Les études sur la pauvreté au Burkina : Comment différentes recherches appréhendent le phénomène

Publié le lundi 7 mai 2012

Les études sur la pauvreté au Burkina

Comment différentes recherches appréhendent le phénomène *

Deux types d’études ont été consacrées à la pauvreté au Burkina Faso : les quantitatives et les qualitatives. Les premières mesurent la pauvreté et tentent de lui donner une valeur cardinale. Elles privilégient ainsi les dimensions statistique et économique. Par contre, les secondes peuvent cartographier la pauvreté pour lui donner une dimension spatiale, sociale et culturelle. Dans le contexte du Burkina Faso, même s’il y a eu de nombreuses recherches sur la pauvreté, les études englobantes qui prennent en compte les méthodes quantitatives et qualitatives en intégrant les perceptions des populations sont quasi-inexistantes. Le présent écrit fait le point de la situation de cette littérature.

L’approche quantitative de l’analyse de la pauvreté

Les études sur la pauvreté ont surtout été réalisées après l’adoption du Programme d’Ajustement Structurel (PAS) en 1991. Ces études quantitatives traitent essentiellement du profil de la pauvreté et essayent d’appréhender sa dynamique. Dans l’ensemble, les dimensions monétaires et non monétaires ont été couvertes. Les principales enquêtes et études ayant dressé un profil de pauvreté au Burkina Faso sont : Sawadogo et al. (1995), l’Institut National de la Statistique et de la Démographie (INSD) en1994, 1998 et 2003 ; Lachaud (2002a, 2002b, 2003), Sawadogo (1997), Wetta et al. (1999). Plus récemment, les enquêtes QUIBB (Questionnaire unifié des indicateurs de base du bien être) ont donné lieu à l’élaboration par l’INSD du profil de pauvreté non monétaire. L’étude de Sawadogo en 1997 dresse à nouveau le profil de pauvreté du Burkina Faso et s’intéressent aux perceptions de la pauvreté en se servant des résultats de Sawadogo et al.de 1995 et de l’INSD (1994). L’apport principal de cette étude est l’examen détaillé des politiques et stratégies de lutte contre la pauvreté et les contraintes à lever pour les rendre plus efficaces.

La mesure et l’analyse de la pauvreté monétaire se sont surtout fondées sur les données de trois enquêtes nationales sur les conditions de vie des ménages, menées successivement en 1994, 1998 et 2003 par l’INSD. Les résultats de ces enquêtes ont permis d’estimer des seuils de pauvreté monétaire calculés à partir des besoins alimentaires et non alimentaires, en dessous desquels les individus sont considérés comme pauvres. Ces seuils ont été de 41 099 FCFA, 72 690 FCFA et 82 672 FCFA par adulte et par an respectivement pour 1994, 1998 et 2003.

En termes réels, ces seuils permettent d’acquérir un même panier de biens et par conséquent de réaliser un même niveau de bien-être.

L’équipe « Micro-Impacts of Macroeconomic Adjustment Policies » (MIMAP) Burkina a réalisé un profil d’inégalité et de pauvreté (Wetta et al., 1999) à partir des données de l’Enquête Prioritaire sur les conditions de vie des ménages (EPCVM) réalisée par l’INSD. Par rapport aux autres, l’étude de MIMAP-Burkina élargit le champ méthodologique en exploitant plusieurs outils d’analyse. Elle confirme les principaux résultats précédemment présentés. La pauvreté constitue un phénomène endémique et de masse au Burkina Faso. Elle frappe inégalement les régions mais singulièrement le milieu rural et les agriculteurs.

Au-delà des indicateurs monétaires, la pauvreté revêt un caractère multidimensionnel prenant en compte l’habitat, l’assainissement, l’accès à l’eau potable, aux services de santé, d’éducation etc. Plusieurs autres études ont tenu compte de ces dimensions. L’une des plus récentes a été réalisée par l’INSD et la Banque Mondiale (2007). Elle fait une analyse de la pauvreté par les avoirs de même que la pauvreté subjective à l’échelle des individus. Kaboré et al (2009) ont analysé cette caractéristique de la pauvreté à l’échelle des ménages. Ils ont en outre construit un indicateur composite de pauvreté à partir des variables de conditions de vie, de biens durables et de patrimoine.

La comparaison entre les pauvretés monétaire et non monétaire de l’année 2003 montre une forte corrélation entre les deux types de pauvreté. A l’image de la pauvreté monétaire, la pauvreté non monétaire touche principalement le milieu rural.

