« Ailleurs » nouvel album : Maturité musicale et constance dans l’engagement de Kisito

Publié le mercredi 29 avril 2015

Il est artiste-musicien reggae man burkinabè. Kizito Bationo, puis que c’est de lui qu’il s’agit vit en France. Dans son nouvel album intitulé « Ailleurs », il dénonce les détournements des deniers publics, l’exploitation des employés par le patronat, la corruption, le vol organisé et l’insécurité en Afrique. L’artiste y démontre tout ce qu’il a acquis dans sa carrière d’artiste (17 années), mais le plus frappant, l’engagement de Kizito n’a pas pris de rides, bien que lui-même soit déjà père d’une fille de 21 ans. Cet artiste a été reçu par la rédaction de l’Evénement et il livre ses vérités. Interview

Evé : Est-ce que « Ailleurs » comme album et ailleurs comme destination vous a apporté quelque chose en tant qu’artiste ?
Kizito : Ca m’a permis de m’ouvrir à d’autres nationalités. Ca m’a appris à utiliser certaines technologies qui me servent au niveau de la musique.

Entre le premier album sorti en 1999 et cet album qu’est devenu Kizito en termes de gains artistiques, en termes d’expérience ?
Tyrannie était un album qui a été très bien accueilli. C’est un des premiers disques enregistrés dans les conditions live à Seydoni Production. Je peux dire que j’étais le cobaye de Seydoni Production parce qu’à l’époque elle n’avait pas encore essayé de faire du live et moi je me suis aventuré. Cet album a suivi son cours jusqu’en 1999 où mon clip Tyrannie a eu des problèmes parce qu’au programme de la télévision nationale on ne voulait plus que le clip Tyrannie passe. Je me suis présenté (à la télévision) pour comprendre pourquoi. C’est là qu’un responsable de la programmation à l’époque m’a signifié que le clip était une incitation à la révolte, qu’on ne peut pas encourager de telles attitudes. Bon… Je n’ai pas trop compris mais c’était juste pour me dire qu’il y avait une incitation. Il n’en était rien. Même s’il y en avait c’était contre qui ? Je ne sais pas. Mais bon…, effectivement il y avait des mouvements suite à l’assassinat de Norbert Zongo et moi mon clip montrait la brutalité militaire, policière, parce que c’était des arrestations arbitraires et des assassinats arbitraires. Mais mon but n’était pas d’inciter à la révolte. C’était un coup de cœur, je voulais dénoncer.

Entre «  Tyrannie  » et « Ailleurs qu’est ce qui a changé dans l’approche musicale ?

A mon avis il y a déjà la maturité. Ca me fait plus de 17 ans de carrière. Je m’approche de mes 20 ans. Si j’ai pris beaucoup d’années avant d’arriver à cet album c’est parce que je voulais qu’il soit différent, différent au niveau de la maturité, au niveau de la technique, au niveau des thèmes et de la profondeur. Ce qui a changé c’est à ce niveau-là mais je reste toujours moi-même. Au niveau de l’engagement vous allez voir des titres comme Assoiffé du pouvoir, Zambo et Ailleurs où je déplore cette immigration par voie maritime. Il y a plus de profondeur au niveau technique, il y a plus de sagesse aussi parce que ce n’est plus le Kisito de 1999. C’est Kisito, père d’une fille de 22 ans et d’un fils de 20 ans maintenant.

Dans l’album «  Ailleurs  » vous avez des titres Zambo, Ailleurs, Armées jusqu’aux dents, etc. On sent que le message est direct mais Zambo par exemple, à qui vous l’adressez ?
Zambo (s’adresse) à tous ceux qui détournent les deniers publics, qui l’épargnent à l’extérieur et pendant ce temps le peuple agonise. C’est aussi ces petits patrons exploiteurs, qui font des abus sur les autres, qui les font travailler et dès qu’il s’agit de les payer, ça devient tout un problème. Zambo c’est au-delà la corruption même, c’est le vol organisé sans pitié.

