sur une institution qui a été travestie par la politique pendant autant d’années. Nous avons besoin de notre armée, nous avons besoin de tous les bons militaires. Maintenant c’est cette même armée qui pose des problèmes aujourd’hui à la transition. Pire, les militaires sont là et on trouve des intellectuels qu’ils soient politiciens ou acteurs de la société civile, qui vont se ranger derrière les militaires pour justifier l’injustifiable.

Une partie de la population réclame la dissolution du RSP, tandis que d’autres soutiennent le contraire. Quel est votre commentaire ?
Le RSP ne peut pas rester en l’état. Ça c’est clair. Mais ce sont de bons militaires. C’est beaucoup d’argent qu’on a utilisé pour les former. Il faudrait peut-être laisser la justice travailler mais le RSP ne peut pas rester en l’état. Il ne faut pas non plus compromettre la formation que ces militaires ont acquise parce que c’est l’argent du pays qui a servi à leur formation. Mais le RSP en l’état est une anomalie républicaine que j’ai dénoncée dans un de mes écrits n

Interview réalisée par Basidou Kinda


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