Récemment, dans le cadre des études thématiques du Recensement Général de la population et de l’habitat (RGPH 2006), les indices de pauvreté obtenus ont servi à établir des cartes de pauvreté multidimensionnelle non monétaire.

La dynamique (ou plus précisément la statique comparative) de la pauvreté constitue le thème qui a soulevé le plus de controverses en matière d’analyse de la pauvreté au Burkina Faso.

La discussion semble d’ordre méthodologique mais renvoie aussi à des considérations politiques et idéologiques. En effet, deux résultats totalement opposés ont été obtenus sur l’évolution du phénomène entre 1998 et 2003.

La pauvreté a-t-elle diminué entre 1998 et 2003 ? La réponse est affirmative si l’on se fie aux conclusions de la Banque mondiale (2004). En adoptant comme base le taux de pauvreté de l’INSD (2003), à savoir 46,4% et le seuil de pauvreté s’y rapportant, la Banque mondiale prétend que le taux de pauvreté comparable devait être de 54,6% en 1998. Michael Grimm, Isabel Günther (2005) « Growth And Poverty In Burkina Faso. A Reassessment Of The Paradox » viennent relancer la controverse sur la nature de l’évolution de la pauvreté au Burkina Faso. En fait, ces auteurs pensent que les analyses existantes ont été biaisées par l’ignorance d’aspects méthodologiques importants. Ces biais ont donc conduit à un paradoxe qui indique une croissance économique et une pauvreté massive : en clair une situation où une croissance macro-économique relativement soutenue n’est pas accompagnée d’une réduction de la pauvreté. Au contraire, ils estiment que la pauvreté a diminué significativement entre 1998 et 2003 au niveau national, c’est-à-dire que la croissance a été, pro pauvre.

Pour ces auteurs, l’occurrence simultanée de la bonne croissance et de la stagnation de la pauvreté devrait en principe impliquer que l’inégalité s’est accrue au niveau national. Une des explications fortes à ce paradoxe serait une défaillance méthodologique. Cette remarque a conduit les auteurs à recalculer la ligne de pauvreté en référence à la valeur nominale de 2003, pour les années antérieures.

Ils obtiennent ainsi :

des lignes pauvreté différentes : 82 885 en 1998 et 82 672 en 2003

des indices numériques de pauvreté différents : 61,8% en 1998 et 47,2% en 2003.

Par contre, selon Lachaud, la prise en compte de l’ensemble des dépenses des ménages par tête ou selon une échelle d’équivalence, suggère une hausse de la pauvreté nationale au cours de la période. Pour l’ensemble du pays, l’incidence de pauvreté des ménages serait passée de 34,5% à 37,5% entre 1998 et 2003. Cette dynamique est également constatée en présence d’une échelle d’équivalence déterminée par la méthode d’Engel (Lachaud, 2000). De même, les privations se seraient aggravées dans les campagnes et les villes, bien qu’une hétérogénéité d’évolution selon les régions et une tendance à l’« urbanisation de la pauvreté » prévalent (Lachaud, 2003).

Les études du projet MIMAP-Burkina et celles du projet « sciences sociales et lutte contre la pauvreté » réalisé par Kibora et al, apportent un démenti aux thèses de Grimm et al., mais également à celles de la Banque Mondiale.

La pauvreté n’est pas perçue par les populations comme un phénomène purement monétaire. Les stratégies actuelles de lutte contre la pauvreté ne sont pas connues par une grande partie de la population qui d’ailleurs, les trouvent inefficaces (KIBORA et al., 2007). Il ressort en effet des résultats de cette étude que seulement 38,2% des chefs de ménages enquêtés connaissent une politique de lutte contre la pauvreté. Parmi eux, ce sont 34,2% qui pensent que ces stratégies peuvent lutter contre la pauvreté et 41,4% estiment qu’elles prennent faiblement en compte les préoccupations des pauvres ; tandis que 40,1% affirment que les préoccupations des pauvres ne sont pas du tout prises en compte. Les courbes de dominance montrent qu’au niveau national, les politiques n’ont pas permis de réduire la profondeur de la pauvreté. Il y a plutôt un mouvement vers le bas. Les revenus moyens des pauvres proches du seuil de la pauvreté se sont éloignés de cette ligne.

