Oxygène médical : Les malades à la merci d’un seul fournisseur

Publié le vendredi 27 mars 2015

Le 14 février 2015, l’hôpital Souro Sanou de Bobo Dioulasso était à court d’oxygène médical. La conséquence a été une vingtaine de décès. Cette rupture d’oxygène est symptomatique du problème dans tous les centres médicaux. L’enjeu est bien réel et il nécessite une décision courageuse afin de trouver une solution durable au grand bonheur des populations.

L’arrivée de la société Sigaz dans les années 2009 va tout bouleverser dans l’approvisionnement des centres médicaux en oxygène médical. Bien avant cette Sigaz, c’est Air Liquide qui dictait sa loi dans ce secteur. Cette société, bien qu’elle affiche des prix élevés, arrivait à satisfaire sa clientèle. Elle avait d’ailleurs cette capacité de fournir sans réclamer son dû. Cela a eu pour conséquence, le cumul des dettes au niveau des Hôpitaux. L’hôpital Sourou Sanou de Bobo Dioulasso s’est retrouvé avec une dette d’environ 190 millions de francs CFA en 2012. La même année, l’hôpital pédiatrique Charles de Gaulle à Ouagadougou avait également des arriérés de plus de 100 millions de francs CFA. Il en est de même pour le big boss, Yalgado Ouédraogo qui doit toujours, au titre de 2014, environ 80 millions de francs CFA à Air Liquide.
C’est véritablement en 2011 que Sigaz entre dans le jeu (désormais les formations sanitaires doivent se soumettre aux lois de procédures des marchés publics.) C’est du tout nouveau, tout beau. Sigaz casse les prix, fait des propositions «  très alléchantes ou attractives  » (c’est selon) aux hôpitaux. Quand Air Liquide affiche par exemple 100 millions de franc CFA, Sigaz propose 50 millions. Avec le principe du moins disant, elle rafle tous les marchés. On se rappelle que pour le marché de 2015 lancé par le centre hospitalier universitaire Souro Sanou (CHUSS) pendant que Air Liquide proposait une enveloppe d’environ 60 millions, Sigaz proposait la moitié soit environ 30 millions. A la Pédiatrie Charles de Gaulle, Sigaz proposait 27 millions de francs CFA alors que la concurrente était au double. A l’hôpital Yalgado Ouédraogo Sigaz était à 50 millions quand Air Liquide était à 100 millions. «  Avec ses propositions nous nous sommes tous tournés vers Sigaz  » fait savoir le directeur général de l’hôpital Yalgado Ouédraogo, Bibia Robert Sangaré. Cependant, le désenchantement n’a pas tardé à venir dans la mesure où «  les quantités et les fréquences de fourniture n’étaient pas respectées  » selon le DG Sangaré. Courant 2013 et 2014, la société était en contrat avec l’hôpital pédiatrique Charles de Gaulle, elle n’a pas pu honorer ses engagements et c’était le bonjour les ruptures d’oxygène. «  Ils nous ont d’abord écrit pour dire que c’est dû à des pannes techniques de l’appareil qui produit l’oxygène. (…) Par la suite, elle s’est déclarée défaillante  » relève ainsi le directeur général de la Pédiatrie Charles de Gaule, Malick Djébré. Chaque fois, il fallait négocier avec Air Liquide. Dans ces conditions, cette société vend l’oxygène au mètre cube. Par exemple, dans le cas de Bobo Dioulasso, la société, avant signature de contrat, livrait au paiement préalable au prix unitaire de 3 600 HT/m3 l’oxygène médical. Ses bouteilles sont de 7 m3 et 7, 5 m3. Ainsi, sur la bouteille de 7 m3 (prenons-la comme moyenne) l’oxygène coûtait à l’hôpital 25 200f CFA (hors taxe) Pour une consommation moyenne de 15 bouteilles journalières cela revient à 378 000f CFA (hors taxe).
Pour cette année 2015, les marchés sont passés avec Air Liquide. L’oxygène doit coûter à l’hôpital Yalgado Ouédraogo la somme d’environ 80 millions de francs CFA pour une consommation moyenne de 40 à 50 bouteilles par jour. Pour l’hôpital pédiatrique Charles de Gaulle c’est 27 millions de francs CFA. Cette somme est le prix de Sigaz maintenu avec Air Liquide.

Air Liquide peut-elle rassurer ?

