La décision d’Uhuru Kenyatta, une leçon pour ses pairs africains

Publié le mercredi 22 octobre 2014

Spectaculaire volte-face, cette décision d’Uhuru Kenyatta, le chef d’Etat du Kenya de se présenter devant la CPI. La nouvelle de son inculpation avait ré sonné comme un tonnerre sous le ciel kenyan. Les enquêtes de la CPI avaient concerné les violences électorales où des milliers de kenyans avaient perdu la vie.

Dans ce pays où les clivages ethniques sont très marqués, le vote communautaire est la règle. C’est donc logiquement que les deux figures de proue de la politique kenyanne se retrouvent dans les mailles de la CPI.

Ce qui complique la donne, c’est que dans l’entretemps, Uhuru Kenyatta et William Ruto avaient malgré les menaces de poursuite qui planaient sur leur tête réussi à se hisser à la tête de l’exécutif kenyan, respectivement comme président et vice-président. La règle en Afrique, c’est qu’un président en exercice est intouchable. C’est le principe que le parlement du Kenya a défendu becs et ongles, enjoignant même Uhuru de ne pas répondre aux convocations de la CPI.

Cette idée a été vite avalisée par l’Union africaine dont le président en exercice, l’éthiopien Haile Mariam Dessalegn s’est fait un avocat particulièrement virulent. Uhuru Kenyatta était donc particulièrement protégé par ses pairs africains. Mais voilà que le prévenu lui-même décide de ne pas se dérober à la justice pénale. Devant le parlement kenyan, il rassure : je ne suis pas poursuivi en tant que président mais en tant qu’individu. Il n’y a disait-il aucun risque pour les institutions. 

Et pendant son absence, l’intérim sera assuré par le vice-président William Ruto. Sur le plan de la forme, la procédure semble bien rôdée. Bien sûr, l’intérimaire est lui-même sous inculpation de la CPI. Mais pour l’heure, ce n’est pas lui qui a été convoqué. Il peut donc garder la maison en attendant.

Ce que l’on retiendra cependant, c’est cette élégance dont a fait preuve Uhuru Kenyatta. Les motivations, il y ‘en a certes et elles ne sont pas toutes pétries de noblesse. En effet, les services de renseignement kenyans ont particulièrement travaillé à intimider les témoins, dont certains, considérés comme des témoins clés, sont revenus sur leurs aveux.

En outre, la procureure de la CPI se plaint de ce que l’Etat kenyan ne coopère pas beaucoup au bon déroulement des enquêtes. C’est donc en homme confiant que le président kenyan se présente à la CPI, assuré que la CPI ne dispose pas de preuves suffisantes qui pourraient le mettre en difficulté. Toutefois, son geste ne manque pas de courage.

On n’est jamais absolument certain devant un tribunal, surtout quand celui-ci n’est pas réputé être aux ordres. Combien de ses pairs africains et non africains feraient comme lui ? Pouvons-nous imaginer un instant que le président Compaoré puisse accepter de comparaître devant la CPI, s’il y était convoqué ? C’est loin d’être une incongruité au regard du nombre de cadavres qui jonchent son parcours.

On a encore en vue l’affaire David Ouedraogo qui le concerne directement. Dans ce dossier comme dans bien d’autres, il s’est arrangé pour ne pas répondre devant la justice. Lui, en premier chef mais aussi tout autre membre de sa famille.

C’est pourquoi la décision du président kenyan est historique à tout point de vue. Il faut donc la saluer et nous la saluons. En agissant ainsi, il ouvre une brèche et une opportunité dans le combat contre l’impunité en Afrique et ailleurs.

On a désormais la jurisprudence Uhuru Kenyatta. Certes, ce ne sera pas suffisant pour consoler les parents des milliers de victimes kenyanes de l’intolérance politique. Il faudra d’autres combats et certainement d’autres souffrances pour venir à bout de l’impunité des crimes de sang.

Nos dirigeants conservent encore de multiples cordes qui leur permettent de continuer leurs forfaits. Mais ils commencent eux-mêmes à comprendre que les choses ne pourront plus continuer comme avant. 

Par Germain B. NAMA


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