Il y a des tubes comme A ka Bana (Je reviens en Lyélé), Bouen Dorr et même Ka Bey Djom (reviens on va cohabiter) qui sont des clins d’œil fait à la mère patrie, le Sanguié région d’origine parce que Aka Bana qui est un titre assez spirituel, assez religieux…
A ka bana, je reviens, parle de la venue du Christ. Moi je suis croyant mais non pratiquant. Je crois qu’il existe un Dieu mais je ne vais pas à l’église ni à la mosquée. Je pense que la vérité entre nous c’est secourir les autres parce que rien ne sert d’aller à l’église ou à la mosquée et dans notre vie au quotidien envers les autres ça devient tout différent quand il s’agit de secourir les autres, d’être auprès d’eux. C’est la discussion entre mon père et moi parce qu’il était un catholique fervent, qui a fait preuve d’humilité dans le village, qui était solidaire avec tout le monde. Il aimait me dire que je n’étais pas pratiquant, que je ne partais pas à l’église… Je lui disais : papa tu sais, je crois que le Christ a dit : «  Il faut me chercher dans autrui en détresse. Je pense que ce sont ces paroles fortes que tout le monde devait retenir et savoir que ce n’est pas le fait de chercher le Christ ou Nabi Issa. Le coup de main que nous pouvons apporter à autrui c’est ça la religion ». Donc A ka bana c’est une forme d’ironie. Je dis dans A ka bana « Je reviens ! Je reviens !  » Mais en réalité le Christ ne va jamais revenir. C’est nous qui allons le rejoindre. Le Christ a dit : «  Cherchez moi dans le prochain en détresse !  ». C’est bien dit dans la Bible. C’est pensant à mon père après sa mort que cela m’est venu pour lui dire que je suis un croyant à ma façon, un croyant comme il voulait que je le sois parce qu’il privilégie les relations humaines sur les relations envers un Dieu qu’on n’a jamais croisé. J’ai mon petit frère Smarty qui est passé chez moi par hasard à Paris, pendant que j’étais en plein enregistrement, comme s’il le savait il me dit : « Kôro je suis là. Si jamais vous avez besoin de moi je suis disponible  ». Et là j’ai dit, écoute, cette chanson, j’ai envie que tu fasses un passage en français là-dessus. Ca permet de l’ouvrir à plus de monde. J’ai rédigé rapidement quelques strophes en français. Au début je lui demandais de faire du rap mais il était inspiré autrement. Ce qu’il a fait m’allait droit au cœur.

L’artiste estime que les scènes locales et ouest africaines lui manquent beaucoup

L’album est une sorte de va-et-vient entre les réalités du terroir, les travers de la gouvernance. Vous pointez aussi les questions sécuritaires en Afrique
C’est tout ce que nous vivons autour de nous, à cause de nous. On a des gens qui pensent qu’au nom de Dieu on peut ouvrir le feu sur les autres. Ça c’est déplorable. Si on aime autrui on aime forcement Dieu. On peut aimer Dieu et ne pas aimer les autres donc au nom de la religion on ne peut pas décider de tuer l’autre. On voit ce qui se passe. Il faut que nous Africains on arrive un jour à se responsabiliser, à avoir plus d’unité pour que l’Afrique ne reste pas toujours un terrain d’expérimentation des armes. Chaque fois qu’il y a une nouvelle arme c’est ici qu’on l’expérimente. Il y a ça mais chez nous-mêmes ça existe. Comme on est sur l’armement je vais aborder la situation politique de mon pays. Elle est en marche, elle est bien, on avance. Le peuple est sorti, la tête haute, et a pris le pouvoir mettant fin au règne de l’assoiffé du pouvoir mais il n’y a pas que l’assoiffé du pouvoir. Il y a tout un système, bien ancré depuis 27 ans qu’il faut balayer.
Il y a des gens qui ne veulent pas perdre leurs privilèges. Je veux parler de nos frères du RSP. Ils devraient mettre en premier l’intérêt de la Nation entière et cesser de perturber la transition. Comme c’est le peuple qui conduit cette transition, le peuple est souverain. J’aimerais qu’il soit clair que c’est le peuple qui dira mieux. Il ne faudrait pas que face à des intérêts qu’on ne voudrait pas perdre essayer de retarder le peuple. Il faudrait qu’on soit tous unis, nous lever comme un seul homme pour l’édification de notre chère patrie. Je dirai même que l’armée en Afrique doit être reformée. Toutes nos armées fonctionnent sur la base de la loi Napoléon où on obéit aux ordres. Thomas Sankara disait qu’un militaire sans formation politique est un criminel en puissance. Il ne faudrait pas que les soldats obéissent à l’aveuglette. Il faudrait qu’ils aient un minimum d’appréciation de la situation et de façon légitime. On dit que la discipline c’est la force des armées mais on peut trouver une armée disciplinée autrement.

