Prestation de serment de Me Arnaud Ouédraogo : « La profession d’avocat offre des perspectives plus larges »

Publié le jeudi 11 juin 2015

Auteur de nombreux fascicules sur la justice, Arnaud Ouédraogo fut substitut du procureur à Banfora puis procureur du Faso à Tougan. Plus près de nous, il a été le dernier directeur de cabinet de Béatrice Damiba, ancienne présidente du Conseil supérieur de la Communication de mai 2011 à septembre 2014, année à laquelle il rendit le tablier en qualité de magistrat pour se tourner vers le barreau. Après moult péripéties et difficultés avec les tenants du barreau, il finira par prêter serment le lundi 1er juin 2015. Dans un entretien qu’il nous a accordé le jeudi 4 juin 2015, il explique les raisons de sa reconversion et les difficultés qui ont jalonné le parcours de son dossier.

L’Evénement : Quels sont les sentiments qui vous animent aujourd’hui après votre prestation de serment le lundi 1er juin 2015 en tant qu’avocat du barreau ?
Me Arnaud Ouédraogo : Je suis d’abord animé par un sentiment de joie toute légitime, mais aussi par un sentiment de reconnaissance. Le parcours d’une personne cache toujours celui de plusieurs autres. Si vous arrivez quelque part, c’est certainement parce que d’autres personnes ont eu confiance en vous et ont voulu vous porter là où vous êtes. Le choix professionnel que je fais aujourd’hui, c’est donc aussi la consécration de l’effort de tous ces gens qui ont cru en moi, au-delà de mes efforts personnels.

1er octobre 2014, c’est la date à laquelle vous avez demandé à vous inscrire au barreau et c’est finalement le 1er juin 2015 que vous avez pu prêter serment en tant qu’avocat. C’est après une procédure émaillée de difficultés que vous y êtes parvenu. Est-ce que vous pouvez revenir sur ce qui s’est passé autour de votre candidature ?
Effectivement, mon inscription au barreau a été obtenue à l’issue d’une procédure judiciaire. En réalité, l’inscription au barreau est toujours le fruit d’une procédure judiciaire puisque c’est en tant que juridiction que le conseil de l’ordre des avocats se prononce sur l’inscription au tableau. Le seul fait d’avoir obtenu mon inscription après une procédure judiciaire est donc assez banal. Mais, pour mon cas particulier, dans un premier temps le conseil de l’ordre avait rejeté ma demande dans des conditions que j’ai jugées critiquables du point de vue du droit puisque, selon mon analyse, je répondais parfaitement aux conditions requises pour accéder à la profession d’avocat. Mais toute juridiction est libre d’interpréter la loi comme bon lui semble et de décider. La loi prévoit que, si le conseil de l’ordre rejette la demande d’inscription d’une personne, cette personne peut recourir à la cour d’appel. La compétence en matière d’inscription au tableau de l’ordre des avocats est donc une compétence partagée : d’abord à un niveau inférieur, par le conseil de l’ordre des avocats, puis à un niveau supérieur par l’assemblée générale de la cour d’appel. Ayant considéré que la procédure devant le conseil de l’ordre ne répondait pas aux normes légales et que je remplissais les conditions requises, j’ai saisi la cour d’appel de Ouagadougou qui, en assemblée générale, a ordonné mon inscription au tableau de l’ordre des avocats, le 29 décembre 2014.

