Restaurants universitaires : Les étudiants divisés sur la gestion

Publié le vendredi 1er mai 2015

Il faut un fait « particulièrement grave » pour qu’on se souvienne que nos universités publiques continuent de sombrer dans l’abîme. La dernière affaire concernant les présumés produits avariés a projeté le temple du savoir devant les projecteurs. En effet, des étudiants organisés autour d’un mouvement appelé « 2H pour nous 2H pour l’Afrique  » accusaient, lors d’un meeting tenu le 13 mars dernier, la prestataire du Restaurant universitaire central (RU) sis dans l’enceinte de l’Université d’utiliser des produits périmés pour les repas. Le directeur général du Centre National des Œuvres Universitaires (CENOU) était même monté au créneau et avait semblé prendre fait et cause pour ce groupe d’étudiants. Pour se disculper, la prestataire s’est tournée vers le Laboratoire National de Santé Publique (LNSP) pour faire analyser les produits alimentaires incriminés. La Ligue des Consommateurs du Burkina (LCB) est aussi entrée dans la danse. Les deux structures ont déposé leurs rapports d’analyse mais la polémique se poursuit.

C’est le samedi 13 mars 2015, après la saisie des aliments dits périmés, que le mouvement 2H pour nous 2H pour l’Afrique, avec l’appui d’une structure syndicale - la FESCI/BF- décide de suspendre les activités de la prestataire Ouédraogo Sanata du Restaurant Central. Pour mieux se faire entendre, les insurgés arrêtent les cours et examens auxquels prenaient part nombre de leurs camarades. Mais Serge Bayala leader du mouvement nous a affirmé que sa structure ne s’était pas impliquée dans le boycott actif des cours et examens. Selon lui, 2H pour nous 2h pour l’Afrique a même demandé aux étudiants de regagner les amphithéâtres pour les cours et devoirs lors de son activité principale qui consiste à débattre quasi quotidiennement sur divers thèmes. A l’entendre, c’est la FESCI/BF qui serait responsable des boycotts des œuvres académiques qui n’ont rien à voir avec les activités du CENOU.

Comment en est-on arrivé là ?

Serge Bayala explique que son groupe a dans un premier temps interpellé la gérante du RU central en juillet 2014 sur la qualité des repas. Une seconde s’en suivra lors d’un meeting le 8 novembre 2014. Séance tenante, un comité de contrôle sera mis en place par Bayala. Des étudiants venus assister au meeting se porteront volontaires pour le contrôle de qualité de la restauration des étudiants. Une équipe de 16 personnes reparties en quatre groupes est alors constituée. Les rapports des groupes sont présentés chaque samedi à la structure. Le 4 février 2015, la structure dit avoir mis la main sur des pâtes alimentaires sans date de fabrication ni de péremption dans le magasin du RU central. Elle intime l’ordre à la gérante de retirer ces produits. Le lendemain, selon Bayala, son groupe découvre cette fois 11 bidons d’huile dont la datation est inscrite en encre effaçable. Pour le groupe, le caractère délébile des écritures sur les bidons posait problème. Le groupe dit aussi avoir vu des sacs de lait avec deux dates de péremption différentes : une qui indiquait comme délai de péremption janvier 2015 et l’autre 2016.
Et pour lui, il s’agissait ici d’une question de santé publique. Ils saisiront à cet effet le Directeur général (DG) du CENOU. Ce dernier tiendra une conférence de presse le mardi 17 mars au cours de laquelle il brandit comme preuve des photos des bidons prises par 2H pour nous 2H pour l’Afrique. Il fera même un aveu de responsabilité. «  C’est parce que nous avons failli que les étudiants ont pris le devant » déclarait le DG. Pour lui, « l’association a fait un travail salutaire  ». Dans la foulée, le DG assure que si les faits sont avérés des poursuites judiciaires seront engagées. Environ deux semaines plus tard, le LNSP et la LCB déposent leurs rapports.

Que disent les rapports d’analyse ?

