Mali : Résultat d’une médiation trop experte

Publié le jeudi 10 mai 2012

La CEDEAO avait demandé à Blaise Compaoré de trouver le moyen de sortir du jeu politique, les putschistes de Bamako. Le médiateur a travaillé à leur accorder une prime au putsch. Le capitaine Sanogo, en vrai patron, gère la transition au Mali, au grand dam de la CEDEAO. Un retour formel à l’ordre constitutionnel, sans transfert de pouvoir. C’est un résultat d’expert en médiation.

 

Dioncounda est un président qui ne décide rien. C’est un président pour satisfaire la CEDEAO. Le nouveau premier ministre Cheikh Modibo Diarra ne négociera pas « le couteau à la gorge » avec les rebelles de l’Azawad, mais il va gouverner avec le fusil du CNRDRE à la tempe. L’accord-cadre concocté par Djibril Bassolet fait des putschistes les vrais arbitres et garants du pouvoir politique à Bamako. En fait, ce sont eux le pouvoir. Les autres sont là en alibi. C’est pourquoi, on peut affirmer sans craindre, que ça va mal se passer. Partout où l’armée ou un militaire a constitué le garant du pouvoir politique, il a fini par se l’approprier. C’était le cas en Egypte avec Nasser et plus près de nous au Togo avec Eyadema. Au Mali, le capitaine Sanogo compte les jours d’une transition qui ne peut pas de toute façon excéder 40 jours. Le 41e jour, il va reprendre la réalité du pouvoir. La CEDEAO ne trouvera rien à redire. Le médiateur encore moins.

Quand la médiation atteint un tel degré d’expertise, il n’est plus donné au commun des mortels de la comprendre, mais regardons quand même comment elle s’y est prise.

Au commencement, elle a œuvré à donner un statut légal aux putschistes avec la reconnaissance de leur instrument de pouvoir, le CNRDRE. C’est ainsi formalisé que les putschistes ont commencé la négociation avec la CEDEAO. Les différents accords qui ont abouti au retour à l’ordre constitutionnel portent le sceau d’une institution légale, ou reconnue comme telle, qui sur un même pied d’égalité que la CEDEAO doit superviser la transition. Alors s’est établi un premier modus vivendi qui sera le fondement de la suite. La CEDEAO et le CNRDRE sont co-garants de la transition. La première veille à ce que la junte ne gère pas directement le pouvoir. Le second se donne la liberté de choisir les hommes de la transition.

Ensuite, de commun accord, les institutions de la république sont mises hors jeu. Le parlement n’a plus de pouvoir. Les députés sont là pour le décorum. Un député peut être interpellé sans son avis. C’est le cas de l’arrestation de Kassoum Tapo, le porte-parole du Front anti-junte.

La justice est également mise en veilleuse, même si le Conseil constitutionnel a formellement investi le nouveau président. Le CNRDRE (tirant son pouvoir de la baïonnette) est une instance extérieure aux institutions nationales qui sont sous sa tutelle. Le capitaine Sanogo nomme aux hautes fonctions de l’armée et des forces de sécurité. Depuis le 22 mars, et même après l’investiture de Dioncounda, il a continué à nommer aux hautes fonctions de l’armée, violant une prérogative exclusive du chef de l’Etat. Les nominations ne sont précédées d’aucun visa.

Le CNRDRE est consacré pouvoir à part entière, extra légal, mais partenaire de la CEDEAO. Extraordinaire retour des choses, la junte qui n’était pas « légitime », de l’avis du président de la CEDEAO, Alassane Dramane Ouattara à la première réunion de la CEDEAO à Abidjan, le 27 mars, est légalisée. Or la démarche consistait à ne rien concéder aux putschistes, pour ne pas laisser prospérer les « bénéfices » du coup d’Etat. Ce qui se passe est juste le contraire. La junte légalisée accède à un statut d’interlocuteur pour la communauté internationale, en concurrence avec les institutions légales. Il a fallu l’autorisation du capitaine Sanogo pour que ATT et sa famille sortent du territoire pour l’exil au Sénégal. Le capitaine Sanogo a ordonné à l’insu de Dioncounda et du premier ministre Diarra l’arrestation de personnalités civiles et militaires. C’est avec lui que les instances internationales ont négocié leur libération. Il en garde encore certains. Le président et le premier ministre n’y peuvent rien. Et pour montrer qu’en la matière, quand on est impuissant, mieux vaut faire la volonté de celui qui vous tient en joue, dans le gouvernement, les ministères de la Défense et de la Sécurité ont été concédés à la Junte. Une insistante suggestion, sans doute, de la médiation.

Les démocrates maliens dans leur grande majorité se mobilisent contre une pareille forfaiture, mais n’ont plus d’alliés. Le médiateur est aujourd’hui davantage l’allié des putschistes que du Front anti putsch. Bassolet Djibril n’a pas craint d’affirmer péremptoirement qu’ « il est impossible de faire sans la junte ». La diplomatie, comme la politique, n’est rien d’autre qu’ « une saine appréciation de la réalité ».

Ce sont alors les perspectives du retour à la normale qui s’assombrissent chaque jour un peu plus. Il semble que dans cette histoire, d’insaisissables forces de destruction soient à l’œuvre. Le doyen Béchir Ben Yahmed en faisait la description suivante : (JA n° 2674-2675) : « entre ceux qui s’emploient à restaurer l’Etat malien dans sa plénitude et ceux qui veulent sa partition et sa dislocation s’est instaurée une course de vitesse dont on ignore qui la remportera.

Le pays menace de suivre la voie empruntée, il y a plus de vingt ans, par la Somalie. Elle mène à ce qu’on a fini par appeler… la somalisation : partition territoriale, dislocation de l’Etat central, anarchie et violence. Le tout, sans fin ».

A vrai dire, la question de la restauration du territoire n’est pas la préoccupation première du CNRDRE. Il veut d’abord s’assurer du pouvoir politique. Le capitaine Sanogo y a goûté et n’est pas prêt d’y renoncer. Il croit qu’il a un destin national. Ceux qui l’ont poussé à faire le putsch ne lui disent pas autre chose. Cette transition n’ira donc nulle part. Le capitaine Sanogo et les siens feront tout pour qu’elle échoue. La médiation est toujours une côte mal taillée. Celle que Blaise vient de tailler au Malien est inqualifiable.

 Par Newton Ahmed Barry


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