Kafando à la Nation : La transition est « sauvée », reste le pays !

Publié le jeudi 13 août 2015

Ouf ! Le président a parlé. On attendait cette parole libératrice depuis le début de la crise. Une attente longue, au regard des crispations et des enjeux, qui aura cependant eu le mérite de faire baisser considérablement la tension mais aussi de mettre chacun des protagonistes de la crise face à ses responsabilités. Kafando a tranché sur les principes moins sur les émotions et les peurs. L’entrée en scène des sages dans le jeu de la médiation a facilité l’exercice et apporté un surcroit de légitimité et de force à la décision présidentielle. Chacun devra désormais se tenir tranquille pour permettre aux organes de la Transition de mener leur mandat à terme.

Un premier ministre maintenu à son poste mais passablement dépouillé de certaines prérogatives notamment en matière de défense dont il détenait en sus le portefeuille désormais récupéré par le président lui-même, un ministre de la sécurité congédié dont il s’affuble également le portefeuille, ce sont là les principales mesures prises et qui sont directement liées à la crise politico-militaire. A cela s’ajoute un engagement, celui de respecter le verdict de la Cour de justice de la CEDEAO. Sans donner totalement satisfaction aux différents camps, Kafando a réussi à leur ôter tout prétexte pour continuer à perturber la quiétude sociale mais aussi et surtout le cours de laTransition

Pourquoi avoir maintenu le premier ministre ?
C’était la revendication principale du RSP dont les attaques étaient concentrées sur Zida considéré sans doute comme un traitre à leur cause. Les colonels Barry et Ba Boubacar n’étaient décriés que parce qu’on les a identifiés à Zida. Le premier,dans sa fonction de responsable de l’appareil sécuritaire, le second parce qu’il occupe une position stratégique comme pourvoyeur de fonds. Dans la guéguerre que se mènent les deux camps, l’argent est sans doute un élément important. On comprend dès lors pourquoi la « hiérarchie militaire » lie le trio dans un même sort. Mais en réalité, c’est Zida leur problème. C’est lui qui empêche le RSP de dormir. On n’a assurément pas fini d’en savoir sur les véritables raisons du désamour entre les frères d’armes. Mais pour le président Kafando, les désaccords entre militaires ne peuvent en aucun cas justifier la prise en otage de la Transition et la quiétude du peuple. Il rappelle dans son adresse à la Nation que par trois fois l’armée (il faut entendre le RSP) s’est immiscée de manière tonitruante dans la vie politique et a tenté de paralyser le fonctionnement des principaux organes de la Transition. Inadmissible en république où l’armée a plutôt vocation à se soumettre à l’autorité politique ! Il importait donc de réaffirmer ce principe en rejetant la prétention du RSP à faire partir le premier ministre.
Sur ce point, le président Kafando a fait preuve de clairvoyance, de vision et de fermeté. Son discours a en effet pris des allures de réquisitoire : «  Il n’est pas juste que pour des intérêts divergents, notre Armée nationale dont c’est la mission de protéger la paix…, en vienne à être le perturbateur de la paix… Trois fois en l’espace de sept mois de Transition, nos institutions ont vacillé à cause des dissensions au sein de l’armée… ». Il faut rappeler que le président du Faso avait auparavant reçu le soutien de Mme Zuma, la présidente de l’Union africaine qui l’avait invité à s’en tenir au principe de subordination des militaires à l’autorité politique. Il n’est pas inutile de rappeler aussi les différentes visites des ambassadeurs des Etats-Unis, du Canada et de la France au premier ministre Zida. Dans les circonstances du moment, cela ne peut être qu’un signal en direction de Kafando. Enfin, à travers les concertations initiées par le Cadre de concertation des sages, le président a pris la mesure des attentes populaires. Il n’y avait pas eu grand monde pour soutenir la position des militaires contre Zida en dépit d’une certaine désinformation qui disait le contraire.