En définitive, il faudrait faire un détour par la théorie statistique afin de tenir une boussole qui, dans cet imbroglio, peut démêler l’écheveau. Il faut d’abord une posture scientifique et éthique dans la manipulation des données des enquêtes. En effet elle stipule que les variations erratiques des indicateurs de pauvreté sont peu probables.

La mise en œuvre du CSLP malgré ses mesures de redistribution des richesses à travers une augmentation des dépenses budgétaires de transfert n’a pas permis de réduire significativement l’incidence de la pauvreté.

 

2. Analyse qualitative de la pauvreté

Les méthodologies dites qualitatives se sont développées afin de répondre aux nouveaux questionnements. Elles prennent en compte les perceptions de la pauvreté ainsi que les aspects sociaux et culturels en plus des considérations économiques (Gondard-Delcroix, 2007).

Au Burkina Faso, les cultures nationales matérialisent le concept de pauvreté à travers un vocabulaire qui peut mettre en évidence la représentation sociale. Pour les uns, c’est une souffrance liée à une situation qui engendre des difficultés de vie, pour d’autres, c’est un handicap, une santé défectueuse ou un rang social au sein de la communauté.

Par exemple, en dioula, le terme fantaya utilisé pour désigner un état de pauvreté fait référence, soit à l’incapacité physique de mener une activité, soit à un état de faiblesse physique. En gulmancema, les termes utilisés expriment l’absence, le manque, le handicap et font également référence à un état d’assujettissement : les esclaves. Dans le lobiri, la pauvreté est assimilée à un défaut de ressources, à une sensation de vie pleine d’amertume. En fulfulde, le terme est associé au manque de tout, tant sur le plan matériel que physique. En bissa, la pauvreté traduit l’état d’une personne qui vit avec le minimum. En lyele, elle fait référence au dénuement et à la souffrance. En bwamu, elle désigne un état de fatigue ou de désespoir, de dénuement absolu. De nos jours, le mot taalga en mooré désigne une personne démunie sur le plan économique. Or, à l’origine, il servait à distinguer un homme ordinaire du noble. Ces exemples montrent toute la diversité des perceptions d’une situation précaire, qu’il faut privilégier dans le cadre d’action (Kibora et al).

Ce constat confirme les propos du sociologue Simmel pour lequel : la pauvreté est conçue comme une construction sociale qui se développe à partir des relations entre différents acteurs (G. Rollet, 2008).

Une étude réalisée par le PNUD (1998) sur les dimensions du bien-être, de la pauvreté et de l’accessibilité aux services sociaux de base en milieu urbain produit des conclusions intéressantes. Elle identifie les dimensions du bien-être et de la pauvreté par les pauvres eux-mêmes. Elle permet de connaître les choix des éléments pouvant permettre l’amélioration des situations des pauvres. Les perceptions des populations tiennent aussi bien compte des aspects économiques que des aspects socio- culturels.

Comprendre le vécu des différentes catégories de pauvreté est donc bien le rôle des sciences sociales et de l’approche qualitative. Malheureusement, de nombreuses recherches n’ont pas été menées dans ce domaine contrairement au domaine quantitatif. Pourtant, « les histoires de vie » qui privilégient la description des conditions d’existence des individus, leurs itinéraires sociaux dans une culture spécifique peuvent fournir beaucoup d’informations. A cette approche transversale du récit de vie qui vise à mettre en lumière les évènements qui auraient pu contribuer à façonner le profil de pauvreté, un élément peut être associé : celui de la transmission intergénérationnelle qui s’appuie sur des données panels (enquêtes répétitives sur plusieurs années). 

C’est cette revue de littérature qui a convaincu l’équipe PRPC-Burkina de la nécessité de combiner les approches qualitatives et quantitatives. Pour obtenir des résultats robustes, utiles et applicables pour notre pays, elle s’est donc pliée à l’exigence de l’utilisation de ces deux méthodes n

Wetta Claude

 

 

 

Équipe du Burkina Faso
Dr Claude WETTA ; Dr Samuel T. KABORE, Dr Ludovic KIBORA ; Dr Aude NIKIÈMA ; Michel KONE, Dr Mafing KONDÉ ;
Marie-Eugénie MALGOUBRI ; P. Médard Francis ZIDA ; Abdourahyme SAWADOGO, Honorine SAWADOGO.

 

* 2ème article d’une serie de 12 tiré du rapport « Pauvreté Chronique et Transitoire au Burkina Faso.

Une analyse de la dynamique à partir de données agricoles ». Version finale Septembre 2011

 


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