Victimes de l’insurrection populaire : L’accablant témoignage du MBDHP

Publié le jeudi 11 juin 2015

La violence a été une des caractéristiques de l’insurrection populaire d’octobre 2014. Une violence qui a entrainé des pertes en vies humaines, occasionné de nombreux blessés souvent par balles mais aussi des destructions de biens publics et privés. Dans un rapport circonstancié qui vient d’être publié, le MBDHP accuse : il y a eu un usage disproportionné des armes. Or il est du rôle de l’Etat d’ « exercer un contrôle effectif et rigoureux sur tous les fonctionnaires autorisés par la loi à employer la force et à utiliser les armes à feu  ».

Alexis Badiel, 20 ans, habite Koudougou. Il a reçu une balle dans la nuque, alors qu’il se portait au secours de sa mère en fuite avec son bébé au dos. Oumar Ouattara, tapissier à Bobo-Dioulasso, 36 plombs dans le corps. Il allait aux nouvelles en ville ayant appris qu’un ami avait été victime d’un tir à balle réelle. Madi Ouédraogo, apprenti soudeur à Ouahigouya. Il allait au travail quand il aperçoit des gens près de la maison de Gilbert Noël Ouédraogo. «  Ils m’ont ligoté et enfermé dans la maison. J’ai vu le jeune Rachid à l’intérieur. Un groupe de jeunes est arrivé et a mis le feu à la maison. Ils ne savaient pas que nous étions à l’intérieur… les sapeurs-pompiers n’étaient pas loin… ils ont forcé la grille de protection d’une des fenêtres. J’ai réussi à m’échapper. Mais Rachid qui avait inhalé trop de fumée avait perdu connaissance. Il n’a pas pu sortir de la maison…  » Ce sont là des témoignages de quelques survivants des événements d’octobre. D’autres n’ont malheureusement pas eu de chance. Ils sont morts soit comme Rachid sous l’effet des flammes, soit comme à Léo dans la villa incendié de Gisèle Guigma ou fauchés par des balles assassines, comme les deux manifestants devant la villa de François Compaoré ou encore ceux qui sont tombés sur le chemin de Kosyam. Le rapport décrit d’autres scénarii comme à Tagangari dans le Yagha. Là-bas, la colère des manifestants était dirigée contre la société minière qui se comportait en véritables négriers vis-à-vis des travailleurs. Les responsables de ladite mine ont fait usage de leurs armes contre les manifestants. Cinq d’entre eux sont tués. Les représailles des populations ont fait à leur tour deux morts parmi les vigiles de la société. Le rapport dénonce l’attitude de la CRS dépêchée sur les lieux et qui a assisté impassible devant les tueries. Ainsi le bilan des morts se répartit comme suit : 21 morts à Ouagadougou, 7 à Sebba, 3 à Ouahigouya, 2 à Bobo et 1 à Léo, soit 34 morts sur l’ensemble des événements d’octobre. Sur les 34, le rapport mentionne 19 morts par balles. Le nombre des blessés n’a pas été cerné avec certitude. Plus de 400 souligne le rapport. Quant aux destructions des biens publics et privés, elles ont mis au chômage près de 5000 personnes

Les responsabilités

Qui a ordonné de tirer et qui a tiré sur les populations ? C’est la question posée par le MBDHP. En attendant des enquêtes pour déterminer avec précision les responsabilités, le rapport pointe du doigt deux entités : le RSP et le premier ministre. Ce dernier comme commanditaire de l’usage de la force.
Le rapport publie en effet la réquisition complémentaire signée du premier ministre Beyon Luc Adolphe Tiao en date du 29 octobre : « Vu les menaces graves de troubles à l’ordre public au plan national : Requérons en vertu de la loi, Monsieur le chef d’Etat Major Général des Forces Armées du Burkina Faso ; De prêter le concours des forces nécessaires pour empêcher par la force, les troubles à l’ordre public sur toute l’étendue du territoire national.
L’emploi de la force pour l’exécution de la présente réquisition comporte l’usage des armes ; l’autorité militaire reste libre d’en régler l’emploi.
Et pour garantie du Commandant des Troupes, nous apposons notre signature 
 »
En ce qui concerne l’usage qui est fait des armes contre les manifestants, des témoins désignent le Régiment de sécurité présidentielle (RSP) aperçu sur trois postes au moins : la radiodiffusion, le domicile de François Compaoré et le périmètre de Kosyam. Les enquêtes recommandées par le MBDHP espère-t-on devront permettre d’identifier les hommes qui y étaient de faction ce jour ainsi que ceux qui ont effectivement fait usage de leurs armes et dans quelles conditions.