Le procès-verbal de la LCB est sans ambages dans son rapport daté du 01/04/2015. Il est signé de Serge Horace Bambara. L’entête du PV porte l’identité du LCB notamment le logo, le contact (50 31 55 70 ; E-mail : lcb.ben@fasonet.bf ; CITE AN 301 BP 6 936… Le PV souligne : « L’objet de la visite des lieux était de constater la présence d’éventuels produits ou de denrées périmés suite à une manifestation d’un groupe d’étudiants (étudiant NDLR). Il ressort de notre visite aucune présence de produit ni de denrée périmé. En foi de quoi, nous attestons par le présent procès-verbal de constat physique n’avoir décelé aucun produit périmé ni avarié  ». Nous avons plusieurs fois appelé le numéro ci-dessus. Nous voulions une confirmation de la part de la LCB. Mais personne ne répond au téléphone. Nous avons contacté un autre membre de la structure sur son téléphone personnel. Ce dernier nous explique le caractère réfragable de ce PV : «  à vue d’œil on ne peut pas dire qu’un produit est périmé ou pas  » nous dit-il. Il indique qu’il y a des structures habilitées à faire ce travail et il appartient à l’Etat de faire son travail. Notre interlocuteur qui nous dit être en voyage prévient que la LCB refuse d’entrer dans la polémique sur la question des produits avariés car la question à des sous-jacents politico-économiques. Ainsi donc, la LCB ne souhaite pas être le faire-valoir d’une des parties.
Par ailleurs, le LNSP a prélevé 10 produits pour analyse. Il s’agit du Spaguetti Trésor, riz long grain 5% brisure, couscous Primoro, sel en vrac, concentré de tomate tasty tom, lait en poudre kerrygold, lait en poudre fonterra, concentré de tomate tasty tom 2 200g, sucre blond en poudre, huile rosa. Les analyses au laboratoire ont porté sur trois paramètres : paramètres microbiologiques, physico-chimiques et toxicologiques. En conclusion le rapport indique : «  Hormis la faible teneur en iode du sel en vrac, les analyses de laboratoire n’ont pas révélé de non-conformité pour les paramètres contrôlés  ». Le rapport souligne des limites des résultats. «  Les analyses faites par le LNSP l’ont été conformément aux normes nationales et celles du Codex alimentarius, dans le but de statuer sur l’innocuité des produits alimentaires prélevés. Elles ne sont pas exhaustives et n’ont donc pour prétention, ni de détecter un quelconque état de péremption desdits produits, ni de confirmer ou d’infirmer toutes allégation quant à la qualité des plats servis au restaurant central de l’université de Ouagadoudou  ».
Nombre d’étudiants que nous avons interrogés pensent que le mouvement 2H pour nous 2H pour l’Afrique est manipulé pour régler un compte avec la dame. Chose que Bayala réfute vigoureusement. Ils ont été nombreux à tirer à boulets rouge sur le mouvement. Cinq structures syndicales sur le campus à travers des déclarations et conférences de presse s’insurgent contre son attitude. Désormais la question du RU est devenue une pomme de discorde entre étudiants. Nous n’avons pas pu contacter l’ANEB, le syndicat le plus connu et le mieux implanté des universités publiques du Burkina Faso. Mais il nous est revenu qu’elle ne soutient pas le mouvement de Bayala. En rappel, depuis belle lurette l’ANEB a fait de l’exigence de la qualité et surtout de la quantité de plats un point de revendication

