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Par Amadou Diallo*
Généralement, on
définit l'intellectuel comme une personne dont la
profession ou l'activité est en relation étroite
avec les choses de l'intelligence, de l'esprit ou qui a
un goût prononcé pour les activités
de l'esprit. Ainsi, on peut classer comme intellectuels
tout ceux qui, à l'image des écrivains, des
artistes, des chefs religieux et coutumiers, des scientifiques,
des philosophes, etc., ont pour rôle de concevoir
et mettre au point des théories, d'émettre
de grandes idées, de réfléchir sur
les phénomènes sociaux et de les éclairer.
Mais, dans l'espace et le temps, ceux-ci ne se sont pas
contentés de formuler des théories. De par
leurs aptitudes, ils sont apparus aussi comme ceux qui décèlent,
posent les problèmes de la société
et tentent d'y apporter des solutions tout en se donnant
le rôle d'éclaireur et de gardien de la morale.
On reconnaît enfin les intellectuels par leur intégrité
et leur sens de dévouement pour le triomphe de la
justice et la suppression des inégalités dans
leurs sociétés. Au regard de cette large définition,
on peut se demander si, aujourd'hui au Burkina Faso, cette
catégorie de citoyens joue suffisamment son rôle
qui devrait consister à passer au crible les problèmes
qui assaillent nos populations dans leur grande majorité
et à proposer des projets prometteurs et pouvant
conduire le pays vers son émancipation.
Exemples d'intellectuels nationalistes et patriotes
dans l'histoire burkinabé
Quand on jette un regard rétrospectif sur l'histoire
socio-politique du Burkina Faso, on se rend compte que ce
pays a connu un frein à ses moments d'épanouissement,
de paix et de liberté avec la pénétration
coloniale. Il s'en est suivi le pillage systématique
de ses richesses et la réduction au silence de toute
forme de résistance, notamment celle des intellectuels
nationalistes. Pour mémoire, on peut rappeler le
martyr de Karamokoba Sanogo de Lanfiéra pour illustrer
l'acharnement des forces coloniales contre les intellectuels
nationalistes. En effet, cet intellectuel religieux qui
a été un condisciple de Samory Touré
à l'Université islamique de Djenné
est revenu, après quinze (15) années d'études,
dans son village natal de Lanfiéra pour enseigner
le coran, la prière, la sagesse et la science. Au
sein de la petite mosquée de Lanfiéra, il
s'attèle à faire rayonner la connaissance,
la science et le savoir pour repousser l'ignorance et les
superstitions rétrogrades. Passionné de recherche
scientifique, il lit les écrits arabes sur les sciences
et techniques. L'astronomie devient une des ses passions
et sa réputation d'homme de science et de sage se
répand assez vite dans le pays et même bien
au delà. Il devient une référence,
un pôle d'attraction pour tous. Le Moogo-Naaba sollicite
ses avis et ses bénédictions, tout comme les
Naaba du Yatenga. Même l'explorateur français,
Monteil, qui cherchait à se faire recevoir par le
Moogo-Naaba de Ouagadougou vient, le 02 avril 1891, lui
solliciter une lettre de recommandation. Mais, Karamokoba
Sanogo, l'intellectuel et savant dafing a été
exécuté publiquement dans son village de Lanfiéra,
le 24 Novembre 1896, par le monstre et cynique lieutenant
français Louis Parfait Voulet parce qu'il constituait
la négation vivante et palpable de toute une philosophie
de l'histoire de l'humanité telle que conçue
par le colonisateur.
