Balai Citoyen : La douloureuse expérience de la scission

Publié le samedi 16 mai 2015

En moins de deux ans, le Balai citoyen a connu une évolution fulgurante. Il est aujourd’hui au cœur de la vie politique nationale même si par la volonté de ses dirigeants, il s’est mis en marge des organes de la transition. Pour avoir su fédérer les énergies juvéniles et les transformer en force de frappe, dans la lutte engagée contre le pouvoir monarchisant de Blaise Compaoré, le Balai citoyen a conquis ses lettres de noblesse. Mais cette évolution exponentielle ne va pas sans problèmes. A l’adversité des hommes de l’ancien régime, le Balai doit aussi compter avec la fronde intérieure qui prend de plus en plus de l’importance. Comme le dit un proverbe chinois, plus haut tu montes sur l’arbre, plus tu t’exposes au risque fatal. Le risque est en effet très grand pour le Balai citoyen qui, malgré son souci d’indépendance vis-à-vis du politique n’en est pas moins au centre des convoitises. Le défi pour ses responsables c’est donc l’indépendance et l’intégrité du mouvement. Malheureusement, la communication du Balai citoyen n’est pas à la hauteur des défis, encore moins de ce que doivent être ses ambitions. Nous avons eu d’énormes difficultés pour écrire ce papier. Tout de même étonnant de la part d’un mouvement de jeunes de la génération des TICs. Il y a sans doute quelque chose à revoir. Nous refusons pour notre part d’y voir une stratégie ou une vision. S’il s’agit d’une posture, il est souhaitable de mettre fin à la parenthèse et renouer avec la dynamique de la transparence et de la vérité. C’est un devoir parce que les responsables du Balai sont aujourd’hui devenus des hommes publics. Les Burkinabé qui ont largement adopté ce mouvement souhaitent le voir briller de mille feux.

On savait que ça n’allait pas entre eux depuis longtemps. Néanmoins, on ne s’attendait pas à un tel scénario. Le fait est désormais accompli. Le Burkina Faso a deux « Balai Citoyen ». Le premier, que nous appelons canal historique est né il y a près de deux ans. Son siège est à Ouagadougou. Le second, publiquement baptisé Collectif Balai Citoyen il y a moins de 3 semaines, a son siège à Bobo-Dioulasso. Ouaga refuse de parler de scission. Il s’agit, selon la coordination nationale, de deux individus qualifiés de « calomniateurs » qui usent de régionalisme pour diviser le mouvement. Le Balai citoyen est aujourd’hui au centre de multiples suspicions et récriminations. Nous avons voulu comprendre pourquoi. Malheureusement un étrange silence est observé autour de la question. Les responsables que nous avons joints refusent de se prononcer. Nous avons néanmoins tenu à poursuivre l’enquête avec des limites évidentes.

« 18 mars 2015. Jour historique. Le Balai Citoyen de Ouaga décide de se séparer du mouvement d’ensemble le Balai Citoyen de Bobo-Dsso (Ndlr : Dioulasso) ». Cette publication a été faite sur la page Facebook de CiBal InBox, animée par un leader du mouvement à Bobo-Dioulasso, Moussa Serge Dao. L’annonce fait suite à une décision de la coordination nationale de suspendre la coordination régionale de Bobo-Dioulasso pour «  non-respect des textes  ». La nouvelle de la suspension a du mal à passer du côté de Bobo. Dao et ses camarades prennent acte de «  la forfaiture » de leurs compagnons de lutte de Ouaga. Ils dénoncent des «  manœuvres de positionnement et des conflits de leadership  » puis décident de transformer leur «  autonomie en une indépendance totale  ». Le 19 avril 2015, ils se réunissent en assemblée générale constitutive dans leur fief. Ils adoptent les statuts et le règlement intérieur de ce qu’ils ont convenu d’appeler le Collectif Balai Citoyen, installent son conseil d’administration et élisent les membres de sa coordination nationale. Le 23 avril, au cours d’une conférence de presse, ils officialisent leur cadre de lutte avec comme «  siège national  », Bobo-Dioulasso baptisé «  capitale mondiale du CiBalisme  ». Selon eux, ce mouvement se veut être «  une force citoyenne d’interpellation, de pression et de propositions pour le changement social par l’engagement et l’action citoyenne  ». Alexandre Kaba Diakité est élu Porte-parole dudit Collectif et Moussa Serge Dao son adjoint.