Dans quelles conditions l’album a été enregistré ?

Ca fait un an et demi que je suis sur l’album. Il a été enregistré dans mon studio et dans d’autres studios, j’ai fait des prises à l’extérieur et aussi des prises chez moi. C’est donc une collaboration. Je suis auteur compositeur, arrangeur. J’ai arrangé l’album à 90%. J’ai appelé deux personnes sur deux titres. L’hommage à mon père a été arrangé par un français. Sinon la plupart de mes chansons je compose et j’arrange avec mon groupe, je joue avec le même groupe depuis longtemps.

Quelles sont vos attentes par rapport à cet album ?

Ce dont rêve tout artiste est que sa musique puisse prendre du chemin. J’aimerais que cet album soit le plus écouté, le plus entendu. J’aimerais aussi que, même si on a plus de facilités d’accès aux musiques, les gens achètent le CD et viennent au concert pour encourager notre musique. Pour arriver à produire, les gens ne savent pas vraiment combien cela coûte en termes d’énergie (physique), de finances. J’aimerais tout simplement que les gens me soutiennent en achetant le disque. S’ils ne peuvent pas acheter le disque qu’ils viennent au moins aux concerts.

Vous n’avez pas remarqué que le Burkinabè redécouvre sa musique aujourd’hui ? J’ai vu Kisito jouer en Ukraine…
Oui ! J’ai joué en Ukraine, à Cracovie, en Lituanie. J’ai beaucoup joué en Europe mais ce qui me manque c’est surtout l’Afrique. S’il y a quelque chose que je souhaiterai faire c’est de jouer au moins, de jouer déjà en Afrique de l’Ouest. Cet album, justement, je suis venu pour son lancement. Je pense le lancer le vendredi 20. Il y aura une conférence de presse, une dédicace, un concert. Je vais réinterpréter en acoustique quelques chansons. Après je laisserai le soin aux gens de découvrir l’album.

Un dernier mot sur l’album, l’actualité, aux mélomanes burkinabè

Je suis fier de l’insurrection populaire. J’ai vu un peuple responsable et un peuple digne et intègre. Les choses qu’on avait cru perdre on les a revécues et cela m’a fait fortement plaisir, surtout le lendemain quand on a nettoyé la ville. Ca montre qu’on a une jeunesse consciente, une jeunesse responsable. Je salue toute la société civile, les artistes, les journalistes. C’est un processus qui a été entamé mais ce n’est pas fini. Il y a des choses à conquérir encore. Il ne suffit pas de chasser Blaise Compaoré. Il s’agit de changer un système et il faut que le peuple soit uni sur un certain nombre de points. Que le pouvoir soit civil ! Les militaires, leur place c’est au camp. Je suis sûr que le peuple est mûr. Il ne se laissera pas divisé par des intérêts politiques partisans.

Interview réalisée par
Wilfried BAKOUAN


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