Y a-t-il des gagnants et des perdants ?
Il est évident que le refus du président Kafando de démettre son premier ministre est un revers pour tous ceux qui avaient demandé sa tête, en particulier les responsables du RSP engagés dans une lutte à mort contre le «  traitre  » Zida. C’est aussi un camouflet pour la « hiérarchie de l’armée » qui a scellé une alliance opportuniste avec le RSP et qui se voit ainsi désavouée par le président. Au lieu de mettre de l’ordre dans ses troupes, le commandement général a par son geste cautionné de fait l’indiscipline et le désordre dans l’Armée. L’adresse du président devrait être décryptée par le Général Zagré comme une injonction à reprendre les choses en main. Comment peut-on être à ce point aveuglé par le désir revanchard de régler son compte à «  l’impertinent  » Zida, coupable d’avoir ravi le pouvoir des mains de Généraux, lui un simple lieutenant-colonel ? Au lieu de s’en prendre aux manipulateurs du RSP, le Général Diendéré en tête, on s’est rabattu non pas sur le commanditaire mais sur l’exécutant !
Mais dans un souci d’apaisement et d’équilibre, le président Kafando a par ailleurs pris deux autres mesures. Le retrait du portefeuille de la Défense au premier ministre et le départ du ministre controversé Barry. La première, d’essence pédagogique vise à rompre le lien direct entre des entités en conflit. En tant que ministre de la Défense, Zida assurait à la fois la tutelle technique et administrative des forces de défense. Dans la mesure où il est contesté aussi violemment par une partie de ses administrés, il était tout à fait indiqué de briser le face à face qui peut s’avérer dangereux. Le président du Faso qui assure désormais la responsabilité directe de ce département a toute la légitimité pour veiller à son bon fonctionnement, conformément aux normes républicaines. La deuxième prend en compte certains ressentiments du RSP contre le trio Zida-Barry-Ba, lesquels se sont ravivés à l’occasion du « complot » qui a mis le feu aux poudres. Au total, Zida perd la Défense dont il n’avait pas de maitrise réelle, mais il perd aussi surtout la Sécurité qui était un formidable atout contre ses adversaires. Il n’en continue pas moins cependant de conserver la plénitude du pouvoir de premier ministre. Il continuera donc à conduire l’action du gouvernement et à garder par conséquent l’œil sur chaque ministère. Et de plus, rien ne dit qu’il ne continuera pas à bénéficier du renseignement si l’on considère que les hommes à Barry resteront en place. Quant à ses adversaires, s’ils ont réussi à le dépouiller d’une partie de ses pouvoirs, ils ne sont pas pour autant assurés d’avoir désormais les coudées franches. L’entreprise de diabolisation de Zida n’a pas fonctionné comme prévu par contre l’image du RSP s’est davantage détériorée. Les responsables de ce régiment ont réussi à entrainer dans le même dédain de l’opinion publique, l’ensemble du commandement de l’armée, désormais perçu comme un vulgaire marche pied du RSP. Mais le grand gagnant de ce duel Zida-RSP, reste le peuple burkinabé qui a sans doute fortement pesé dans la balance.

Enchères et intox
Avec les nouveaux médias, on est véritablement entré dans l’ère du raffinement de la manipulation et de l’intox. Finalement dans cette crise quelqu’un peut-il nous dire quel était vraiment le problème ? On cherche en vain les éléments objectifs et probants qui ont pu déclencher pareille hystérie entre les belligérants. Et pourtant, il doit bien y avoir un problème, un vrai. Et personne n’ose le dire ouvertement. Nous avons plutôt assisté à des opérations de basse communication pour ne pas dire d’intox où chacun accuse sous le manteau sans en apporter la moindre preuve. Le but c’est de créer la peur et la méfiance vis-à-vis du camp que l’on incrimine. Ainsi du côté des pro-Zida, on s’est accroché à la thèse du complot où des attaques armées seraient planifiées contre certaines institutions comme la primature, la gendarmerie, le MATDS. Du côté du RSP, on a parlé de connivence entre Zida et Soro autour d’un projet d’intervention de mercenaires à partir de la Côte d’Ivoire, voire de l’Angola. On a même pu dire que le plan de Zida comportait l’assassinat de personnalités politiques dans le but d’accabler par la suite le RSP dont l’image n’était déjà pas bonne au sein de l’opinion. Si les pro-Zida accusent la coalition RSP-partis de l’ancienne mouvance de velléités de restauration, dans l’autre camp, l’agitation de Zida et ses alliés OSC vise à empêcher les élections afin de prolonger la Transition. Comment faire la part des choses dans une telle profusion de l’intox ? Il y a intox quand on utilise la rumeur pour semer la peur au sein de l’opinion sans fournir des éléments tangibles pour la corroborer. Les Burkinabé ont vécu ces moments de folie et certains ont même pris des mesures préventives pour ne pas se laisser surprendre. Quand les passions seront tombées et que l’on se rendra compte de la vacuité des certitudes d’hier, on ose espérer que viendra aussi l’heure des mea culpa !

Dieu aime le Burkina !
Sans être en mode « Burkina peuple élu de Dieu », il faut tout de même reconnaître que nous avons souvent échappé à des catastrophes, alors même que nous avions singulièrement manqué d’intelligence. Selon des témoins, MBa Michel était quasiment dans un état de dépit quand l’idée lumineuse lui est venue de mettre en place le Cadre de concertation. On peut après coup en juger par les résultats. Alors qu’il avait quasiment cédé face à l’armée, les sages lui ont apporté ce qui lui manquait, c’est-à-dire une analyse lucide de la situation, assortie de propositions de mesures idoines : la mise à l’index du RSP (même si des concessions ont été faites) et incidemment le haut commandement de notre armée qui a manqué de vision et de courage, la réaffirmation et le respect du principe de la subordination de l’Armée à l’autorité politique et enfin et surtout, le traitement adéquat et équilibré des questions qui ont été au centre de la crise. Ils ont ainsi permis au politique de reprendre passablement le dessus sur le militaire. Ce qu’il faut retenir c’est que Kafando a jugé et tranché au pifomètre. Il a voulu tenir la balle égale entre deux foyers d’intoxication probable qui se sont de toute façon neutralisés mutuellement. En outre, la crise n’aura rien apporté de positif au corps d’origine des belligérants qui est plus que jamais considéré comme un problème à résoudre. La Transition est peut-être sauvée mais pas le pays.
En effet, celui qui sera à Kosyam au lendemain du 11 octobre trouvera le RSP dans ses basques et pas seulement. Il est à prévoir que les partisans de la dissolution pure et simple du RSP verront leur camp grossir, du fait des menaces récurrentes que fait peser ce régiment sur la paix civile.

Par Germain B. Nama


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