« De la difficile collaboration à l’union manquée »

Le premier couac entre Ouaga et Bobo a eu lieu à l’occasion de l’adoption de la charte du mouvement en avril 2014. Plusieurs sources confient que ce texte de référence a été adopté de façon unilatérale entre CiBals de Ouaga. Bobo « n’a ni été informé ni été invité  », témoigne Moussa Serge Dao. Sa position est tranchée. Il est «  hors de question et inconcevable pour nous d’accepter cette charte adoptée dans notre dos, sans implication d’aucun CiBal de Bobo, la seule ville où le mouvement avait pourtant déjà pris toute son ampleur et enregistrait de nombreuses actions sur le terrain  », déclare-t-il. Bobo exige une assemblée générale extraordinaire pour discuter de la charte et la mise en place de «  textes consensuels et fédérateurs  ». Aux dires de Dao, Ouaga promet d’en tenir compte mais ne fait rien dans ce sens jusqu’à la date du 18 mars où Bobo décide de prendre son «  indépendance totale  ». Les CiBals bobolais refusent cependant de parler de divorce. Il s’agit pour eux d’une «  union manquée  » parce qu’il n’y a jamais eu de mariage. Toutefois, ils n’excluent pas un éventuel rapprochement avec Ouaga mais ils posent deux conditions. Primo, que Ouaga présente ses excuses aux CiBals et au peuple pour ses «  mensonges et manipulations  » qui ont «  souillé l’intégrité et la mémoire du CiBal suprême, Thomas Sankara  ». Secundo, «  qu’une AG extraordinaire et inclusive à l’échelle nationale (voire internationale avec l’implication des ambassades et consulats CiBals) soit convoquée dans les meilleurs délais  ». Ils se réservent par ailleurs le droit d’ester en justice contre son désormais ex-coordination nationale pour : «  mensonges, diffamation et détournement de patrimoine ».

La Coordination nationale dénonce une «  campagne de dénigrement  »

Après plusieurs tentatives infructueuses d’obtenir un rendez-vous avec la Coordination nationale, nous avons fini par avoir Smockey, porte-parole adjoint du mouvement, au téléphone dans la matinée du 5 mai 2015. Il dit ne pas vouloir s’exprimer sur la question. Selon lui, la Coordination nationale a déjà animé une conférence de presse à propos de cela.
Nous n’allons pas faire de la publicité pour des indisciplinés exclus du mouvement. Ils sont deux, dit-il.
Nous le prenons aux mots. Vous dites qu’ils sont deux. Le 23 avril dernier ils ont officialisé le Collectif Balai Citoyen. Est-ce que la foule qui est derrière eux ne vous contredit pas ?
C’est tant mieux pour eux avant de déclarer qu’ils ne peuvent pas porter le nom Balai Citoyen.
Est-ce à dire que vous allez ester contre eux en justice ?

 Vous avez commencé une interview ou quoi ?, s’offusque-t-il.
Non ! Nous réagissons à vos propos, répondons-nous.

