Blaise Compaoré, l’énigme sous-régionale

Publié le lundi 7 mai 2012

Par Germain B. Nama

 

J’ai toujours eu du mal à comprendre la fascination que le président du Faso exerce sur la classe politique malienne. Il y a eu bien sûr ce désamour circonstanciel créé par l’assassinat du capitaine Thomas Sankara, mais le ressentiment qui en est résulté ne semble pas avoir durablement tenu devant la realpolitik sous régionale. Blaise Compaoré est devenu un dinosaure, sinon le dinosaure de la scène politique africaine. Après l’avoir sous-estimé, voire même méprisé, ses pairs africains ont commencé à craindre cet homme qui a montré une exceptionnelle capacité de survie. Je ne connais pas de cercles politiques en Afrique où Blaise Compaoré n’y compte pas d’amis ou d’obligés. On l’a vu en Côte d’Ivoire où chaque acteur politique le considérait du moins secrètement comme son allié si ce n’est même son ami. C’est ce côté indéfinissable de l’homme auquel s’ajoute une supposée ou réelle capacité de nuisance qui font de Blaise Compaoré le président le plus redouté et le plus craint par ses pairs.

 

De Ould Taya à Abdelaziz en Mauritanie, de Conté en Guinée en passant par ATT au Mali, Blaise Compaoré a toujours inspiré de la méfiance. Ses relations multiples sur des bases souvent obscures dans les différentes oppositions africaines n’ont pas toujours rassuré ses pairs africains. Fiché dès mon atterrissage à Conakry dans le cadre d’une mission d’observation électorale de la CIJ, mon séjour à Farana a été constamment émaillé d’incidents, uniquement en raison de ma nationalité burkinabè. Le chef de mission que j’étais était suspecté d’accointances avec l’opposition pour avoir échangé avec les partis politiques en compétition, y compris ceux de l’opposition sous la présidence Conté. Ce n’est qu’un exemple. Même ambiance à Bamako où il nous est revenu que les opposants irréductibles à ATT étaient à tu et à toi avec l’enfant terrible de Ziniaré tandis que chez ATT, on semblait plutôt tout mettre en œuvre pour ne pas fâcher l’énigmatique voisin. Le cours actuel des événements apporte partiellement des réponses à l’énigme Blaise Compaoré et à son jeu trouble qui ne cesse d’embarrasser ses pairs. Chassé par une rébellion hétéroclite, le président ATT est parti en exil à Dakar. Pendant ce temps, des responsables de cette même rébellion ont pignon sur rue à Ouaga et ne tarissent pas d’éloges pour Blaise Compaoré qu’ils présentent comme un « homme de paix et un sage ». Même les groupes salafistes n’ont d’égard que pour lui.

 

En pleine crise au Nord Mali où le territoire est de fait coupé en deux, Blaise réussit l’exploit de faire atterrir un avion à Tessalit (aujourd’hui bastion salafiste) pour prendre possession d’un otage libéré sans doute à des fins de propagande. C’est son chef d’Etat-major particulier qui a pris livraison du colis. Il faut remercier les frères maliens pour leur extrême compréhension, sans ignorer un seul instant le drame intérieur, voire l’humiliation qu’ils subissent hélas ! Boire le calice jusqu’à la lie, c’est l’unique alternative qui nous est offerte, semblait dire un des hôtes maliens de Blaise Compaoré à la récente réunion de Ouaga 2000. Il ne faut pas se voiler la face. Tout le monde n’est pas content de la manière dont le facilitateur mène la barque malienne. Seules quelques individualités ont commencé à s’exprimer et il faut craindre qu’avec l’évolution de la situation, de plus en plus de voix ne s’élèvent pour dénoncer un accord jugé inéquitable. Ce qu’il faut craindre davantage, ce sont les salafistes dont tout le monde semble s’accorder pour les éliminer du jeu ou à défaut réduire leur marge de manœuvre. Quel en sera le prix à payer pour le Burkina ? Ce n’est pas une question à laisser entre les mains des seuls politiques encore moins des diplomates. A l’heure des sacrifices, ce sont les populations vulnérables qui paieront le plus lourd tribut. Toujours. Il importe donc que le chef de l’Etat s’explique devant la Nation sur sa politique extérieure et notamment sur ses rapports avec les différents groupes qui ont pris les armes au nord Mali. La CEDEAO s’est certes prononcée pour l’unité du Mali mais tout le monde est conscient que rien ne sera plus comme avant. Il faut donc éviter de remettre les expériences qui n’ont pas marché. Il est aussi clair qu’il n’y aura pas de solution viable en dehors des Maliens eux-mêmes. Si on en est là aujourd’hui, c’est bien parce que les différents accords d’Alger ont montré leur limite. Le problème des facilitateurs, c’est qu’ils fonctionnent d’abord pour eux-mêmes. De ce fait, ils sont une partie du problème. Dans cette affaire, Blaise doit montrer patte blanche. Trop de soupçons pèsent sur lui. Nous voulons la paix pour le peuple frère du Mali. Mais nous la voulons aussi pour nous-mêmes. Les grands axes de la facilitation doivent être connus et compris par les Burkinabè, de même qu’il est nécessaire d’actionner les mécanismes par lesquels ils devraient pouvoir garder un oeil sur le déroulement de leur mise en œuvre.


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