Mais concrètement qu’est-ce qui était reproché à votre candidature et qui a valu son rejet pur et simple par le barreau ?
En droit, on dit qu’il faut respecter tout argument de la partie adverse. Lorsque l’argument de votre contradicteur est porté devant la justice, cet argument devient légitime. Même si c’est un argument que vous ne partagez pas, vous devez le respecter parce qu’il est devenu un argument judiciaire, au nom du respect dû à la justice. La loi fait obligation au conseil de l’ordre d’entendre toute personne qui demande une inscription au barreau, particulièrement en cas de rejet de la demande, en vertu de ce qu’on appelle le « principe du contradictoire ». Mais le conseil de l’ordre a rejeté ma demande sans daigner m’appeler ni m’entendre. Pour assoir sa décision, le conseil de l’ordre s’est fondé sur divers arguments que j’ai déférés au juge d’appel. Le juge ayant rendu sa décision, il fallait s’y plier tout simplement, sauf à user des voies de recours. Mais je vais peut-être vous surprendre par mon optimisme, car je pense que toute cette procédure a été bénéfique pour moi puisque j’en tire de nombreuses leçons. Finalement, c’est une chance extraordinaire que le Bâtonnier m’a offert, en m’imposant comme test d’entrée, de passer par la porte du justiciable pour accéder à la profession d’avocat. Pour un avocat, il n’y a pas meilleure porte d’entrée que celle-là. Cette procédure m’a aussi permis de savoir combien les gens sont encore capables de se mobiliser contre l’injustice. Et les avocats ont été très nombreux à me témoigner leur soutien et leur estime. Ce sont ces choses positives que je retiens. Tout est donc bien qui finit bien.

Mais qu’est-ce qui a retardé votre prestation de serment ?
La procédure ne s’est pas arrêtée là. Nous avons pensé assez naïvement, (j’étais avec un autre confrère dans la même situation), que l’autorité de la chose jugée l’emporterait, après la décision de la cour d’appel, et qu’il revendrait au Bâtonnier d’exécuter la décision en procédant à notre inscription au tableau. Mais nous avons dû très vite déchanter parce qu’après cela, nous avons senti une certaine résistance au point que le conseil de l’ordre s’est réuni, après la décision de la cour d’appel, et a procédé encore une fois, de façon assez spectaculaire au rejet de la même demande. Je dis tout ceci parce que vous me demandez de restituer l’exacte vérité des choses, mais je le fais en veillant à ne pas alimenter une polémique inutile. Je pense que la profession d’avocat, comme celle de magistrat d’ailleurs, est une profession où la polémique est contre-indiquée. Retenez simplement que jusqu’au bout, nous avons fait des mains et des pieds pour associer le Bâtonnier à notre cérémonie de prestation de serment en vain. Pendant de longs mois, nous avons demandé de multiples audiences, nous avons écrit pour lui demander d’organiser notre prestation de serment, sans succès. Dès lors, nous n’avions aucun autre recours que de nous adresser à la cour d’appel, qui se trouve être la juridiction qui a ordonné notre inscription au barreau, en vue de l’organisation de notre prestation de serment, et ce conformément à la loi.
Mais au dernier moment, de façon assez inattendue, le Bâtonnier a fait valoir un autre argument, à savoir qu’après notre serment, nous serions astreints à un stage de six mois en invoquant un règlement de l’UEMOA harmonisant les règles de la profession d’avocat dans les pays de l’UEMOA. Il se trouve que ce règlement entrait en vigueur le 1er janvier 2015 alors que nous avions déjà obtenu notre inscription en 2014. J’ai alors respectueusement rappelé au Bâtonnier que ce règlement ne pouvait s’appliquer à mon cas, du fait de la non-rétroactivité de la loi.

Faut-il considérer le barreau comme une chasse gardée d’une tierce personne qui la garde jalousement ?
Je ne saurais le dire. Je pense que c’est à tout conseil de l’ordre de décliner sa vision et sa politique. Personnellement, je suis convaincu que l’esprit de concurrence et de compétition n’apporte rien. Chaque avocat construit sa propre prospérité, et la prospérité d’un avocat ne pourrait nuire à la prospérité d’un autre. La profession d’avocat n’est pas une profession en danger. Elle ne doit pas se replier sur elle mais doit s’ouvrir surtout qu’avec l’harmonisation des règles dans l’espace UEMOA, les avocats burkinabè devront faire face à la compétition de ceux des autres pays.

Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à quitter la magistrature pour le barreau ?
Les êtres humains pensent souvent à tort que leur choix est strictement dicté par leur libre volonté ou leurs prévisions du moment. Mais, souvent, les raisons de nos choix sont très lointaines. Je dois dire que ce choix professionnel est un rêve d’enfant. La vie m’a donné la chance d’entendre très tôt parler de Me Pacéré Titinga, alors que j’étais un jeune élève dans un lycée perdu de la Côte d’Ivoire. J’avais un enseignant, passionné de Me Pacéré Titinga, qui m’a ainsi fait découvrir qu’il y avait un Burkinabè brillant, dont la science culminait au-dessus de l’Afrique. Et il m’a dit que c’était un avocat. J’ai donc voulu être comme ce grand monsieur sans savoir ce qu’était vraiment la profession d’avocat. J’espère ardemment pouvoir, un jour, contempler la vie et le monde, du haut de cette échelle que m’a tendue Me Paceré.

Qu’est-ce que le barreau offre de particulier que la magistrature ne vous a pas offert et qui vous pousse à quitter la magistrature ?
Permettez-moi de vous dire que je suis parti de la magistrature avec beaucoup d’amour pour la magistrature. Je laisse derrière moi des gens qui me sont très attachés, des gens de conviction avec qui j’ai fait un long chemin et qui m’ont aimé d’un grand amour, et que j’ai aussi aimés. La magistrature regorge de personnes valeureuses contrairement au discours habituel. Au Burkina, on a des magistrats très brillants, intègres, sérieux et travailleurs. Malheureusement, le corps de la magistrature est tel que ceux qui attirent le plus l’attention, ce sont les brebis galeuses alors qu’elles sont minoritaires. Mais ces brebis galeuses sont médiatiquement rentables alors que la majorité des magistrats sont dans le silence qu’impose la noblesse de leur tâche. Je pense que je resterai dans une certaine mesure magistrat dans l’âme. C’est sans regret que je quitte la magistrature où j’étais certainement promu à une très belle carrière. Seulement, je pense que la profession d’avocat, parce qu’elle est libérale, m’offrira des perspectives plus larges et une plus grande liberté d’action contrairement à la profession de magistrat qui impose de nombreuses réserves. Au-delà de cet aspect, ce sont deux professions qui sont assez voisines et complémentaires.

Quel est votre coup de cœur à l’endroit du barreau burkinabè ?
Les élections du nouveau Bâtonnier se tiennent le samedi 06 juin 2015. Mon premier sentiment c’est d’abord à l’endroit du Bâtonnier actuel qui passe la main, c’est de lui dire ma déférence pour la fonction qu’il a incarnée et lui souhaite bon vent. Les difficultés qui ont émaillé mon inscription au barreau n’enlèveront rien à l’estime que je lui porte.
Dans la vie, il y a des choses que je mets toujours au-dessus des autres. Je crois qu’il faut vivre pour des valeurs et éviter de se laisser prendre au piège de ces petites choses pour lesquelles on se bat farouchement, alors que ce qui fait la grandeur des hommes, ce n’est pas forcément leur profession ni leur titre mais la force de leur générosité. C’est la grandeur d’âme d’un homme qui permet à une nation ou à l’humanité de grandir. Au nouveau Bâtonnier, j’adresse mes sincères félicitations. Je l’engagerai à œuvrer, sans attendre, à la restauration de la sérénité du climat entre avocats et magistrats. Je l’engagerai aussi à être un berger qui rassemble le troupeau, ce que les juristes civilistes appellent un « bon père de famille ». Les pouvoirs d’un Bâtonnier sont tellement énormes qu’il est important qu’il sache faire preuve de grandeur d’esprit et de discernement pour ne jamais en abuser. En tout cas, lorsqu’on a la loi comme boussole, on ne se perd jamais.

Interview réalisée par W. Basile Sam


Commenter l'article (0)