Nous vous faisons l’économie de la suite de la conversation. Pour la Coordination nationale, il n’y a pas de crise au Balai Citoyen. Le mouvement est «  indivisible  », assure son service de communication dans une déclaration publiée le 27 mars 2015 sur le site d’information lefaso.net. On y parle de «  campagne de dénigrement  » orchestré par des «  calomniateurs  ». Moussa Serge Dao et Alexandre Diakité sont accusés «  d’activer le régionalisme pour tenter d’opposer Bobo-Dioulasso à Ouagadougou  ». Par rapport au premier mis en cause, voici ce qui est écrit : « Dès son lancement en 2013, le Balai Citoyen a décidé d’animer une page Facebook. La gestion a été confiée à un sympathisant (Dao Serge Moussa) résidant à Bobo-Dioulasso engagé à accompagner le mouvement de façon volontaire. A la mise en place de la coordination nationale en août 2013, on lui a demandé de travailler en étroite collaboration avec les chargés de communication, cela pour filtrer et réduire les publications souvent fantaisistes et inutilement provocatrices à l’encontre de certains acteurs de la vie politique nationale. Sur les comptes du mouvement, il se livrait en outre à des sollicitations contraires à l’éthique et aux objectifs du mouvement. ». Sur ce fondement, la Coordination nationale décide de prendre désormais le contrôle de sa communication. Elle exige de Serge Dao le partage des codes d’accès aux pages Facebook, aux comptes e-mails et Twitter. De l’avis du service de communication ce dernier accepte sous condition que «  le poste de Secrétaire permanent du mouvement avec résidence à Bobo-Dioulasso lui revienne de droit  ». Toujours selon cette source, la Coordination nationale refuse de céder à «  ce chantage  ». Elle met Moussa Serge Dao en demeure de s’exécuter le 29 juin 2014. Le 5 juillet suivant, elle le suspend de ses fonctions d’administrateur. Quelques temps après, elle réussit à obtenir seulement le code de la page Facebook et d’un compte e-mail. Quant à Alexandre Kaba Diakité, plusieurs griefs lui sont reprochés : indiscipline et incitation à la violence. Il est accusé de persister «  dans la violation réitérée de l’esprit, des principes, des orientations et des décisions du mouvement et (de porter) atteinte aux idéaux du mouvement malgré toutes les observations orales et écrites à lui faites. Il est resté dans la dénégation, compromettant ainsi la cohésion au sein du mouvement, la réalisation de ses objectifs et ses relations avec les organisations partenaires  », lit-on dans la déclaration du service de communication. Entre autres, il est accusé d’avoir «  participé, le jeudi 15 janvier 2015, sans l’avis de la coordination nationale, à la conférence de presse du Syndicat libre des cheminots du Burkina (SLCB) et [de prendre] la parole au nom du mouvement. Pour obtenir l’adhésion de la coordination régionale de Bobo, il a fait croire à ses membres que la coordination nationale, par l’intermédiaire du porte-parole Kam Guy Hervé, avait donné son accord. Il s’est en outre abstenu d’appliquer la décision de la coordination régionale qui lui a demandé d’informer la coordination nationale de la date de la conférence de presse. Courant janvier, Diakité en tant que responsable du mouvement à Bobo est intervenu dans un différend foncier, notamment l’affaire opposant monsieur MANLI Hamidou à SOGODOGO Mohamed, sans l’accord de la coordination régionale, encore moins de la Coordination nationale. Dans cette affaire, il a entrepris, au nom du mouvement, plusieurs démarches tant à l’endroit du gouverneur que d’autres autorités locales sans aucune information, ni de la coordination nationale, ni même de la coordination régionale. Il a foulé au pied le principe du mouvement qui est de ne pas se mêler des affaires strictement privées. Le 5 février, Diakité a proféré des menaces et des injures à l’encontre des commerçants du grand marché de Bobo sur les antennes d’une radio lors de la préparation du meeting du 7 février 2015. Faits graves ayant inutilement mis en danger ses camarades et entraîné l’agression d’un cibal à la machette ainsi que la destruction de matériels et d’un véhicule. A la tribune lors du meeting du 7 février, il a appelé à la création de groupes d’auto-défense, des milices en quelque sorte, pour faire face aux provocations des adversaires. Il s’est également emporté contre les journalistes jugés incompétents et partisans. Ces propos graves violent l’esprit de notre charte qui prône la non-violence…  »

Guerre de positionnement ? Conflit d’intérêt ?

Serge Moussa Dao conteste cependant cette version des faits. Selon lui, son histoire avec le Balai Citoyen a commencé dès qu’il a entendu parler du mouvement pour la première fois par Smockey et Sams’K le Jah lors de la marche de l’opposition du 29 juin 2013. Il raconte : « A la minute près qu’ils ont lancé le Balai mon histoire avec eux a commencé. J’avais mon mouvement, #‎KamSiYiangda‬ (en langue nationale mooré qui veut dire Génération montante). J’avais pleinement réfléchi à son architecture, son slogan… J’ai voulu donner ma contribution. J’ai transformé une de mes pages Facebook, Le bêtisier gouvernemental, que j’avais créé lors des tournées des ministres pour promouvoir le sénat en page du Balai Citoyen. J’ai transposé le contenu du mouvement ##‎KamSiYiangda‬ pour construire le Balai Citoyen. Très rapidement ça a pris. Je lui ai donné la devise « Notre nombre est notre force !  » et le slogan «  Ensemble on n’est jamais seul !  » de mon mouvement. J’utilisais les images de ces artistes (NDLR : Smockey et Sam’s K) en tant qu’icônes mais personne ne savait qui était derrière cela. Pas même eux. Moi je les connais en tant qu’artistes pour leur engagement mais on n’avait pas de rapports humains en tant que tel ». Moussa Serge Dao revendique également la paternité de toute la terminologie du Balai Citoyen : Cibalisme comme idéologie d’origine citoyenne inspirée de l’idéal sankariste, Cibal (les militants), Cibelle (les militantes), le cri CiBal « KouuuuuWi ! » (Cri initiatique de l’ethnie bôbô) et le logo. Sa revendication est confirmée par d’autres sources. Il dit avoir contribué à construire le mouvement via la toile. Il confie avoir été félicité pour son webactivisme mais demande lui a été faite de «  rester dans l’ombre  ». Il poursuit : «  Rester dans l’ombre, moi je ne savais pas que c’était pour me noyer, me maintenir la tête dans l’eau, tirer la couverture sur eux  », regrette-t-il.

