Amnesty International : Plaidoyer pour les droits des femmes et des filles au Burkina

Publié le mardi 25 août 2015

Nous avons reçu Alioune Tine, Directeur régional d’Amnesty International pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre lors de son dernier passage à Ouagadougou. Voici ce qu’il nous a confié.

Quel est l’objet de votre présence au Burkina ?
Je suis présent au Burkina Faso en compagnie de mes collègues africains et européens. Ils sont venus du Sénégal, du Mali, du Togo, de la France, de la Belgique et des Etats-Unis pour retrouver nos collègues d’Amnesty International Burkina Faso afin de prendre part au lancement de la Campagne « Mon corps, mes droits ». Elle a pour objectif de lever les barrières à l’accès à l’information et aux services de la contraception pour les femmes et les filles. Cette Campagne s’attaque également aux efforts déployés par les pouvoirs publics pour contrôler les femmes et les filles. Pour votre information, elle a déjà été lancée en Irlande et au Salvador. Au Burkina Faso, Amnesty International s’emploie à sensibiliser l’opinion publique aux obstacles que rencontrent les femmes et les filles par le biais de plusieurs activités de plaidoyer à travers des publicités et concerts, des réunions d’information, etc.
Il faut toutefois dire que le contexte est difficile. En effet, le droit burkinabè, notamment la Constitution, protège l’égalité des genres mais, dans la pratique, les mutilations génitales féminines, les mariages forcés et précoces ainsi que la violence domestique sont monnaie courante. Des femmes et des filles ont raconté à Amnesty International que, bien souvent, les décisions relatives aux grossesses et aux mariages sont prises par les hommes de la famille. De fait, au Burkina Faso, seules 17 % des femmes ont recours à la contraception et plus de 2 000 succombent à des complications liées à l’accouchement chaque année.
Nous avons ainsi organisé un briefing avec les médias, des visites de centres de eunes filles victimes de mariages forcés ou de violences sexuelles, un concert de lancement de la campagne en milieu rural, des rencontres avec les partenaires comme les ambassades des Etats-Unis, de France, de Belgique, etc. Notre délégation a également été reçue par le Moro Naba, le président du Conseil national de la transition, des associations communautaires de base, etc. Nous avons fait un lancement rural dans la province de Yako au village de La-todin. Nous avons rencontré les partis politiques pour signer notre manifeste sur les droits humains. La boucle a été le lancement présidé par le ministre de la Justice à Ouagadougou. Dans le cadre de cette campagne, Amnesty International publiera un rapport sur la crise à laquelle sont confrontées les femmes et les filles au Burkina Faso pour la Journée internationale de la femme, le 8 mars 2016.

Vous arrivez au moment où le pays est dans une effervescence politique particulière suite aux démêlés entre le Premier ministre et l’armée. Quelle en est votre appréciation ?
En ma qualité de militant des droits de l’homme en Afrique, ou de simple observateur de la vie politique régionale, je dois dire qu’il est regrettable de voir cette situation devenir difficile entre le Premier ministre et le Régiment de sécurité présidentielle. Je pense qu’il y a beaucoup d’exemples en Afrique qui ont montré que les transitions sont des périodes extrêmement difficiles.
Ce que le peuple Burkinabé a fait pour le respect de la Constitution est cité partout, de même que les actes remarquables du Gouvernement de transition qui a pris beaucoup de mesures pour aller vers des élections démocratiques et transparentes. Mieux, le fait d’avoir pris acte de la décision de la Cour de Justice de la Cedeao fait que beaucoup d’Africains comme moi, espèrent que cette transition fragile qui à la base avait certaines difficultés mérite d’arriver à terme sans aucune espèce d’obstacles.
Nous avons suivi sur place les efforts qui ont été déployés par le Président pour trouver des solutions par le dialogue avec le mécanisme des sages. Il est temps qu’effectivement, que tout le monde prenne acte de l’aspiration profonde du peuple burkinabé au respect de l’état de droit, des valeurs de la République, de la démocratie et des droits humains.

Comment voyez-vous le processus politique au Burkina post-insurrectionnel ?
J’ai eu à dire ici au Burkina Faso, par voie de presse, que j’ai effectué beaucoup de voyages dans ce pays. J’ai observé qu’il y a effectivement de l’espoir ici. Maintenant, qu’il y ait parfois un débat dur et crispé, c’est tout naturellement compréhensible par rapport au moment historique que les Burkinabé vivent. Il ne faut pas perdre de vue que c’est le peuple Burkinabé qui a mis fin à ce qu’on pourrait considérer comme une aspiration à la présidence à vie ! Il est tout à fait normal que le débat sur la transition vers un régime civil stable, démocratique, soit difficile, mais nous comptons sur la maturité de ce peuple.

Quel regard portez-vous sur la démocratie en Afrique, particulièrement ces dernières années ?
Ecoutez, je pense qu’on peut remonter au début des années 1990 pour dire qu’il marque vraiment l’entrée du continent dans une nouvelle vague de transition démocratique. Il y a eu dans plusieurs pays des constitutions consacrant une démocratie avec le pluralisme, l’existence de l’opposition politique et une amélioration de la prise en charge des questions de droits humains.
De plus, il y a eu l’alternance dans plusieurs pays. Il y a toutefois des obstacles malgré les progrès. On a noté ici ou là des violences électorales, ou des tentatives d’exiger au peuple un troisième mandat, sans oublier les conflits…

Dadis Camara vient d’être inculpé pour son rôle dans les événements du 28 septembre 2009 à Conakry, Blaise Compaoré au Burkina est également sous la menace d’une inculpation (c’était avant les inculpations). Quelle est votre réaction ?
Qu’il s’agisse de Dadis Camara ou de Blaise Compaoré, il faut dire que la question globale est celle de l’impunité qui est un des cancers de l’Afrique. Il faut que les Africains prennent leur courage à deux mains, il faut que personne quelles que soient ses responsabilités, son rang, son grade, ne puisse se soustraire au contrôle de la Justice, surtout quand il s’agit de crimes de guerre ou de crimes contre l‘humanité n

Interview réalisée par Germain B. NAMA


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