Le sort des hôpitaux repose désormais sur cette société. L’hôpital pédiatrique Charles de Gaulle a une consommation moyenne de 10 bouteilles pour 24 heures. Cependant, selon Soumaïla Ganamtoré, préparateur d’Etat en pharmacie, il peut arriver qu’un seul patient consomme une bouteille entière. Ce jeudi 19 mars 2015 aux environs de 10 heures, monsieur Ganamtoré nous fait visiter leur dispositif. Là il nous montre 10 bouteilles de 7 m3 et 7,5 m3, toutes branchées. Les 5 premières bouteilles alimentaient tandis que les autres étaient en attente de relève. Une autre bouteille pleine était placée dans l’angle en plus d’autres vides. Selon ses explications, les 5 premières bouteilles en alimentation allaient être épuisées d’ici peu et ce seront les 5 autres qui prendront la relève. Mais cela ne manque pas de susciter quelques inquiétudes à leur niveau. «  Air Liquide devait nous envoyer des bouteilles ce matin, mais depuis, ils ne sont pas encore arrivés  » dit monsieur Ganamtoré. «  Ce n’est pas facile. Il arrive qu’on se retrouve près de la rupture. Dans ce cas, on dit au directeur général d’agir …,  » De 2014 à cette année, c’est Air Liquide qui approvisionne la Pédiatrie Charles de Gaulle. Selon le directeur général de cet hôpital, la société s’en sort bien. Mais, une inquiétude est à prendre au sérieux. «  Il y a deux semaines de cela (l’entretien a eu lieu le 19 mars), Air Liquide a connu les mêmes difficultés. Ils ont dit que leur appareil avait une panne  » confie le directeur général, monsieur Djébré. La société Air Liquide a un principe : elle ne communique pas en public. Tout ce qu’elle laisse entendre c’est qu’elle s’inscrit dans une logique de satisfaction de la clientèle aussi bien en quantité qu’en qualité et dans les délais impartis. Pourtant, le directeur général de l’hôpital pédiatrique voit Air Liquide dans le même schéma que Sigaz. «  Je pense qu’Air Liquide est probablement dans le même schéma que Sigaz. Parce que cette société étant défaillante, tout le monde s’est retourné vers Air Liquide. Et certainement qu’ils ne s’attendaient pas à cette forte demande  ». D’où l’importance de rendre autonome les formations sanitaires en matière de production d’oxygène selon le directeur général.

Trouver une solution durable

«  L’oxygène se trouve dans la nature. (…) ; il suffit donc de l’extraire avec un peu d’effort et de volonté. Sur le marché, il existe de petits extracteurs d’oxygène peu coûteux que l’on peut installer dans les services d’urgences et les blocs opératoires. Cela, en attendant d’avoir une centrale de production et de stockage d’oxygène afin d’alimenter l’ensemble de l’hôpital. Rien n’explique que l’on continue à payer de l’oxygène à des centaines de millions avec des risques de rupture énormes pendant que des solutions durables et fiables existent. La facture d’oxygène d’une seule année aurait suffi pour régler le problème  » C’est ainsi que le syndicat des médecins du Burkina (SYMEB) abordait récemment la question dans un communiqué relatif à l’affaire Obouf. Interrogé, le docteur Alfred Ouédraogo, secrétaire national aux affaires juridiques du SYMEB estime qu’il est «  inconcevable  » qu’il y ait toujours des ruptures d’oxygène dans les hôpitaux. Il fait alors des propositions. Il s’agit dans un premier temps le passage par les fournisseurs. A ce niveau, il va falloir revoir les procédures de passation des marchés. C’est dans ce sens que leur syndicat donne de la voix pour que les autorités (de la transition) prennent les mesures adéquates pour l’application effective de l’article 57 du décret N° 2014- 615/PRES/PM/MEF/MS portant statut général des Etablissements Publics de Santé (EPS), qui dispose que : «  dans le cadre de l’exécution des marchés des établissements publics de santé un arrêté conjoint du ministre de la santé et de celui chargé des finances énoncera certaines souplesses dans les procédures de passation des marchés publics afin de maintenir l’activité continue au sein de ces établissements  ». C’est le même son de cloche au niveau du Syntsha qui du temps d’Alain Yoda, avait introduit une requête en tous points identique mais qui était restée sans suite malgré la reconnaissance de sa pertinence au profit des hôpitaux. Du reste, c’est l’un des cris du cœur des directeurs généraux des formations sanitaires pour le court terme. Cependant, Docteur Ouédraogo estime que cette première solution n’est pas durable. Comme le dit Pissyama Ouédraogo, secrétaire général du Syntsha/Kadiogo, «  avec les procédures des marchés publics, la rupture est possible  ». Ainsi les deux syndicats expriment parfaitement les mêmes points de vue en ce sens qu’ils estiment que ce qu’on investit dans l’achat de l’oxygène peut acheter des machines pour autonomiser les hôpitaux. Cela pourrait se faire soit au sein des différents centres médicaux soit de façon régionale. En la matière, Tenkodogo et Ouahigouya semblent faire école. Ces deux hôpitaux ont en effet leur propre station de production d’oxygène. L’hôpital pédiatrique Charles de Gaulle dispose également d’une station de production mais elle n’est pas tout à fait fonctionnelle. Les responsables avancent la raison selon laquelle ils ne disposent pas d’appareil adéquat pour déterminer l’assurance qualité de l’oxygène. L’hôpital est donc à la recherche de cet outil nécessaire. Du reste, la Pédiatrie Charles de Gaulle, selon son directeur général, arrive, à travers de petits appareils, à extraire de l’oxygène qui permet de juguler les quelques difficultés que les fournisseurs rencontrent par moment lors des livraisons. Mais à en croire le DG de l’hôpital pédiatrique, la production de l’oxygène par les hôpitaux eux-mêmes ne va pas les épargner du recours aux fournisseurs. Dans la mesure où l’oxygène a certaines composantes (l’azote par exemple utilisé au bloc opératoire) qu’on ne retrouve que chez les sociétés fournisseuses.
Pour installer des machines afin de produire l’oxygène dans les hôpitaux, c’est un gros investissement qui de l’avis du DG Sangaré va se rentabiliser sur le long terme. A l’hôpital Yalgado Ouédraogo, il nécessite de reprendre tout le circuit de l’oxygène. Un circuit aujourd’hui inadéquat qui occasionne par moment des fuites d’oxygène en plus du mauvais usage qu’en font certaines personnes. Le coût pour réussir une telle manœuvre en y ajoutant les machines de production dépasse largement le milliard de francs CFA. On n’oublie pas également l’impérieuse nécessité d’avoir des services de maintenance appropriés pour s’occuper des installations. Qu’à cela ne tienne. A défaut de machines de production de l’oxygène au sein des Hôpitaux, Bibia Robert Sangaré pense comme son collègue de Souro Sanou : on peut concevoir une centrale comme la CAMEG pour permettre à de gros consommateurs de supporter les coûts.