Les recommandations

Le rapport recommande entre autres, que soit reconnue l’insurrection populaire comme mode de contestation et de lutte du peuple face à tout pouvoir oppressif. Cette recommandation s’inspire du reste de l’article 35 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui stipule que : «  Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs.  » En outre, il recommande que les auteurs des tueries soient identifiés et sanctionnés, que le RSP soit dissout et que le statut de pupille de la Nation soit accordé aux enfants des martyrs ainsi qu’à ceux des blessés handicapés à vie. Une autre recommandation porte sur la prise de mesures urgentes en faveur des travailleurs qui ont perdu leur emploi du fait des destructions d’entreprises.
Sont annexées au rapport, les listes des personnes décédées (30) ainsi que des blessés (390) admis dans différentes formations sanitaires de Ouagadougou et de Bobo-Dioulasso. Aucune mention cependant sur les blessés de Koudougou, de Ouahigouya ou de Tagangari où ont été signalés des incidents entre manifestants et forces de l’ordre.
On note en outre des approximations sur les chiffres : près de Kosyam on parle de plusieurs morts sans précision, à Ouagadougou le récapitulatif fait ressortir 21 morts alors que la liste ne contient que 19. A Tangangari, seuls les morts parmi les manifestants sont mentionnés. La liste ne reconduit pas les deux vigiles morts suite aux représailles des populations comme il ressort pourtant dans le corps du rapport. Cela dit, ce rapport constitue à notre connaissance le premier document de référence sur les conséquences des violences consécutives à l’insurrection populaire. Dans la présentation faite par Chrysogone Zougmoré, président du MBDHP, il ressort que le rapport se veut un outil d’interpellation, de sensibilisation et d’information des populations, l’objectif étant qu’il contribue à pérenniser une culture de lutte au sein des populations. Celles-ci doivent en effet continuer de prendre en main leur destinée a-t-il affirmé au cours de la conférence de presse qu’il a donnée le 26 mai dernier. Quelle suite sera donnée à ce rapport ? Trop tôt pour le dire. Michel Kafando a promis que justice sera rendue aux victimes d’octobre 2014. Il faut le croire. Mais pour certains, l’Etat se hâte trop lentement !

Par Germain B. Nama

Après la reconnaissance nationale, justice pour les martyrs !

Le 30 mai dernier, un hommage solennel et national a été rendu aux martyrs des 30 et 31 octobre. Retraite au flambeau, recueillement au cimetière et rassemblement solennel au pied du mémorial des héros nationaux à Ouaga 2000. Une cérémonie grandiose, pleine d’émotion. Discours des proches des victimes (décédées et blessés), allocution du président de la Transition, élévation de 28 victimes au rang de héros nationaux et enfin pose de la première pierre de la stèle qui leur est dédiée. Par ces actes, la Nation a marqué sa reconnaissance solennelle à ses fils tombés au champ d’honneur. Certains d’entre eux sont sortis le matin du 30 octobre pour grossir le flot de manifestants contre le tripatouillage de la constitution et ils ont rencontré la mort en chemin. Ils étaient trop jeunes pour mourir. Nous ne les oublierons pas a déclaré Michel Kafando. Maintenant que nous nous sommes acquittés de ce devoir patriotique et fraternel, il faut maintenant songer à leur rendre justice. Cela commence par des enquêtes sérieuses. Pas du genre de celles qui sont programmées pour aboutir à des non-lieux. Cette exigence a été réaffirmée par les proches des victimes : «  Nous réclamons vérité et justice !  »
C’est donc à la Justice de jouer maintenant sa partition. Vivement des actes de procédure qui vont concrétiser la volonté de faire bouger les choses. Il faut aller vite pour éviter que le temps nous installe dans de mauvaises habitudes. Celles qui consistent à nous retrancher dans l’attentisme et la banalisation routinière. Il est évident que tout ne pourra pas être réglé sous la Transition. Cependant ce que les Burkinabè attendent d’elle, ce sont des actes forts, suffisamment persuasifs de leur volonté de bannir l’impunité de nos mœurs politiques et sociales. Cela doit l’être pour les dossiers emblématiques mais aussi pour tous les autres. Nous pensons au petit Rachid de Ouahigouya, à Salifou Ouédraogo qui a trouvé la mort au siège du CDP ou encore au pauvre quidam qui a péri dans les flammes au domicile de Gisèle Guigma à Léo. La justice doit être la même pour tous les Burkinabè. C’est à cette condition que nous réconcilierons les Burkinabé, par le renforcement des mécanismes de cohésion sociale et par l’affirmation d’une ferme volonté à en finir avec l’impunité. Nous devons être fiers de notre peuple. Nous sommes certes un peuple modeste mais un peuple qui sait se prendre en main. Ceux qui oublieront cela en paieront sans doute le prix fort. Que du fond de leurs sépultures nos martyrs dorment en paix !

GBN


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