La justice a-t-elle décidé de régler ses comptes à la presse ?

Publié le vendredi 21 août 2015

En ce mois de juillet, la justice semble avoir pris le parti de régler ses comptes à la presse. Deux journaux ont été condamnés sur des faits totalement inconsistants.
L’Evénement d’abord, dans un procès où les partis qui ont attrait le journal ont été incapables de produire le moindre début de preuves de diffamation, le procureur du Faso sur le prétexte que « le journal avait conscience que ça allait heurter » a été particulièrement véhément et a demandé une condamnation, sans doute pour l’exemple. Les juges l’ont suivi. Autrement, comment expliquer cette véhémence de la justice sur ce dossier précisément ? Nous avions dans un article, intitulé « marchés publics, une entreprise défaillante continue de rafler la mise  », voulu rafraichir la mémoire de l’Etat sur son devoir d’être conséquent avec les décisions qu’il prend. Il y avait en ce qui concerne les contradicteurs de L’Evénement un précédent dangereux. Les deux cabinets «  CINCAT & AIC  » avaient été jugés défaillant dans la réalisation des aménagements de l’hôpital de l’ex secteur 30, qui devaient abriter la délocalisation du CHU-Yalgado Ouédraogo, suite aux inondations du 1er septembre 2009. Ces deux entreprises avaient en charge les études architecturales (AIC) et le contrôle technique (CINCAT). Or il se trouve que les infrastructures réalisées sous leur responsabilité « ont souffert de la faiblesse des études architecturales et d’ingénierie » ce qui a fait que le déménagement projeté du CHU-Yalgado en ces lieux « a rencontré d’énormes difficultés  ». Ce constat a été fait en la séance du Conseil des ministres du 6 mars 2013 avec l’instruction donnée au ministre en charge du dossier «  de réaliser un audit pour situer les responsabilités face aux graves dysfonctionnements dans l’exécution des études  ».

«   Que faut-il comprendre ? Que la justice a décidé de sévir contre la presse et notamment la presse d’investigation ? Ceux qui ont été témoins des deux procès évoqués plus haut sont repartis en s’interrogeant sur ce que les journalistes ont bien pu faire aux juges ?   »

Cet audit recommandé par le conseil des ministres n’a jamais été fait en vérité. Au procès les parties civiles ont produit un audit qui n’est pas fait par les personnes habilitées. C’est un audit fait par les financiers qui ne peut aucunement tenir lieu d’audit technique. En tout cas pas celui recommandé par le Conseil des ministres. L’Evénement a fait ici œuvre de vigie publique en s’inquiétant de ce que, des entreprises sous le coup d’une exécution litigieuse, puissent encore bénéficier d’un marché public de l’Etat dans un domaine semblable et pour une valeur qui équivaut presque au double du premier marché imparfaitement exécuté. Le conseil des ministres a parlé de «  graves dysfonctionnements  ». Comment les juges peuvent-ils sur ce fondement condamner un journal ? Sauf à croire que la justice a décidé de régler ses comptes à une presse irrévérencieuse qui ne la ménage pas toujours ?
Puis juste après L’Evénement, c’est notre confrère Le Reporter qui passe sur les fourches-caudines de la même justice. Cette fois la condamnation inclut même une peine de prison, de trois mois. Quand même ? Et là aussi pour des faits de diffamation contestables ou en tout cas sujet à caution. Un avocat qui dans l’affaire relatée par notre confrère vient à se retourner contre son client en brandissant des documents dont l’authenticité est sujette à caution peut-il valoir au journal une condamnation aussi sévère ? Le rôle de la presse n’est-il pas justement de s’élever contre des faits de faux et de contraindre le parquet qui a l’opportunité des poursuites d’ouvrir une information ? En l’espèce, il y a qu’un acte de la justice semble avoir été falsifié ? Ce qui est gravissime. La justice aurait dû dans un premier temps ester contre le fameux avocat pour ce fait gravissime. Au lieu d’ouvrir une information, elle a préféré condamner le journal qui a mis à jour le pot aux roses.
Que faut-il comprendre ? Que la justice a décidé de sévir contre la presse et notamment la presse d’investigation ? Ceux qui ont été témoins des deux procès évoqués plus haut sont repartis en s’interrogeant sur ce que les journalistes ont bien pu faire aux juges ? Or comment la justice peut-elle être efficace si elle devait se retrouver avec une presse émasculée ? Sauf à imaginer que les juges pensent de la sorte tenir la presse en laisse, pour la dissuader de regarder de près et sous les plis des toges les sales dossiers de la magistrature. C’est une éventualité que nous refusons d’envisager. Au sein de la magistrature il y a d’excellents juges qui font leur travail et qui savent tout l’apport que la presse de qualité apporte au travail de la justice. En tout cas sous le régime de l’insurrection, il est impensable que la presse devienne le mouton noir du système.

Par Newton Ahmed Barry


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