Les étudiants, le RU et les médecins du CENOU

Il est récurrent d’entendre sur le campus que si un étudiant tombe malade, on lui demande à l’infirmerie du CENOU de ne pas manger au RU. Nous avons voulu vérifier cette information auprès du personnel sanitaire.
C’est la responsable du service de santé de l’Université, Fatou Ouédraogo, qui nous reçoit. Elle explique que c’est un problème d’ «  incompréhension de ce qu’on veut transmettre aux étudiants ». Pour elle la compréhension des étudiants n’est peut-être pas celle du message que les médecins veulent transmettre. Ouédraogo Fatou signale que lorsqu’un patient vient, le service de santé procède à des recherches étiologiques, c’est-à-dire, un interrogatoire afin de déceler l’agent causal du mal. « Quand un étudiant vient on lui demande : qu’est-ce qui s’est passé ? Quand est-ce que le mal a commencé ? Quels sont les signes ? Qu’est-ce qui a provoqué cela ? Il peut dire : « J’ai mangé tel plat ou j’ai bu du dèguè et après j’ai constaté que j’ai piqué une diarrhée et j’ai vomi ». En tant que personnel de santé on a l’obligation de soigner l’étudiant. On va alors lui dire d’éviter ça en attendant. Cela ne veut pas pour autant dire qu’il ne faut plus manger au restaurant. Moi qui vous parle, il m’arrive de manger au restaurant. Quand je suis là et que j’ai trop à faire je mange au RU. En tant que personnel de la santé, on dit d’éviter l’agent causal le temps du traitement mais pas de ne plus manger là-bas parce que ça intoxique. Il y a aussi un autre aspect. Il y a des malades qui ont la colopathie fonctionnelle qui est une maladie fonctionnelle des intestins. Souvent, ils ont des ballonnements. Donc nous on leur donne des conseils sur le régime alimentaire qu’on appelle des mesures hygiéno-diététiques. On peut lui dire : évite tel repas, privilégie tel repas par rapport à tel autre. Nous on sait qu’au RU il n’y a pas un seul menu. Si on te dit par exemple : évite le riz à la sauce pâte d’arachide, ce n’est pas ça seulement qu’il y a au restaurant. Tu peux manger du tôt, du riz gras, de l’attiéké… Même à domicile on peut manger un repas et après on a des petits problèmes. Et quand c’est le cas on évite ce repas. Je parle au nom du personnel du service de santé parce que nous formons une équipe. Si des collègues ont dit de ne pas manger au RU, c’est dans le cadre du traitement peut-être qu’on leur a dit d’éviter de manger tel repas parce que ça va poser tel problème. Mais après quand on se rétablit on peut consommer ce repas. Nous veillerons désormais à ce que le message soit plus explicite », a-t-elle expliqué.

Le RU, nouveau champ de bataille à l’image de la brisumania

Le lundi 20 avril nous étions partis chercher des informations à la direction du CENOU. Nous tombons sur un cas de boycott du RU de Kossodo. Nous y repartons le lendemain pour mieux comprendre la situation. Un étudiant du comité d’organisation de la cité de Kossodo nous explique qu’il s’agit d’un groupe d’une douzaine d’étudiants qui a décidé de se mettre en lutte. Ce groupe appelé Mouvement ça suffit maintenant revendiquait que la prestataire du RU de Kossodo serve aux étudiants du riz communément appelé «  brisure  ».
Les résidents de cette cité trouvent cette revendication pitoyable et indigne de la part des étudiants. D’autres étudiants de la cité menacent de créer à leur tour leur mouvement qu’ils appelleront «  On mange tout  ». Déjà sur les murs de la cité des graffitis laissent entrevoir comme revendication de certains étudiants du «  Babenda ». Pour certains c’est le porc au four qu’ils veulent. Notre source nous apprend qu’en réalité le Mouvement ça suffit maintenant qui a perdu les élections des délégués de cité veut entraver le fonctionnement du comité de gestion qui a été élu par les étudiants et reconnu par le CENOU.
Par ailleurs, Serge Bayala et son groupe se disent déterminés à faire partir la dame du RU Central du campus. D’autres structures estudiantines disent qu’elles ne les laisseront pas dicter leur loi sur le campus. Notons que les accusations sur des faits de corruption, de rouler pour des partis politiques fusent de toutes parts entre les mouvements estudiantins. Sanata Ouédraogo souhaite qu’on la laisse travailler tranquillement.

Par Hamidou TRAORE


Commenter l'article (4)