Plus d'un siècle après ce sage et saint homme,
deux grandes figures politiques burkinabé contemporaines
méritent d'être retenues comme véritablement
modèles d'intellectuels patriotes. Il s'agit de Nazi
Boni et de Joseph Ki-Zerbo : deux pôles intellectuels
et politiques du Burkina du XXe siècle. Le premier,
Nazi Boni, ce bwani exceptionnel, né vers 1909, dans
un petit village bwa, nommé Bwan, situé à
environ 70 km au sud de la ville de Dédougou, dans
le Mouhoun, a été une figure emblématique
de la vie politique voltaïque jusqu'en 1969. Leader
charismatique du Parti du Regroupement Africain (PRA), il
avait, non seulement, la stature d'un homme d'Etat mais,
en plus, de grandes qualités d'homme de lettres doublées
de celles d'homme de science qui faisaient de lui l'un des
intellectuels les plus illustres du Burkina. Intellectuel
courageux et patriote, doué d'une force de caractère
exceptionnelle, il laisse derrière lui un message
d'une très grande richesse et d'une profondeur encore
insuffisamment exploitée. Sa vie et son parcours
politique demeurent toujours un champ d'étude pour
les historiens et les politologues. Dans un message d'une
grande valeur pédagogique et historique qu'il a légué
aux générations futures, il disait : "
Lorsque l'on désire la dégénérescence
d'un peuple, il suffit d'insuffler à ses générations
montantes le goût des sinécures, des plaisirs
faciles et du confort, des discours creux, le mépris
inconscient de leur propre raison d'être. Demandez-vous
si la culture dont vous êtes imprégnés,
la civilisation que vous savourez ne vous ont pas métamorphosés
en mauvaises copies du blanc ".
Nazi Boni fut aussi un grand intellectuel visionnaire. En
effet, bien avant les indépendances formelles de
1960, Nazi Boni avait une vision élaborée
et précise de l'avenir de son pays et de l'Afrique.
L'unité politique de la Haute-Volta et celle de l'Afrique
toute entière constituaient sa grande préoccupation.
Il considérait la politique comme : " l'art
du dévouement à la cause publique " car
le pouvoir était pour lui un moyen pour les gouvernants
de se mettre au service du peuple et non de l'asservir.
Il conçoit le fédéralisme comme la
conséquence d'une prise de conscience, une nécessaire
correction de l'histoire. " Depuis l'Antiquité,
estime t-il, le monde extérieur a instauré
en Afrique la politique de diviser, pour régner.
Si l'Afrique veut réaffirmer sa personnalité
et apporter sa contribution positive à l'élaboration
d'un humanisme moderne, il faut qu'elle s'emploie à
réaliser patiemment son unité, en commençant
par les Unités nationales, ce qui implique la condamnation,
définitive du tribalisme, du régionalisme,
du nationalisme sectaire " (cité par Kambiré
Sié Léopold). Il appelle donc à la
moralisation de la société africaine pour
progresser car : " le problème du sous-développement
qui, en fait, relève de la morale, restera insoluble
tant que nous ne ferons pas du civisme et de l'esprit de
sacrifice, notre loi sacrée. Le monde repu pourra
déverser sur l'Afrique des milliards de francs, de
livres, de dollars (
.), il aboutira à des résultats
décevants ".
Le second, Joseph Ki-Zerbo, est né le 21 juin 1922,
à Toma, en Haute-Volta. Premier africain agrégé
d'histoire africaine à la Sorbonne et diplômé
de l'Institut d'études politiques de Paris, il est
une référence scientifique mondialement reconnue.
Membre fondateur et premier président de l'Association
des étudiants de Haute-Volta en France (AEVF) qui
vit le jour le 16 juillet 1950, il créa, en 1957,
le Mouvement de libération nationale (MLN) qui a
mené la campagne pour le non dans plusieurs pays
d'Afrique occidentale lors du referendum de 1958. Sur le
plan intellectuel, Joseph Ki-Zerbo expose ses idées
sociales et politiques dans de nombreuses publications sur
l'histoire et la culture africaines. Fervent militant et
expert en matière de réflexions et de propositions
sur les questions de développement et d'éducation
en Afrique, Joseph Ki-Zerbo a toujours plaidé pour
l'intégration des cultures locales au développement
technologique. Pour lui, l'Afrique doit reconquérir
son identité, afin de redevenir acteur du monde,
elle qui a abrité les premiers hommes, puis la première
civilisation de l'humanité, la civilisation égyptienne.
" Sans identité - dit-il - nous sommes un objet
de l'histoire, un instrument utilisé par les autres.