De l’importance de l’oxygène

«  L’oxygène aussi est un médicament encore plus sensible que les autres. Puisque qu’on ne l’utilise que quand le malade est en détresse. Il est utilisé pour sauver l’ultime instant de vie. Il est utilisé dans les blocs opératoires et Dieu seul sait combien de fois on y recourt chaque jour. L’oxygène est donc incontournable  » C’est ainsi que le directeur général de l’hôpital pédiatrique, Malick Djébré, décrit l’importance de l’oxygène. Selon son collègue de Yalgado Ouédraogo, Bibia Robert Sangaré, l’oxygène est vu comme «  un produit accessoire  ». Pourtant, sa rupture fait courir un «  très grand risque  » fait-il savoir. A Yalgado, on reconnaît que les différentes ruptures ont causé des dégâts importants en termes de décès même si rien n’est précis. L’oxygène est indispensable à beaucoup de formes de vie : dans les cellules, il permet de «  brûler  » le glucose et ainsi de fournir de l’énergie aux organismes vivants. Appelé également le «  gaz de la vie  », il est indispensable à l’être humain pour assurer sa respiration. L’oxygène médical permet d’aider les malades insuffisants respiratoires ou atteints de BPCO (broncho-pneumopathie chronique obstructive). Dans certains cas, son absence aggrave le taux de décès. Ce que confirme bien le docteur Tamboura, chef de département néonatologie de l’hôpital Souro Sanou. Par exemple, dit-il, si on devrait avoir six (6) décès en néonatologie, avec le manque d’oxygène cela peut aller à 10. Le manque d’oxygène est «  intolérable  » selon Pissyama Ouédraogo et compagnie (il était accompagné de deux autres membres). Pour eux, un manque de 30 minutes peut être fatal. L’oxygène joue un rôle inestimable. S’il n’y a pas d’oxygène on n’opère aucun malade. On prend le cas d’une césarienne comme exemple. Sans oxygène, on ne parle pas de chirurgie. Raison pour laquelle, quand il manque, il n’y a plus de programme opératoire comme Souro Sanou l’a connu (environ deux semaines). Les services comme les blocs opératoires, réanimation, cardiologie sont considérés comme des mouroirs quand il n’y a pas d’oxygène. Une autre utilité de l’oxygène, c’est au niveau de la maternité. Pour tout accouchement, il doit être disponible sinon ce sont des risques que l’on prend. En effet, explique docteur Tamboura, lorsque l’enfant naît, une minute après, s’il n’émet pas son premier cri qui permet d’ouvrir ses poumons, on fait intervenir l’appareil respiratoire contenant l’oxygène pour l’aider à le faire. A défaut, cet enfant a peu de chance de survivre.

Par Basidou KINDA


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