Le torchon brûlait à Ouaga avant Bobo

En 2011, une crise sociopolitique éprouve durement le régime de la 4ème république. L’occasion est belle pour accentuer la lutte contre le «  pouvoir à vie  » de Blaise Compaoré. Le Cadre de Réflexion et d’Actions Démocratiques (CADRe), organise un forum sur «  les réformes politiques et institutionnelles  ». Une trentaine d’organisations et de partis politiques y prennent part. A l’issue de ce forum, les participants lancent un appel aux «  organisations démocratiques de la société civile à s’organiser pour contribuer de manière efficace et solidaire à la mise en œuvre des propositions de réformes politiques et institutionnelles  ». Ils s’inspirent de l’expérience sénégalaise avec le mouvement Y EN MARRE qui a été un acteur clé dans l’avènement de l’alternance au pays de la Téranga. Les discussions débutent pour trouver un cadre de lutte. Le CADRe, la Génération Cheik Anta Diop, le Repère, le Réseau Barké, le Mouvement des Sans Voix sont à la manœuvre.
Plusieurs noms sont proposés : Mouvement ça suffit, Mouvement démocratique pour le changement, Front de résistance citoyenne, Balai Citoyen, etc. Une commission est installée pour réfléchir sur le nom. Sans qu’elle ne rende les résultats de ses travaux, Sams’K annonce la naissance prochaine du Balai citoyen en juin 2013 lors du lancement de son album Cash Cash. Il n’en fallait pas plus pour créer la tension entre les pères fondateurs. Certains désapprouvent cette attitude et refusent que Balai Citoyen soit retenu comme nom de baptême du futur cadre de lutte. Il a fallu des concessions pour éviter le clash mais c’est déjà le premier couac pendant la gestation du mouvement.
La réalité était cependant là, incontestable. La mayonnaise a pris avant le lancement officiel du mouvement. Le Balai Citoyen enregistre de nombreuses adhésions de jeunes au niveau national et de la diaspora. Plus la peine de réinventer la roue. Les petits plats sont alors mis dans les grands. Le 25 août 2013, un lancement officiel intervient suite à un consensus à l’interne. Hyppolite Domboué est élu porte-parole. Smockey est son adjoint. Pour autant, les divergences n’ont pas cessé. Il est question de se donner un cadre stratégique et opérationnel. Du 17 au 18 janvier 2014 se tient la retraite de Kombissi pour se pencher sur la question. Me Guy Hervé Kam et le juge Réné Bagoro, actuel ministre de l’habitat et de l’urbanisme y sont invités en qualité de modérateurs en raison de la guéguerre entre les membres. Pari gagné. La retraite se termine sans incident mais les bisbilles demeurent. L’assemblée générale d’avril 2014 qui a connu l’adoption contestée de la charte élit Me Kam comme porte-parole. Certains parlent d’ «  imposition  ». D’autres de « parachutage ». Me Kam remplace Hyppolite Domboué, affecté à la trésorerie sans avoir pris part à ladite réunion. Ce dernier et d’autres membres protestent. Ils refusent de reconnaître le Balai Citoyen sous la direction de Me Kam. Ils s’insurgent également contre l’obtention «  frauduleuse  » d’un récépissé au nom du Balai Citoyen qui est d’ailleurs selon eux fondé par un collectif d’associations. Ils rejettent le mouvement dans son format actuel, exigent le maintien de la première Coordination jusqu’à la tenue de l’AG inclusive réclamée depuis longtemps.
Pour l’heure, Bobo reste catégorique. Le Collectif dit ne plus répondre de la Coordination nationale basée à Ouaga qui, de son côté persiste et signe que «  le Balai Citoyen reste entier et intact  ».

Par Gaston SAWADOGO

Le juge Bagoro, une autre pomme de discorde

La Coordination nationale du Balai Citoyen et ses frondeurs se décochent des flèches à propos du juge René Bagoro. Les premiers estiment qu’il est membre du Balai Citoyen. Si la Coordination est conséquente, elle ne devait pas permettre l’entrée de ce dernier dans l’exécutif alors qu’elle s’est opposée aux candidatures de nos camarades dans les organes de la transition, s’indignent les leaders de Bobo. A la Coordination nationale, c’est un autre son de cloche. Selon la déclaration de son service de communication, le Juge Bagoro est une personne ressource du mouvement, notamment sur des questions juridiques. A ce titre, il ne peut nécessairement être lié par une quelconque décision du mouvement. Il est libre de ses choix et de ses engagements. D’ailleurs le Balai Citoyen n’a pas été consulté pour sa nomination au poste de ministre, se défend-elle.

G S


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