Un ustensile ". Comme l'a écrit le Professeur
Amadé Badini : " Le professeur Joseph Ki-Zerbo
est incontestablement l'un des penseurs de l'Afrique contemporaine
qui auront marqué leur époque (
) il
vécut dans sa chair, son esprit et son intelligence
les affres et les abus divers que la colonisation, sa logique,
ses objectifs et ses méthodes ont imposés
aux peuples d'Afrique, ceux d'Afrique noire notamment, depuis
le début du siècle et même au-delà
(
) Ki-Zerbo n'est pas resté cet " intellectuel
contemplatif " et narcissique qui se contentait de
" chanter " l'Afrique en la folklorisant du haut
du piédestal légué par le colonisateur
d'hier ". Ces deux intellectuels demeurent des modèles
pour tous les burkinabé car on a jamais pu les corrompre,
ni avec l'argent, ni avec les honneurs. Ce qu'il faut noter
avec force, c'est que dans la politique, il y a ceux qui
y entrent pour un positionnement dans l'histoire et ceux
qui y vont avec un horizon très proche, voire même
immédiat et matériel. Ces deux grands intellectuels
burkinabé se situent dans un horizon plus lointain
en attendant que des consciences plus élevés
ou des demandes de vérité historique plus
fortes se réapproprient et s'accaparent de leurs
idéaux et de leurs oeuvres. Concernant Ki Zerbo,
certains estiment qu'il n'aurait pas dû faire de la
politique mais plutôt se contenter de faire ses recherches.
Le problème, c'est que, à l'image d'un Cheikh
Anta Diop, ses recherches le conduisaient vers le terrain
politique, vers la lutte pour la restauration de la conscience
historique et la réhabilitation de la personnalité
africaine. La politique étant devenue pour lui un
terrain pour traduire et partager ses idées et ses
convictions. Au delà des appréciations subjectives
et négatives concernant l'homme en provenance de
ses adversaires politiques, c'est véritablement dommage
que les burkinabé n'aient pas encore saisi la grande
nécessité de s'approprier son uvre.
Le règne des intellectuels
et des élites " formatés "
Le terme formater utilisé, en informatique, pour
donner un format à un support de données,
c'est à dire à l'agencer de façon structurée,
afin de recueillir et de disposer utilement les données
elles-mêmes, a été choisi par Aminata
Traoré, ancienne ministre de la culture du Mali,
pour caractériser certaines élites africaines,
en raison du rôle qu'elles jouent, actuellement, comme
courroie de transmission et acteurs conscients de l'exploitation
féroce dont est l'objet leurs peuples. Il n'est pas
exagéré de dire qu'une bonne partie des élites
burkinabé, au sommet de la classe politique dirigeante
actuelle, se situe dans cette catégorie d'intellectuels.
Ceux-ci ont vu leur nombre croître de manière
exponentielle, ces dernières années, au point
ou beaucoup de citoyens se demandent s'il y a encore des
intellectuels burkinabé crédibles et sur lesquels
ils peuvent porter leurs espoirs. Ce doute s'est même
accentué lors des dernières élections
présidentielles avec les révélations
qui attestent, de façon indubitable, la subordination
de certains dirigeants politiques de l'opposition considérés
comme des intellectuels de haut vol et les volte-faces acrobatiques
de certains autres. On ne peut qu'être révolté
par le comportement de ces intellectuels " formatés
" dans la gestion des affaires publiques car outre
leur superbe arrogance, ils affichent une incapacité
notoire à imaginer d'autres voies de sortie de la
pauvreté et du sous-développement de notre
pays que celles présentées par les Institutions
Financières Internationales (IFI). En retour, ils
sont traités de " bons élèves
" par ceux-là même qui, quand il s'agit
de signer des contrats de pillage du Burkina, les qualifient
de " partenaires ". Malheureusement, de nos jours,
on a l'impression que beaucoup d'intellectuels burkinabé,
notamment au niveau de l'élite politique, sont en
panne sèche et en manque d'imagination créatrice,
toute chose les rendant inaptes au travail intellectuel.
" L'ignorance est un crime. Savoir et ne rien dire
est un crime encore plus grave "
En s'éloignant ainsi de leur véritable rôle
social et politique, beaucoup d'intellectuels ne contribuent
pas pleinement à l'émancipation de notre pays.
En effet, le savoir, sous sa face cachée, constitue
une forme de péché originel pour les intellectuels.
C'est pourquoi, très souvent, le caractère
même des intellectuels leur vaut d'être appréciés
négativement, du simple fait qu'ils sont dépositaires
de ce joyau (le savoir) sans toujours l'utiliser à
bon escient. Etre intellectuel signifie se battre pour vivre
dans un espace de parole libre, respirer dans la parole,
par la parole et, enfin, être le défenseur
des innocents au nom des libertés individuelles.
C'est ce sentiment de péché originel qui pousse
l'intellectuel vers la prise de conscience de ses responsabilités.
Ainsi, la mutation d'un intellectuel quelconque au statut
d'intellectuel public correspond à un cheminement
du remords vers la colère et l'indignation qui sont
des biens très précieux pour les intellectuels.
Mais, il ne s'agit pas d'une colère à fleur
de peau, violente et destructrice. Non, le vrai intellectuel
public allie la colère à la raison. Sa colère
doit l'amener à indexer, expliquer et combattre les
maux de sa société et, au-delà, celles
de l'humanité. Certes, on ne peut pas en déduire
que les intellectuels africains ou burkinabé ne peuvent
pas s'adonner, de façon positive et constructive,
à l'exercice de la politique pour le bonheur de leurs
peuples. Mais, pour ce faire, il nous faut des intellectuels
dotés d'une vision endogène, réfléchie
et pensée des réalités socio-économiques
et culturelles de leurs milieux. Des intellectuels débarrassés
du complexe d'aliénation occidental et puisant leurs
modèles dans la conscience et le patrimoine historiques
et culturels profonds de leurs pays. Des intellectuels qui
sont aptes à exprimer la pensée de leurs peuples
et à les conseiller avec justice, des intellectuels
qui sont capables d'émettre une parole et d'exprimer
des préoccupations qui dépassent leurs seules
individualités pour atteindre l'universel.
Conclusion
Parmi les grands intellectuels burkinabé et africains
comme Kwamé Nkrumah, Leopold Sedar Senghor, Julius
Nyeréré, Joseph Ki-Zerbo, Nazi Boni, Amilcar
Cabral, Thomas Sankara, Alpha Omar Konaré, Joaquim
Chissano, Abdoulaye Wade, etc., entrés en politique,
après des périodes plus ou moins longues de
militantisme, certains ont accédé au pouvoir
d'Etat en cristallisant autour d'eux les espoirs que leurs
peuples avaient placés en eux. Mais, les résultats
n'ont pas toujours été à la hauteur
des espérances. D'autres ont personnalisé
la lutte nationaliste et anticolonialiste sur le continent
tout en participant à la gestion politique de leurs
pays respectifs sans pour autant atteindre le but qu'ils
s'étaient fixés au départ. Il y en
a aussi qui se sont pratiquement égarés en
politique. Cela montre bien que, même si sa façon
d'être et de vivre reste caractérisée
par une grande intégrité intellectuelle et
par un refus total de la compromission, le danger qui guette
l'intellectuel quand il entre en politique, c'est sa difficile
reconversion au pouvoir d'Etat en tant que praticien. Tirant
leçon de cette réalité, il est grand
temps que beaucoup plus d'intellectuels africains et particulièrement
burkinabé se détachent, un peu, des milieux
officiels pour se consacrer davantage à l'exploration
d'autres domaines de l'univers social et culturel de leurs
pays afin d'être utiles aux praticiens politiques.
Comme l'a précisé l'éminent intellectuel
et savant sénégalais Cheikh Anta Diop : "
Il faut faire de la politique pour des idées et non
pour des postes afin de transformer les fonctions politiques
en postes de travail "
* Chercheur au CNRST
Amilcar Cabral. L'arme de la théorie. Paris,
Maspéro, 1975. pp 321-322
1 Ki Zerbo Joseph. "Eduquer ouPérir", Paris
: Harmattan/Unicef/Unesco,1990. p114
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